vendredi 1 mai 2026

L'Ombre des Géants et la Soif des Égarés

Dans ce nouveau petit village, le silence a enfin déposé ses bagages. Le chien de garde local, flegmatique, ne s'abaisse plus aux joutes oratoires avec ses congénères ; il se contente d'un regard souverain pour éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Quel baume pour l'esprit que ce calme retrouvé !

Chaque matin, ma carapace reçoit la visite d'un pinson d'Afrique, petit ambassadeur aux plumes chatoyantes. Juste au-dessus de nous, une cigogne fend l'azur, des brindilles plein le bec, pour rejoindre son nid juché sur la cheminée voisine. Je l'écoute craqueter, un son sec, presque mécanique, qui rythme mes réveils. Elle fait son lit comme je fais le mien, avec cette différence touchante qu'elle prépare le berceau d'une future lignée. Ici, entre les montagnes de l'Atlas, nous respirons. L'air a l'odeur du cèdre et du temps suspendu. Le mercure, après une timide révérence à 18 degrés, remonte aujourd'hui vers les 22, nous offrant une tiédeur exquise, bien loin de la morsure de Marrakech.

Mais ma curiosité est teintée d'une sensibilité à vif. Je ne peux ignorer le drame qui se joue sous les frondaisons séculaires.

Tout le monde connaît ces familles de Magots, ces cercopithécidés au regard si humain, devenus les mendiants d'une «route-poubelle» pour la seule distraction de passants inconscients. On a transformé leur sanctuaire en cirque, oubliant que la forêt de cèdres était leur demeure bien avant d'être notre terrain de jeu.

Le WWF est formel : ce n'est pas le singe qui détruit la forêt, c'est la soif et l'empreinte de l'homme. En quinze ans, la densité de cette cathédrale de verdure a fondu de 40 %. Le surpâturage a confisqué chaque source, chaque filet d'eau au profit des troupeaux «comestibles». L'homme sauve le mouton qu'il va manger, mais condamne le macaque qu'il prétend admirer.

Imaginez la déshydratation sous la canicule... Une torture invisible. Les badauds leur jettent des confiseries comme on jette des pièces à un amuseur, mais personne ne pense à leur offrir l'essentiel : l'eau. Au Maroc, pays de l'infinie bonté, la tolérance permet d'ignorer les panneaux d'interdiction, mais ici, cette liberté rime avec cruauté. On abreuve des millions de chèvres, mais on refuse un litre à ces primates en détresse. C'est le paradoxe amer de nos priorités : si le singe se mangeait, sans doute aurait-il son abreuvoir.

Moi, la tortue au cœur tendre, je me sens désarmée devant une cage, mais je suis révoltée devant cette soif orchestrée. Accompagnée de Phil, «mon Lièvre», nous avons décidé de pénétrer sur ce territoire qui ne nous appartient pas, munis chacun d'une bouteille d'eau en guise de rameau d'olivier. Nous n'y allions pas pour être amusés, mais pour respecter leur dignité bafouée.

Voici maintenant le récit de ma rencontre avec ces exilés de l'intérieur, dans la pénombre des cèdres.

Avant de confier nos destins au «carrosse de fer», il a fallu organiser notre logistique. Sur la petite table de notre campement, sous l'ombre légère des cerisiers, j'ai disposé nos munitions de paix. Deux grandes bouteilles d'un bleu limpide trônaient fièrement, flanquées de nos fameux récipients de fortune. Ces fonds de plastique transparent, découpés avec une précision de chirurgienne, semblaient attendre leur heure, tandis que des seaux de recyclage venaient compléter l'attirail. Tout était prêt, rempli à ras bord d'une eau pure qui scintillait sous le soleil. Ce n'était qu'un modeste trésor de plastique et de cristal, mais dans mon cœur de tortue, c'était tout l'or du monde.

Armés de ce chargement précieux, nous avons pris place dans une petite carapace de métal, plus communément appelée taxi. Pour ménager nos précieux dirhams et limiter notre empreinte de carbone, un autre couple s'est glissé dans l'habitacle. Nous étions quatre voyageurs, mais deux seulement portaient le fardeau sacré de l'eau. Une fois déposés sous la voûte majestueuse de la forêt, chaque binôme a pris son envol vers des sentiers divergents. Nous avions soixante minutes devant nous, soixante minutes pour accomplir notre mission avant que notre carrosse de fer ne vienne nous récupérer, ici même, au pied du Cèdre Gouraud.

