lundi 11 mai 2026

Un anneau de mémoire pour le détroit

Avant-hier, le ciel s'était couvert d'un voile pudique. Une pluie fine, presque hésitante, s’était mise à tomber, comme si l'azur versait quelques larmes silencieuses. J'ai cru entendre les nuages me murmurer : «Tu pars déjà ?». «Ne pleure pas, leur ai-je répondu dans un sourire, je reste encore un peu.» Apaisé, le ciel m'avait promis de libérer le soleil pour nos derniers instants. Il tint parole : depuis hier, la lumière inondait de nouveau les ruelles, comme un ultime baiser donné à notre voyage.

Bientôt, la terre marocaine ne serait plus qu’un sillage derrière nous. Mon cœur joue une étrange partition, partagé entre la mélancolie des adieux et le frisson des retrouvailles. Il s'alourdit au souvenir des visages amis et des mains tendues, puis s'emballe soudain à la pensée des nôtres, là-bas, en France, dont l'absence a creusé un vide que le retour s'apprête à combler. Pourtant, face au détroit de Gibraltar qui se profile comme une frontière invisible, une légère appréhension m'étreint. Quitter le dirham pour l'euro, troquer ma carte puce, c'est un peu renoncer à cette part de moi que je vais laisser ici.

Pour l’heure, avant de rejoindre la médina dont les échoppes n'attendaient que quinze heures trente pour s'éveiller, je me suis plu à lézarder dans mon transat. Offrant mon visage aux derniers rayons du soleil marocain, j'ai laissé la chaleur m'envelopper une ultime fois. En baissant les yeux vers la terre ocre, j'ai surpris un visiteur singulier qui gambadait avec assurance dans mon nouveau petit village. Il s'agissait d'un Héron garde-bœufs (Bubulcus ibis), petit échassier à la silhouette élégante, dont le plumage blanc immaculé tranchait sur les herbes sèches. Avec son bec d'or et sa démarche saccadée, il semblait, lui aussi, faire l'inventaire de ce territoire avant mon départ.

En levant les yeux, j'ai été saisie par l'insolente beauté du ciel. Un bleu d'une pureté absolue, sans l'ombre d'un nuage, semblait vouloir effacer le souvenir des larmes de l'avant-veille. Entre les cimes des eucalyptus qui balançaient doucement leurs feuilles argentées, cet azur profond vibrait comme une promesse de sérénité pour notre traversée.

Bien détendue, j’ai fini par abandonner mon transat, mon carnet vert et sa gomme indissociable. J'ai poussé la porte bleue de mon nouveau petit village pour m'élancer vers l'esplanade. Là, mes sens étaient en éveil : le murmure apaisé des vagues, revenues à la raison, composait un duo étrange avec le grondement lointain d'un train s'échappant de la gare voisine. Sous mes pas, le pavage clair dessinait des ondes minérales qui semblaient guider mon chemin entre les fiers palmiers et les réverbères d'azur. Tout ici respirait l'ordre et la lumière, une dernière transition graphique avant de plonger dans le dédale de chaux et de secrets qui m'attendait plus loin.

Accoudée au parapet, je me suis laissée absorber par l'immensité de l'Océan. L'Atlantique, aujourd'hui assagi, déroulait ses vagues avec une régularité de métronome. Devant moi, l’eau se parait d’un bleu dense, presque électrique, avant de se briser en franges d’écume d'une blancheur immaculée. À l'horizon, une digue de rochers gris semblait veiller sur la côte, dernier rempart de pierre avant le grand large. Au loin, sur le sable mouillé, deux silhouettes solitaires marchaient au rythme de la marée, confondues dans l'immensité du paysage comme des points d'encre sur un parchemin de nacre.

En baissant les yeux vers la plage, j'ai délaissé l'écume pour observer la vie qui s'activait plus près de moi, sur le sable blond. Là, parmi les touffes d'herbes sauvages défiant les embruns, une petite troupe de Cochevis huppés s'affairait. Avec leur petite huppe dressée comme un défi au vent et leur plumage couleur de terre, ils picoraient avec une ardeur joyeuse. Ils semblaient de petits ermites des sables, indifférents au tumulte du monde, ne cherchant leur bonheur que dans l'instant d'une graine trouvée.

Mon esprit s'évadait face à ce tableau grandiose. Mercredi, je franchirais le détroit de Gibraltar, ce trait d'union entre deux mondes. Mais quand reverrais-je l'immensité de l'Océan ? Si vous suivez mon roman avec assiduité, vous en découvrirez peut-être les secrets dans les prochains chapitres !

