Après une journée passée sous le joug d'un soleil de plomb, l'heure de la métamorphose a enfin sonné. Pomponnés avec un soin jaloux, Phil et moi avons délaissé notre fidèle demeure pour grimper dans la carapace d'un couple d'amis. Le jour déclinait, mais la chaleur, tenace, restait suffocante, collant à la peau comme un souvenir d’après-midi. Fenêtres grandes ouvertes pour quémander un souffle d’air, je regardais défiler Marrakech la rouge, désormais parée de sa robe de nuit.
Sur les boulevards, les spots encastrés au sol transformaient la chaussée en un tapis de lumière, soulignant le défilé impressionnant de mes congénères d'acier. Je savourais, pensive, la danse immobile des palmiers qui semblaient cueillir les premières étoiles au cœur de la palmeraie. Entre deux hauts murs, secrets et jaloux, dissimulant des résidences dont on ne devinait que le luxe silencieux, un chemin de béton s’est ouvert sous nos roues. C’était une sente improbable, s’étirant à n’en plus finir, au point que je me demandais quel palais de fête pouvait bien se cacher dans un tel recoin de solitude.
Puis, le parking est apparu, tel un écrin au cœur de la nuit noire. C'est là, entre deux palmiers montant la garde comme des sentinelles hiératiques, qu’une apparition m’a saisie. Surgie d'un autre temps, une icône de noir et de blanc nous attendait. Exposée sur un support circulaire rappelant un astre nocturne, cette photographie nous projetait instantanément dans l'âge d'or de la haute couture.
Cette femme au chapeau incliné avec une audace folle, à la taille cintrée avec une précision d'orfèvre, incarnait à elle seule cet esprit «chic et mystérieux» que je vous murmurais hier. Sous la caresse des projecteurs, le grain du papier semblait dialoguer avec l'écorce rugueuse des arbres et l'odeur chaude de la terre arrosée. Ce n'était plus une simple photo, c'était un présage, un avant-goût de la magie qui s'apprêtait à nous emporter.
Sur le parking, des gardiens aux gestes précis nous ont désigné le refuge où notre carapace attendrait sagement notre retour. Puis, d'autres sentinelles de la nuit nous ont ouvert les portes avec une déférence telle que, l’espace d’un instant, j’ai cru que les projecteurs n’éclairaient que nous. Un ultime rideau s’est levé, et là, je suis restée coite, le souffle coupé par cette débauche d'élégance.
Le décor était un écrin de velours et de lumière : des fauteuils crapauds, vêtus d'un tissu crème aussi doux qu'une caresse, entouraient des tables rondes drapées de nappes d’un noir profond. Sous les lustres, le cristal des verres étincelait comme des diamants de rosée, tandis que l’argenterie des couverts jetait des éclats vifs. Tout autour de nous, c’était la valse silencieuse des serveurs, ombres élégantes vêtues de jais, dont les chemises sombres se confondaient avec le mystère de la salle.
Nous nous sommes installés en ligne, tels des spectateurs privilégiés, face à une scène encore timide. Un chanteur y égrenait une mélodie de blues, sa voix suave flottant dans l'air comme une écharpe de soie, devant un immense rideau pourpre qui gardait jalousement ses secrets.
À gauche, le bar scintillait de mille feux. Des étagères de verre, suspendues comme par enchantement, pliaient sous le poids de flacons ambrés et de bouteilles aux reflets de pierres précieuses. Derrière ce comptoir de lumière, un barman orchestrait une partition rythmée : le cliquetis joyeux et cristallin des glaçons dans le métal du shaker composait une percussion rafraîchissante, un prélude glacé qui s’accordait étrangement bien aux notes chaudes du blues.
Un serveur, dont la courtoisie n'avait d'égale que la blancheur de son sourire, nous a déposé les cartes, promesses de délices à venir. Tandis que mes congénères étudiaient leurs choix avec une gravité de diplomates, je me laissais tenter par un chou braisé aux effluves boisés, suivi de linguines aux calamars, pour finir sur la note acidulée d'un tiramisu à la fraise.
Quelle ne fut pas ma surprise, et mon discret amusement, lorsqu'on déposa devant moi une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate, où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées comme des naufragés sur une mer de pourpre ! Je ne m'attendais certes pas à une telle débauche de pâtes dans ce temple du spectacle, mais qu'importe ! Dans cette ambiance électrique, l'appétit se nourrissait autant de notes que de sauce. Les serveurs, tels des anges gardiens du bien-être, veillaient sur nos verres avec une attention de chaque instant.
Sur scène, le rideau n'était plus qu'un souvenir. Les chanteurs, véritables alchimistes de l'air, chauffaient la salle à blanc. Un couple de danseurs, lestes et souples comme des lianes, dessinait une chorégraphie habitée, leurs corps racontant des histoires de passion et de feu. Les langues se mélangeaient dans un tourbillon international : les sonorités rocailleuses de l'espagnol épousaient la poésie du marocain, tandis que l'anglais et notre cher français scellaient cette Babel mélodique. Il y avait souvent une musique entraînante algérienne, je reconnaissais sans peine les chansons de Faudel.