Mais au fait, pourquoi ce nom ? Ce colosse de bois porte l'ombre d'un homme : le colonel, devenu général, Henri Gouraud (1867-1946). Figure militaire française de la période coloniale, il fut l'un des acteurs de la «pacification» du Moyen-Atlas. Aujourd'hui, son nom survit à travers ce cèdre séculaire, monument naturel immuable qui semble avoir oublié les bruits de la guerre pour ne plus abriter que le silence des cimes et la soif des égarés.

À cet instant précis, mon cœur entamait une chamade endiablée. Si l'impatience me brûlait les doigts, un léger frisson d'angoisse me parcourait la carapace. Allais-je me retrouver face à des colosses de poils ? L'ombre des cèdres, avec son parfum de résine ancienne et d'humus frais, semblait peuplée de regards invisibles. Dans ce silence seulement troublé par le craquement des aiguilles sèches sous nos pas, j'avais le sentiment d'entrer dans un sanctuaire.

À peine avions-nous fait quelques pas sous la cathédrale de bois que le silence fut rompu. Là, au bord du sentier, les «égarés» nous attendaient. Mon angoisse s'est évaporée à l'instant même où j'ai croisé leur regard. Ils ne cherchaient pas le conflit, ils cherchaient la vie. Sans un bruit, une petite main aux doigts si proches des nôtres s'est avancée. Phil a alors tendu la bouteille.

L'image qui s'est gravée dans ma mémoire est celle d'une communion silencieuse. Dans la lumière crue qui perçait les hautes branches, un petit macaque s'est approché avec une dignité désarmante. Ses mains rousses ont saisi le goulot avec une adresse surprenante. J'ai entendu le «glouglou» de l'eau, ce chant de cristal qui descendait dans sa gorge assoiffée. Ses yeux, d'un ambre profond, semblaient ne plus voir que ce liquide salvateur. À cet instant, le contraste était saisissant entre le métal brillant de la gourmette de Phil et la fourrure sauvage du petit singe, deux mondes que seule une gorgée d'eau parvenait à réconcilier.

Soudain, l'un d'entre eux a marqué une pause. Il ne se contentait plus de boire ; il s'est redressé et a planté ses yeux dans les miens. Ses mains agrippaient la bouteille avec une fermeté jalouse, comme s'il craignait que ce miracle ne s'évapore. Son regard, bordé de paupières claires, n'exprimait aucune agressivité, seulement une curiosité intense. Il semblait me dire : «Je sais que c'est à vous, mais j'en ai tant besoin».

J'ai alors sorti mes récipients découpés. Le plastique, si dérisoire quelques minutes plus tôt, devenait sous mes yeux un calice. En versant l'eau, j'ai vu d'autres ombres se rapprocher sans bousculade, dans une urgence tranquille. L'odeur de la poussière chauffée par le soleil se mêlait à celle, plus sauvage, de leur pelage épais. Chaque goutte tombée sur le béton sec formait une petite tache sombre, vite oubliée face à l'avidité paisible des assoiffés. Ma main tremblait un peu sous le poids de cette responsabilité nouvelle : être celle qui témoigne de leur détresse. Pour une heure, nous n'étions plus des intrus, nous étions les gardiens d'une source éphémère.

Je suis repartie le cœur serré, portant en moi la soif de la forêt, mais l'esprit peuplé de scènes sublimes. Mes souvenirs s'entremêlent aux clichés de mon appareil, gravant à jamais dans ma mémoire de tortue cette rencontre où l'eau est devenue, l'espace d'un instant, le langage de l'âme.

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«On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses animaux.»

Mahatma Gandhi (1869 - 1948), avocat indien, un nationaliste, anti-colonialiste

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.

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Nous étions armés

C'est aussi un lieu d'attractions

Dans la forêt de Cèdres

Ils avaient tous soif !

C'est bien gentil, mais là tu en as renversé...

Viens....

Un corbeau veillait

Le cèdre géant

Si tendre

Curieux !

Sans commentaire

Une autre carapace

Notre visiteur du matin : le pinson d'Afrique

La cigogne fait son nid

Vous êtes amis ?

Je n'avais pas oublié d'emporter de l'eau

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

jeudi 30 avril 2026

L'Or Liquide du Moyen Atlas

Ce matin, l'aube a pris les traits d'un Pinson d'Afrique. Petit ambassadeur ailé au manteau de plumes gris-bleu et aux ailes délicatement soulignées de blanc, il est venu picorer l'herbe fraîche au pied de ma carapace, totalement indifférent au déclic discret de mon objectif. Je l'observais, retenant mon souffle, de peur de briser ce tête-à-tête matinal. Sa silhouette frêle, sautillant sur le tapis de mousse et de trèfles, semblait être le premier sourire de la journée. Ici, dans ce nouveau petit village, le calme est souverain.