Je m’étais arrachée à la contemplation de l'écume. Il était temps. Je m’étais retournée vers les remparts ocre pour m'enfoncer dans le silence frais de la médina. Je m'égarais de nouveau dans ce dédale où le blanc des murs semblait absorber le bleu du ciel pour mieux le réfléchir sur l'Océan. J'y entraînai Phil, mon Lièvre patient, dans ces ruelles qui serpentaient face au grand large. Mes yeux scrutaient les vitrines : j'ai frôlé le cuir souple des babouches, admiré la texture des sacs et la soie des foulards, mais mon cœur cherchait ailleurs.

Chez les bijoutiers, les anneaux se succédaient sans me convaincre. Ils étaient trop imposants, parés de pierres mal serties ou de nuances qui ne me parlaient pas. Je m’enfonçai alors plus profondément dans des passages secrets, là où la nature semblait avoir repris ses droits entre deux murs de chaux. C'est au bout d'un chemin fleuri, à l'angle de la Rue Sidi M’Barek, que je trouvai enfin la perle rare.

Derrière l'établi se tenait une jeune dame charmante, une créatrice dont le portrait, peint avec une dignité royale sur les murs de la ville, veillait sur le génie d'Asilah. Sur cette fresque, son regard doux et son turban d'azur semblaient capturer toute l'âme de la ville. C'est elle qui façonnait l'argent autour de pierres de collection glanées jusqu'en Thaïlande. Et là, au milieu des trésors, il m'attendait. Le bijou. Un anneau d'argent pur aux lignes géométriques, enserrant un onyx noir et profond. Cette pierre, sombre comme une nuit saharienne, semblait avoir été forgée pour mon doigt ; elle était juste à ma taille. Dans un dernier échange de sourires avec la créatrice, je délestai ma poche de quelques dirhams. En glissant cette nuit de pierre à ma main, je sentis que j'emportais enfin avec moi l'âme d'Asilah.

Désormais, chaque fois que je baisserai les yeux, cet éclat noir me rappellera que l'on n'emporte pas seulement des objets, mais des fragments d'éternité.

***

«Les objets que nous rapportons de voyage sont les témoins silencieux d'un bonheur qui ne veut pas finir.»

Anonyme

***

Et si on jouait ?

Voici un avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne mercredi, le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

Avez-vous trouvé ?

***


l'insolente beauté du ciel

j'ai surpris un visiteur

l'esplanade

l'immensité de l'Océan


une petite troupe de Cochevis huppés

L'entrée de la médina

Dans les ruelles de la médina




Vitrine d'un bijoutier


Portrait de la créatrice

LE BIJOU

Je n'emporte pas seulement des objets,
mais des fragments d'éternité

Tu comptes les derniers dirhams ?


Nouvelle lecture pour chacun

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

dimanche 10 mai 2026

Le festin du dimanche avant le grand saut

Hier, le vent s’est fait colérique, soufflant en rafales désordonnées sur mon nouveau petit village. Dans ce décor de chaux blanche et de bleu azur, les arbres, de fiers mûriers aux troncs chaulés de blanc, entamaient une danse frénétique. Leurs feuilles s'entrechoquaient avec un bruissement sec, comme mille mains de papier s'applaudissant sous un ciel tourmenté. Sous l'effort des branches, une pluie de chatons blancs se détachait, tourbillonnant dans l'air comme une neige de printemps. Ces petits duvets légers s'incrustaient partout, s'agrippant obstinément aux tapis et s'insinuant dans les moindres recoins avec la même ténacité que le sable lors des tempêtes que nous avions subies ailleurs. J'ai dû mener une bataille acharnée avec mon balai pour tenter de déloger ces intrus cotonneux qui ne cessaient de revenir à la charge.

À leurs pieds, les Tortues et les Lièvres, d’ordinaire si prompts à l’aventure, préféraient se terrer dans le confort de leur carapace, cherchant un rempart contre les assauts d’Éole. Face à ce déchaînement, je n'ai pu m'empêcher de sourire en repensant aux dictons de ma lignée. Ma grand-mère, dans ces moments-là, décrétait avec malice : «Avec ce vent, il n'y a plus un cocu sur la place !», tandis que maman, aujourd'hui encore, assure dans un souffle que «C'est un vent à décorner les bœufs !».

