Aujourd’hui, le mercure joue les prolongations et l'air semble s'être figé dans une immobilité de plomb. Dans notre petit village, c’est la grande migration : toutes les tortues et tous les lièvres traquent l'ombre avec une ferveur quasi mystique, espérant en vain le moindre soupçon de brise. Ma propre carapace, transformée en une étuve impitoyable, a fini par me chasser. Il me faut traverser les allées, tel un explorateur en quête d'oasis, pour rejoindre la climatisation salvatrice du restaurant et ouvrir mon carnet vert.
J’avoue que, pour une fois, la tortue accélère le pas. Je fuis les rayons de l'Astre qui mordent ma carapace trop fragile. Pourtant, au détour d’une allée, je capitule devant une explosion solaire : un bougainvillier monumental, incandescent. Sa floraison d'un orange cuivré semble brûler d'un feu intérieur. Ses bractées sont si denses qu’elles étouffent le vert sombre des feuilles, tandis qu’au sol, un tapis de pétales safranés embaume la terre chaude. Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia. Un second bougainvillier sature l’espace d’un rose électrique. Sous un ciel d'une blancheur aveuglante, chaque pétale vibre. À ses pieds, des herbes folles et des plumeaux de graminées se balancent, apportant une douceur champêtre à ce sanctuaire où les oiseaux tiennent conciliabule à l’abri du feu solaire.
Avant de m'isoler tout à fait, je fais un détour par le royaume de Phil. Loin des terrains tirés au cordeau et de la poussière grise des boulodromes officiels, il existe ici un espace de jeu qui ne ressemble à aucun autre. C'est une vaste étendue de terre battue, d'un ocre chaud et vibrant, qui semble avoir capturé toute la lumière du soleil marocain. Ici, pas de bordures rigides, mais un tapis de terre nue, balayé par les vents et marqué par les pas, qui offre aux boules des trajectoires aussi imprévisibles que savoureuses.
Le décor invite à la pause autant qu'à la compétition. Sur les marges de ce rectangle de poussière, des banquettes de bois blanc aux coussins d'un vert profond attendent les joueurs fatigués. C'est là, dans cet écrin de verdure où les lauriers-roses embaument l'air de leurs notes sucrées, que Phil vient s'installer. Au-dessus de lui, dans le feuillage dense des arbustes qui montent la garde, un chœur invisible d'oiseaux égrène des gazouillis cristallins, comme pour commenter chaque mène.
Coiffé de sa casquette, chaussé de lunettes de soleil et torse-nu, mon lièvre observe le ballet des boules qui se rapprochent du cochonnet dans un clac sec et métallique. Pour ses copains, ce terrain est sacré : on y joue sous le soleil vers 17 heures, dans la convivialité d'un salon de jardin improvisé. Et tout naturellement, le regard acéré de Phil et son calme olympien le désignent comme l'arbitre incontesté de ces joutes fraternelles. Entre deux palabres, il tranche les litiges avec un sourire, tandis que les boules tracent des sillons éphémères sur cette terre rouge qui est, le temps d'une partie, le centre du monde.
Pour les joueurs de ce terrain de fortune, le sérieux n'exclut jamais la malice. En bordure de cette étendue de poussière ocre, un panneau de score s'élève comme un totem ludique sur son mât bleu azur. Les points s'y égrènent de 1 à 13, marqués par deux pinces à linge, l'une turquoise et l'autre rouge, qui s'accrochent aux chiffres comme des oiseaux sur une branche.
Parfois, le spectacle change de nature : un paon au plumage d’un bleu électrique s'invite sur le chemin près du terrain. Dans un froufrou de soie, il déploie soudain son éventail de plumes ocellées, faisant la roue avec une vanité royale devant une poule indifférente qui continue de picorer la poussière dorée. C’est dans ce décor flamboyant, entre l'éclat fuchsia des bougainvilliers et le parfum poudré des fleurs, que je rejoins Phil une fois mes écritures du jour achevées.
Après avoir partagé avec lui l'issue d'une partie arbitrée à la pince à linge, je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent : le Salon des Oliviers. Sous la voûte protectrice des vieux arbres aux troncs tourmentés, le fer forgé noir dessine des volutes élégantes. C’est une invitation à la paresse sacrée, contredite par un festival de coussins safran, mandarine et émeraude.
La lumière filtre à travers les feuilles argentées, jetant des ombres dentelées sur le gravier. Au loin, j'entends le clapotis de la piscine dont le bleu vibre derrière le rempart des parasols en paille. J’accomplis alors mon rituel : je déploie ma serviette rouge et blanche, tel un drapeau de paix. Je l'étale avec soin pour garantir que seule l'histoire de Sarah Lark laissera une empreinte sur mon esprit, et non la structure des coussins sur mes cuisses. Enfin installée, bercée par le murmure de la brise et le souvenir des rires, je m'enfonce dans mon cocon pour un voyage sans retour vers la Nouvelle-Zélande. À mes côtés, fidèle compagne de mes lectures comme de mes écritures, une bouteille d'eau fraîche monte la garde ; mais sous l'ardeur de l'Astre, son niveau diminue avec une rapidité déconcertante, comme si le soleil lui-même cherchait à s'y abreuver.
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«Le bonheur est une forme de passivité qui consiste à ne pas vouloir que le moment présent s'achève.»
Sylvain Tesson, écrivain et essayiste français.
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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
- Je suis le doyen.
- Je suis une anomalie visuelle.
- Personne ne peut connaître mon âge.
- Je suis un réservoir vivant.
- Ma silhouette est en forme de «bouteille».
- Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
- Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
- Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
- Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
- Mes origines sont de Madagascar.
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| Le décor invite à la pause autant qu'à la compétition. |
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| Sa floraison d'un orange cuivré semble brûler d'un feu intérieur. |
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| Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia. |
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| ...je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent : le Salon des Oliviers. |
| Oh zut ! Vite, vite ! Entre deux coups de soleil, je file vérifier si cette sacrée boule touche enfin le cochonnet... Arbitrer sous 40 degrés, c'est un sport de haut niveau ! |
| Une petite gorgée d'eau fraîche, mes lunettes sur le nez et Sarah Lark pour m'évader... |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !





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