Ma curiosité, que certains qualifieraient d'incurable, nous a bien vite arrachés à cette contemplation. À quelques pas d'ici, non loin de la chèvrerie, nous avons repris la route serpentant entre les cèdres séculaires avant de plonger dans un océan de verdure : les pommeraies et les cerisaies. Si, dans les plaines, le temps des récoltes sonne dès mai, ici, l’altitude impose sa propre horloge ; les cerises attendront juillet, voire août, pour offrir leur robe pourpre.

C’est chez un apiculteur, seigneur de ces terres florissantes, que notre escale s'est dessinée. Ce monsieur d’un charme absolu nous a d’abord guidés à travers le squelette de sa future demeure. C’était un exercice d’équilibriste pour la tortue que je suis, zigzagant entre les tuyaux indiscrets et les fers à béton en embuscade. Mon Lièvre, lui, s’en donnait à cœur joie, sautant par-dessus les obstacles avec une aisance insolente !

Depuis une terrasse encore nue de toute rambarde, j’ai découvert un panorama vertigineux. Sous mes yeux s'étendait une marée végétale d'un vert éclatant, où les pommiers et les cerisiers semblaient se fondre dans l'horizon. Au loin, le village se dessinait par petites touches : des toits ocre nichés entre de grands peupliers élancés, et la silhouette élégante d'un minaret veillant sur la vallée. Par endroits, des maisons de terre émergeaient de la canopée comme des sentinelles isolées au pied de collines boisées. À cet instant, l'illusion était troublante ; j'aurais juré avoir été transportée, par quelque sortilège, au cœur des plateaux du Jura.

L’heure de la dégustation avait enfin sonné, et avec elle, le parfum sucré et entêtant de la ruche. Sur la table verte, une parade de miels s'offrait à nous dans leurs bocaux de verre : du plus clair au plus sombre, chaque flacon était une promesse de voyage. Il y en avait pour tous les goûts : celui de montagne, terriblement puissant pour mon palais, celui des fleurs d'oranger, du thym robuste ou du caroubier mystérieux. Si chacun avait sa noblesse, c’est le miel de caroubier qui a conquis mes faveurs. Inconnu jusqu'alors, il m'a séduite par sa finesse aromatique, son velouté et cette douceur infinie qui semble capturer l'âme de la montagne.

Au loin, l’aboiement sporadique d’un chien de berger roulait dans la vallée, seul écho au silence majestueux des cimes.

Pour clore cette visite, nous avons acheté un bocal de miel à la fleur d'oranger et un second de caroubier. Nous avons ensuite regagné l'ombre bienfaisante des vergers. Entre les rangées de jeunes pommiers au vert éclatant, là où la terre remuée sent bon le terroir, nous avons salué les véritables ouvrières. Éparpillées dans cette luxuriante verdure, une centaine de ruches vibraient d'une activité fébrile. Un bourdonnement harmonieux qui scelle parfaitement ce chapitre placé sous le signe de l'abondance et du miel. Puis, l'esprit encore sucré de ces découvertes, nous avons regagné notre petit village pour retrouver nos quartiers sur des parcelles baignées par l'ombre protectrice des cerisiers.

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«La vie est une fleur, le miel en est l'amour.»

Victor Hugo (1802-1885), poète, dramaturge, romancier et dessinateur français

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.

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Je ne me suis pas approchée de peur de déranger les abeilles

Les cerisiers

Je ne suis pas dans le Jura pourtant !



Une mer de verdure


L'heure est à la dégustation

Gourmand ! Je croyais que tu n'aimais pas le miel...


J'adore le miel dans le thé du matin

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

mercredi 29 avril 2026

Le Repos peut bien attendre

Quelle divine nuit, enfin ! Perchés dans les hauteurs de l'Atlas, le mercure a fini par capituler, offrant à ma carapace une fraîcheur presque virginale. Pour la première fois depuis des lustres, le silence s'est fait souverain. Pas un aboiement lointain pour troubler l'obscurité, pas un criaillement de paon mélancolique, pas la moindre pétarade de mobylette venant déchirer le velours de la nuit. Quant à mon Lièvre, miracle des cimes, il s'est tu lui aussi : pas le moindre ronflement n'est venu ébranler les parois de notre logis. En un seul mot : le calme, absolu, profond, presque irréel.