À l’abri de ma cellule de métal, j’ai laissé le temps s’étirer. L'odeur caramélisée d'un gâteau aux pommes en train de dorer dans le four venait narguer les embruns salés qui s'insinuaient par les fenêtres. Il faut dire que Phil, grand gourmand devant l'éternel, me réclamait cette douceur depuis plusieurs jours, le regard brillant et rieur de cette impatience enfantine que je ne peux lui refuser. Entre deux séances de ménage, incluant un nettoyage en règle du frigidaire, je me suis replongée dans mon roman, dévorant les pages avec une avidité que seul le voyage sait exacerber.

Phil, arborant le calme et la couleur d'un Dieu antique, est resté longtemps dans son transat, tentant de ruser avec les courants d'air. Il aurait tant aimé vibrer devant le match de rugby féminin France-Écosse, mais par un tel temps, lever la parabole n'aurait pas été judicieux : nous aurions risqué de la retrouver de l'autre côté de l'Océan, peut-être même en Amérique ! Mon carnet vert ne me quittait pas : le crayon, affûté comme une lame, traçait des lignes que la gomme venait parfois effacer, changeant le destin d’une phrase dans un geste silencieux. De rares sorties m’offraient la caresse d’un rayon de soleil, mais le répit était de courte durée avant que le vent ne me repousse vers mon nid.

Aujourd'hui, le calme est revenu. Nous avons quitté notre refuge pour retrouver l'esplanade baignée d'une lumière laiteuse. Sous le regard bienveillant du minaret qui domine la place de sa stature ocre, une étrange sculpture d'acier s'élançait vers le ciel, telle une aile de métal déployée pour capturer les dernières brises. Nous avons suivi ensuite les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri, havre de paix où le vert des arbres offrait un rempart naturel. Plus loin, sous les arcades du marché couvert, c'était une débauche de couleurs et de parfums : pyramides d'oranges, grappes de bananes et abricots dorés. En glissant quelques fruits dans mon panier, sans oublier les précieuses noix décortiquées promises à mon papa, j'ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa famille, nos amis de Sidi-Ifni.

Contournant les majestueux remparts ocre flanqués de leur tour circulaire, nous avons traversé la place où une stèle de pierre grise veillait sur le flux des voyageurs. Phil, d'un pas assuré, nous a guidés vers le restaurant «La Place». À l'intérieur, les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds ; ils répondaient aux chaises jaune safran et vert amande.

La cérémonie du goût a commencé par un ballet d'amuse-bouches : olives luisantes, anchois marinés à l'ail et aubergines grillées. Mais je dois l'avouer, je suis une convive exigeante : je n'ai pas touché à ces premières offrandes, laissant Phil honorer seul ce prélude. Pour lui, les festivités ont continué de plus belle avec des crevettes pil-pil frémissantes, suivies d'un généreux gratin de poisson en guise de plat de résistance. Quant à moi, après avoir dégusté une salade marocaine couronnée d'une rose de tomate sculptée avec patience, j'ai savouré un filet de Saint-Pierre à la robe dorée accompagné de frites croustillantes. Toutefois, là encore, mon palais a fait de la résistance, délaissant les légumes d'accompagnement que j'ai jugés bien trop généreusement aillés à mon goût. Pour clore ce festin, alors que Phil, le gourmand, terminait en apothéose avec une crème caramélisée fondante, le traditionnel thé à la menthe a fait son entrée.

Dans le verre entouré d'une serviette immaculée, les feuilles d'un vert intense libéraient leur parfum sucré et brûlant. C'était l'odeur du Maroc qui s'élevait en volutes légères, apaisant les sens et scellant ce moment de grâce.

Hier, par un tel temps, je n'aurais voulu pour rien au monde être à quatre-vingt-huit kilomètres de là, dans le tumulte de Tanger-Med. J’imaginais les bateaux sur le port comme des bêtes métalliques dont la gueule béante délivre ou engloutit sans relâche de petites et grosses carapaces. Là-bas, le détroit de Gibraltar grondait, ouvrant la porte vers Algéciras et l’Europe.

«C'est pour bientôt ?» me demanderez-vous. Non, pas tout de suite. Le festin du dimanche s'achève, mais la bourse ne résonne pas encore tout à fait vide. Nous voulons épuiser chaque seconde que le Maroc nous offre encore, faire tinter nos dernières pièces de monnaie pour un ultime achat coup de cœur ou les laisser sur la nappe d'un petit restaurant... comme celui qui nous a offert aujourd'hui le plus savoureux des répits.