Juste devant nous, une jeunesse marocaine rayonnante de bonheur donnait le ton. Ils dansaient, les mains levées vers la scène, se dandinant avec une joie si communicative qu'elle semblait faire vibrer la nappe noire de notre table. La contagion fut telle que Phil et moi, délaissant un instant notre réserve de voyageurs, nous sommes accordés une danse sur un rythme entraînant. Dans cet instant, le Lièvre et la Tortue n'avaient plus d'âge, portés par le battement de cœur de Marrakech.
Au sein de la troupe, une figure haute en couleur s'est imposée à nos sourires : une femme d’un certain âge, toujours chapeautée, qui se dandinait avec une énergie contagieuse de la scène à la fosse, s'invitant même parmi les convives pour taquiner ces messieurs. Elle était le sel de la soirée, un tourbillon de malice qui faisait vibrer la salle.
Pourtant, mon regard s’égarait ailleurs, irrésistiblement attiré par une autre artiste dont la présence me bouleversait. Petite, la peau d'un noir d'ébène et les cheveux frisés tirés en arrière, elle portait deux délicates boules de chaque côté de son visage avenant pour dompter sa belle tignasse. En l'observant, un souvenir vieux de plusieurs décennies a surgi de ma mémoire : elle était l’image même de «Malika», ma poupée Bella que tant de petites filles chérissaient à mon époque.
L’émotion m'a submergée en me rappelant qu’à dix ans seulement, j’avais déjà pris la plume pour écrire l'histoire de trois femmes solidaires, une Française, une Américaine et une Africaine que j'avais nommée, justement, Malika. Voir cette chanteuse sur scène, rayonnante dans sa robe à paillettes blanches, puis réapparaissant dans un fourreau noir tout aussi scintillant, c’était voir mon personnage d’enfant prendre vie sous les projecteurs de Marrakech.
Je l’écoutais avec une ferveur particulière, les mains battant la mesure et les pieds s’agitant sous la nappe noire, tout en guettant avec impatience le lever du grand rideau pourpre. Les habitués m’avaient conté monts et merveilles : jadis, ce rideau s'ouvrait sur un orchestre majestueux, un pianiste faisant bondir les marteaux sur les cordes, tandis qu’un guitariste et un trompettiste faisaient vibrer les marches d’un escalier de lumière.
Hélas, le rideau est resté obstinément baissé, muet comme une paupière close. Le monde d’après Covid a ses blessures invisibles et ses finances en berne ; la magie des cuivres et du piano a dû s'effacer devant la froide efficacité d'une sono. Malgré ce silence des instruments, l'âme de Malika et le talent des voix ont suffi à combler ce vide, transformant cette soirée en un magnifique chapitre de mon carnet vert.
En guise de final, puisque le rideau ne pouvait retomber, c'est le drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous. Il a survolé les convives tel un baldaquin protecteur, nous enveloppant de sa chaleur rouge et de son étoile verte, tandis qu'une pluie scintillante de confettis s'abattait sur la scène, transformant l'air en un brasier de paillettes.
La fête a fini par s'étirer jusqu'aux confins de la nuit, laissant derrière elle un parfum de fête, de rires et de nostalgie. En quittant cet écrin de velours, nous avons retrouvé la fraîcheur salvatrice de la nuit de la palmeraie. Le trajet retour dans la carapace de nos amis fut une transition silencieuse, chacun bercé par les échos des voix et les reflets des paillettes.
Nous avons regagné notre petit village sur la pointe des pieds, étouffant le moindre craquement de gravier pour ne pas réveiller les lièvres et les tortues plongés dans leur sommeil. Sous le dôme étoilé de Marrakech, retrouver ma carapace a eu la saveur d’un vieux manteau familier, protecteur et chaleureux. Phil, arborant toujours ce sourire radieux né de notre danse partagée, a verrouillé notre sanctuaire avec une solennité tranquille. Ce soir-là, la Nouvelle-Zélande de mon roman pouvait bien attendre ; ma propre histoire s’écrivait en technicolor, bien trop vibrante d’émotions pour être délaissée au profit d’une fiction.
J’ai déposé mon carnet vert sur la table, la plume enfin apaisée. Je me suis endormie bercée par ce sentiment délicieux : les rêves de la petite fille de dix ans avaient enfin trouvé leur scène.
Aujourd'hui, j'ai repris la plume pour ancrer sur le papier les échos de cette merveilleuse soirée passée avec nos amis. Le soleil brille, la menthe infuse, et je sais que demain sera un autre jour de lenteur et d'émerveillement.
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«L'enfance est le sol sur lequel nous marcherons toute notre vie.»
Lya Luft (1938–2021), écrivaine, poétesse et traductrice brésilienne
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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
- Je suis le doyen.
- Je suis une anomalie visuelle.
- Personne ne peut connaître mon âge.
- Je suis un réservoir vivant.
- Ma silhouette est en forme de «bouteille».
- Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
- Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
- Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
- Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
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| Un chou braisé aux effluves boisés |
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| une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate, où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées |
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| Un tiramisu à la fraise |
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| Serait-elle sortie de mon livre ? |
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| Le drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous. |
| M'accordez-vous cette danse Madame ? |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !
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