J’avais pourtant juré, dans mes lignes précédentes, que nous goûterions ici aux joies d’un repos mérité pendant quelques jours. Mais me «reposer», est-ce un terme que mon dictionnaire personnel a seulement pris la peine de répertorier ? À peine l'œil ouvert, mon esprit s'évadait déjà au-delà des cèdres.

Il faut dire qu'à quelques encablures de notre refuge, une tentation irrésistible m'appelait : la fromagerie de chèvre du Cèdre Gouraud. Passer à côté de ce temple du fromage sans en franchir le seuil ? Impensable ! Déjà, j'imaginais l'odeur caprine et sauvage du terroir se mêlant au parfum résineux de la forêt. Le repos attendra bien que nous ayons goûté aux trésors de la chèvrerie. La tortue a peut-être besoin de calme, mais son palais, lui, réclame l'aventure !

En quittant la route forestière, nous avons traversé une succession de pommeraies et de cerisaies, véritables jardins d'Éden suspendus sous un soleil radieux. C’est là que s’est dévoilée la façade de la chèvrerie. Sur le mur, une fresque colorée représentant une chèvre rose semblait nous faire un clin d'œil, tandis qu'un large panneau solaire au pied du bâtiment témoignait d'une alliance réussie entre tradition et modernité.

À peine la porte franchie, une odeur boisée et typée m'est montée au nez comme une promesse. Sur un élégant plat blanc, une jeune femme couverte d'un tablier écossait bleue nous a présenté son savoir-faire : des fromages à la pâte souple et onctueuse côtoyaient d'autres plus frais, d'une blancheur éclatante. La lame du couteau glissait sur la croûte fleurie de leur fameux «Camembert» caprin, révélant un cœur fondant dont le goût, délicat et typé, n'avait rien à envier à ses lointains cousins normands.

Nous nous sommes ensuite glissés dans l'écurie. C'est là que j'ai croisé le regard de ces petits chevreaux espiègles aux oreilles immenses. Au milieu de la paille, une miniature de chèvre jouait les sentinelles tandis que ses compères se livraient à une joyeuse gymnastique. Autour du râtelier, le petit troupeau s'affairait : certains nous fixaient avec une curiosité de lutins, leurs oreilles dressées comme des antennes vers nos voix. Juste au-dessus d'eux, les mères passaient leurs longs cous par-dessus les cloisons de bois, nous observant avec une sagesse un peu hautaine. J'ai adoré cet instant suspendu : l'odeur brute et rassurante des bêtes se mêlait au parfum sec et ensoleillé du foin. Phil et moi ne cessions de caresser leur tête tendue vers nos mains.

Quant à mon Lièvre, il a su faire preuve d'une tempérance inattendue ! Je n'ai même pas eu besoin de faire preuve de fermeté : il a contemplé les tomes avec le sérieux d'un expert. Enfin presque... puisque nous sommes repartis avec trois fromages frais et autant de «camemberts». Ce fut un moment délicieux, loin de la cohue et de la chaleur écrasante de Marrakech. Sous l'azur des cimes, nous nous serions presque crus transportés au cœur de la région Poitou-Charente en France.

Une fois de retour dans l’intimité de ma carapace, après avoir englouti nos plats de résistance, nous n'avons pas omis d'apporter sur la table le bon fromage en guise de dessert. Une apothéose gourmande pour sceller cette journée de «repos» si particulière.

Incapable de céder à l'appel de l'immobilité, mon regard a déjà capturé une nouvelle promesse, nichée à quelques battements d'ailes d'ici. Mais pour l'heure, je préfère en draper les contours de mystère ; ce jardin secret ne se dévoilera qu'au lever du prochain chapitre.

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«Le repos est une bonne chose, mais l'ennui est son frère.»

Voltaire (1694-1778), écrivain et philosophe français

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Vous aimez jouer ? Alors retrouvons-nous demain pour un nouveau quiz, il y a aura 10 indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

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Photogénique

Petits chevreaux

Pourquoi vous tournez la tête ?