Demain, nous nous enfoncerons une dernière fois dans le dédale de la médina. Entre deux murs de chaux, nous irons traquer l'objet rare, celui qui nous obligera à vider nos poches. Se lester de ce métal pour ramener un peu de l'âme d'Asilah, voilà un troc qui convient à notre philosophie de voyage : la Tortue ne sera peut-être pas plus légère au départ, mais son cœur, lui, sera comblé.

Pourtant, je sens que le Lièvre commence à trépigner. Il sait qu'après cette ultime pérégrination, le temps des préparatifs sonnera. Mardi sera le jour où nous rangerons, plierons et calerons chaque souvenir dans notre carapace. Et mercredi, enfin, sera le grand saut. Nous avons scruté les calendriers pour éviter les foules, mais c’est surtout parce que la grenouille météo nous a fait une promesse : c’est le jour où elle annonce le moins de vent pour la traversée. C’est donc sous cet augure paisible que nous franchirons le Détroit.

***

«Le vrai voyageur n’a pas de bagages. Il est le bagage lui-même.»

Amadou Hampâté Bâ (1901 – 1991), écrivain et ethnologue malien

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Et si on jouait ?

Voici l'avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne mercredi, le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

Avez-vous trouvé ?

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Les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri

... havre de paix...

Mohammed Abed Al-Jabri (1935)
Penseur et philosophe marocain, né à Figuig. Il fit ses études au Maroc et en Syrie. Militant politique au sein des partis Istiqlal et Union socialiste, il occupa la chaire de philosophie à l'université Mohammed V. Il est l'auteur d'ouvrages dans divers domaines



...une étrange sculpture d'acier...

une débauche de couleurs
En glissant dans mon panier les précieuses noix
décortiquées promises à mon papa
Les majestueux remparts ocre
une stèle de pierre grise
le restaurant
les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds,
répondant aux chaises jaune safran et vert amande
je dois l'avouer, je suis une convive exigeante :
e n'ai pas touché à ces premières offrandes
Une salade marocaine couronnée d'une rose

Un filet de Saint-Pierre

Le traditionnel thé à la menthe

Attends un peu,
j'ai encore quelques dirhams dans ma poche

Regarde ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

samedi 9 mai 2026

Le Silence Retrouvé

Hier, notre petite passagère a tiré sa révérence. Comme convenu, elle a traversé le portail de la médina pour retrouver le confort de son fauteuil, nous laissant seuls avec l'horizon pour témoin. Sur le sable d'Asilah, le spectacle de la vie continue, mais il a pris une teinte plus paisible, presque contemplative.

Comme souvent, j'observe, je photographie avec mon appareil-photo mais aussi dans mon cerveau pour me permettre de décrire des scènes comme un peintre sur sa toile. De mon nouveau petit village, nous avons franchi la rue pour traverser l'esplanade.

Un duo de vacanciers, véritables champions de l'immobilité, a transformé une serviette fuchsia en une île déserte. Lui, la casquette comme bouclier contre l'azur, et elle, le chapeau de paille pour garder ses pensées au frais, ils semblent avoir fait vœu de silence dos à l'Océan. Ils sont là, telles des statues de sel et de soleil, illustrant avec une perfection déconcertante cet «art de ne rien faire» que nous étions venus chercher.

En baissant les yeux vers le sol, je découvre un autre miracle de patience. Là, au milieu de l'arène de sable blond, une plante courageuse déploie ses tiges charnues et ses feuilles découpées comme de la dentelle verte. Elle brave les embruns pour offrir au vent de minuscules fleurs blanches, d'une pureté de porcelaine. C’est le Cakile, le «chou marin», qui puise sa force dans l'aridité pour fleurir face au large. Elle semble nous dire que même dans l'immensité déserte, la vie sait se parer d'élégance.

Un peu plus loin, une autre compagne des sables s'invite à la fête. Ses pétales, d'un mauve si tendre qu'ils semblent avoir été délavés par l'écume, s'ouvrent sur un cœur d'or minuscule. Ses tiges s'étirent avec une grâce nonchalante sur le lit de poussière dorée, parmi les herbes sèches qui crissent sous la brise. Et comme si le blanc et le mauve ne suffisaient pas à ce jardin improvisé, voilà qu’une explosion de jaune d’or vient effrontément s’inviter sur le sable. Ces petites corolles de Pectis, semblables à des mini-soleils tombés du ciel, apportent une note de gaieté presque enfantine à ce tapis de dunes.

En levant le regard, la plage se dévoile dans toute son étendue sauvage et habitée. De grands buissons d'une couleur d'outremer profond ponctuent l'herbe rousse, telles des sentinelles violettes veillant sur l'estuaire. Mon regard dérive vers le large, là où la côte s'étire en une ligne de fuite infinie. La mer, d'un gris bleu changeant sous un ciel de nacre, vient mourir en de longues franges d'écume blanche.

Au cœur de cette étendue, quelques éclats de couleurs malicieux rompent la monotonie des ocres : une petite tente de plage bleu azur avec ses deux oreilles pointues nous observe comme un personnage de dessin animé, tandis qu'un parasol d'un jaune éclatant penche la tête sous la brise. Plus proche, la plage prend des airs de terrasse de café surréaliste : un duo de chaises rouge et blanc entoure une petite table. C'est l'œuvre d'adolescents du coin qui, avec un sens de l'opportunisme teinté d'humour, proposent une «location» improvisée face à l'infini.

Le silence contemplatif est parfois rompu par l'énergie brute de la jeunesse. Sur le sable raffermi, le rivage s'est transformé en un stade de football sans limites où les maillots colorés font des taches vives sur le gris-bleu de l'Atlantique. Un peu plus loin, une jeune femme, seule sous son large chapeau de paille, semble avoir fait du sable son sanctuaire. J’aime à imaginer qu’elle tient entre ses doigts les pages de mon roman, première lectrice de nos aventures, perdue entre le ciel et la terre. Vers les dunes, les familles se réunissent sur plusieurs générations, formant de petites îles d'affection où les rires des enfants répondent à la sagesse des aînés.

Quittant le sable, grimpant une volée de marches, nos pas retrouvent la fermeté de l'esplanade. Sous un ciel de nacre, nous déambulons sur ce damier géant dont les ondes de pierre semblent prolonger le mouvement de la marée. Les lampadaires d'un bleu azur s'élancent vers les nuages, tandis qu'un palmier solitaire indique le chemin du retour. Il nous faut maintenant franchir la rue pour regagner mon nouveau petit village.

Phil les observe avec un petit sourire complice. On n'entend plus que le souffle du vent dans les palmiers et le cri lointain des goélands. L'iode sature l'air, plus frais à mesure que le jour décline. Le Lièvre semble enfin avoir déposé les armes, apaisé par cette vision d'un repos si absolu qu'il en devient contagieux. La Tortue, elle, rétracte doucement la tête : ici, sur ce sable parsemé de quelques algues séchées et de ces fleurs rebelles, face à l'infini qui s'offre à nous, plus rien ne presse. Le chapitre de mon roman d'Asilah ne fait que commencer.

Le soleil s'est noyé dans la mer pendant que j'écrivais un dernier paragraphe, laissant un ciel magnifiquement orangé. J'étais bien trop prise dans mon écriture pour aller zoomer sur ce panorama pharaonique. Mais l'aventure ne s'arrête pas à ce crépuscule d'or.

Ce matin, le vent s'est fait le chef d'orchestre d'un ballet invisible. D'un souffle puissant, il a balayé les derniers nuages pour ne laisser qu'un azur pur, saturé d'embruns et de cet air iodé qui vous fouette le visage dès le seuil de la porte. Pour ponctuer ce tumulte, les «chiens jaunes» du quartier lancent leurs aboiements vers l'Océan, comme pour saluer les nouveaux arrivants ou dire adieu aux partants.

Car sous nos yeux, c’est une véritable valse des tortues qui s’est engagée. Il y a celles qui débarquent tout juste d'Espagne, la carapace encore imprégnée de l'odeur de l'Europe, le regard un peu perdu devant la lumière marocaine. Il y a surtout nos congénères qui, comme nous, remontent doucement vers le Nord, savourant leurs derniers instants de liberté africaine. Et puis, il y a les plus pressées, celles qui filent déjà vers le gigantisme de Tanger-Med, l’esprit tourné vers la traversée du Détroit de Gibraltar.

Au milieu de ce flux migratoire, notre village de métal reste notre île. Nous observons ces destins croisés avec la sérénité de ceux qui ont encore le temps de voir le vent chasser les nuages. L'appel du Nord se fait sentir car, doucement, nous nous sommes rapprochés de Tanger. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas : pour la Tortue et le Lièvre, Tanger évoque la ville blanche et ses mystères, et non le tumulte métallique de Tanger-Med. Le port, encore beaucoup plus loin, peut attendre.

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«Il y a des moments où l’on s’aperçoit que l’on est en train de vivre un souvenir futur.»

Anonyme

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

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Nous sommes à Assilah

Sur la plage













En traversant l'esplanade

De mon nouveau petit village


Tu es bien sur la plage...

Moi aussi !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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