Je me croyais en France

Passons à la dégustation

Hum ! Trois de chaque s'il vous plaît

Entre ruralité et modernisme

Et hop dans ma carapace

Et trois de ceux là 


J'adore le fromage...
Mais que fais-tu là ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

mardi 28 avril 2026

Entre Fureur et Sérénité

Que la journée d'hier avait été éprouvante ! L'atmosphère, d'une lourdeur presque solide, semblait écraser ma carapace sous une chaleur accablante. Puis, enfin, l’orage a éclaté. La pluie, mêlée de grêle, s'est abattue dans un fracas libérateur sur mon toit, faisant enfin dégringoler le mercure. Je me suis surprise à savourer ce spectacle depuis ma fenêtre : les gouttes d'eau frappant le bitume immaculé de la station et les éclairs déchirant le ciel, tel un feu d'artifice sauvage orchestré par la nature.

Le réveil à la station-service n'a pourtant rien de la douceur ouatée de nos matinées à Marrakech. Ici, l’aurore ne s'annonce pas par le chant des oiseaux, mais par le souffle rauque des moteurs qui s'ébrouent dans un fracas métallique. Ma carapace a vibré toute la nuit au rythme des convois, ponctuée par le «Bip Bip» sonore et obstiné des camions en pleine manœuvre. Sous ma fenêtre, un chien de garde entamait de temps à autre une conversation animée avec un confrère lointain. J’avais beau lui murmurer un «chut !» qu’il semblait comprendre sur l’instant, le naturel revenait au galop une demi-heure plus tard…

À travers les vitres encore fraîches, les conversations s'élevaient, portées par des voix d'hommes aux visages burinés. Ces échanges en arabe, aux sonorités à la fois rugueuses et chantantes, dessinaient autour de nous une mystérieuse frontière invisible. Je n'en saisissais pas les mots, mais je percevais l'énergie du départ et la hâte de ceux qui, comme nous, ont l'asphalte pour seul horizon. L’odeur âpre du diesel se mêlait alors à celle, bien plus réconfortante, de notre premier déjeuner pris à la hâte dans ce tumulte organisé. Sous un ciel déjà curieux, le ballet des autos reprenait ses droits, symphonie mécanique où chaque coup de klaxon sonnait comme un salut. Phil, déjà aux aguets, guettait mon regard sur le GPS : le mystère de notre prochaine étape s'apprête enfin à se dévoiler.

Installée confortablement, mon carnet vert sur les genoux et le crayon à la main, je regardais les paysages défiler comme un film dont je serais l'unique spectatrice. Et pourtant, je ne suis pas avare puisque je vais partager ce film. Dans le secret de ce carnet, mes mots tissent un refuge de silence, une parenthèse de papier qui semble ignorer le vacarme de l'asphalte et le grondement du moteur.

Des montagnes aux sommets en dents de scie, pareils au dos d'un animal préhistorique, laissaient échapper des lambeaux de nuages entre leurs crêtes. Plus bas, des monts verdoyants, doux comme le dos d'un mouton, se découpaient en parcelles géométriques. À nos pieds, les prairies s’illuminaient du rouge des coquelicots s'ouvrant dans la lueur de l'aube.

Le spectacle était d'une splendeur exceptionnelle : des carrés de céréales s'emboîtaient comme un puzzle, séparés par des murets de pierres sèches qui me rappelaient irrésistiblement le film «Les Évadés» avec Morgan Freeman. Au milieu des arganiers, des chèvres et des moutons s'accrochaient avec audace au flanc de la montagne. Dans le ciel, des rapaces planaient royalement, tandis que des centaines de papillons multicolores semblaient nous précéder, nous montrant le chemin.

Soudain, depuis le belvédère de ma carapace, j'ai vu surgir un immense miroir d'eau : un barrage au bleu profond, immobile, capturant la lumière diffuse pour tracer une ligne d'horizon d'une sérénité absolue entre les reliefs. Puis, au détour d'un virage, le Maroc s'est effacé pour laisser place à une vision de savane. Trônant sur une butte de terre rouge sang, une silhouette majestueuse a surgi. Avec son tronc noueux, j'ai eu l'illusion saisissante qu'un baobab venait d'éclore en plein cœur de l'Atlas.

Mais la montagne a vite repris ses droits, imposant sa stature massive contre l'azur. Ses flancs, véritables mosaïques agricoles, offraient des nuances de vert tendre alternant avec le brun des terres fraîches. Dans un creux de relief, une bâtisse en construction aux briques ocre semblait chercher refuge dans un creux bienveillant du terrain. Entourée de quelques arbres sentinelles et de poteaux électriques dessinant de fines lignes verticales dans ce paysage de courbes, elle incarnait parfaitement cette vie montagnarde, à la fois isolée et résiliente.

Au détour d'un carrefour, Marrakech semble déjà bien loin et pourtant, le tumulte nous rattrape sous une forme singulière. C'est ici que se joue le spectacle permanent des contrastes marocains : un véritable anachronisme roulant. Ma carapace, prudente, s'est glissée dans le sillage d'un imposant camion-citerne chargé de carburant, tandis qu'à notre gauche, une automobile moderne trépigne d'impatience. Mais le regard est irrésistiblement attiré par cette silhouette immuable : une femme, drapée dans ses tissus colorés, chevauchant avec une dignité tranquille son âne chargé de besaces. Dans cette valse des transports, le temps semble se dilater. C’est la poésie brute du voyage : voir la modernité dépasser la tradition sans jamais réussir à l'effacer tout à fait.

Enfin, le ruban d'asphalte semblait se libérer, propre et dégagé, grimpant avec une sorte d'allégresse vers l'horizon. C'est alors que l'immersion forestière nous a saisis : fini l'ocre obsédant de la plaine, nous étions désormais enveloppés par une forêt profonde de pins et de cèdres offrant une fraîcheur exquise. Le regard s'évadait ensuite vers l’ondulation infinie des collines, vagues de terre pétrifiées où la conquête du vert était en marche. À l'arrière-plan, les reliefs se faisaient plus abrupts, révélant des crêtes rocheuses et dentelées annonçant la montagne sauvage. Au-dessus de ce théâtre minéral, le ciel offrait une sensation d'espace et de liberté absolue.

Le spectacle atteignait son apogée avec l'apparition d'une crête escarpée, véritable «Dent du Géant» jaillissant de la terre. Autour de cette mâchoire de pierre, les collines pommelées imposaient leur puissance minérale, révélant les griffures du temps. Pourtant, la douceur des reliefs reprenait ses droits dès que les pentes s'assouplissaient : dans un creux de vallée, un pic s’élevait comme une pyramide naturelle, surveillant le ballet immuable d'un troupeau de moutons sous l'œil vigilant d'un berger fondu dans la pente.

Dans ce paysage brut, le décor, tel un écrin de verdure, se déployait avec une générosité éclatante. De part et d'autre de la chaussée, les vallons tapissés d'un vert tendre étaient parsemés de touches d'or et de l'éclat passionné des coquelicots, créant une mosaïque de textures dont je ne pouvais détacher les yeux. La route, posée en belvédère, offrait une vue plongeante sur une harmonie rurale parfaite.

Sur ce ruban d'asphalte d'un gris bleuté impeccable, véritable invitation au voyage qui ondule avant de s'enfoncer vers les cimes, nous avons croisé un drôle de compagnon de route : un car de ligne dont le capot moteur, largement entrouvert à l'arrière, battait la mesure tel un grand éventail dérisoire. C’était là une ruse de chauffeur bien connue pour apaiser la fièvre de la mécanique malmenée par l'ascension. Dans ce ballet de carapaces d'acier, chacun cherchait son souffle : pendant que ce géant de métal ouvrait sa gueule pour aspirer l'air vif des montagnes, ma propre carapace se délectait en silence de cette brise retrouvée, grimpant sans faiblir vers les nouveaux paradis qui se dessinent déjà à l'horizon. Dans la clarté de cet azur, la vivacité des couleurs nous murmurait la promesse tenue d'un air plus vif, loin, bien loin de la chape de plomb de Marrakech.

Ce chapitre est long, je le concède, mais comment aurais-je pu garder pour moi de tels paysages sans les partager ? Une photo témoigne d'une vue, mais seule l'écriture peut traduire mon ressenti profond. Demain sera une journée de repos bien méritée. Mon cœur, lui, s'évade déjà vers les pirouettes des singes magots qui peuplent les cèdres alentour. Pourront-ils deviner, sous ma carapace, la joie d'une tortue qui a enfin trouvé son jardin de fraîcheur ? L'asphalte fut une épreuve, mais Azrou est notre récompense.

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«Ne demande pas à Dieu la route qui mène au ciel : il risque de t'indiquer la plus difficile...»

Stanisław Jerzy Lec, (1909 - 1966), poète et écrivain polonais

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Vous aimez jouer ? Alors retrouvons-nous le 30 avril pour un nouveau quiz, il y a aura 10 indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

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Voici mes photos que j'ai déjà décrites :
















Nous voici à Azrou


As-tu vu ? Nous sommes partis ensemble et arrivons en même temps !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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