Je savoure mon réveil dans un silence presque sacré. Autour de ma carapace, d’autres tortues et quelques lièvres de passage ont élu domicile, mais une règle invisible semble régir notre voisinage : chacun ici cultive la tranquillité comme on cultive un jardin secret. Perchés à 1.300 mètres d’altitude, nous sommes tous blottis sous les cerisiers dont les fruits, encore timides et d'un vert tendre, attendent sagement les baisers du soleil de juillet pour se muer en perles de rubis. Sous cette fraîcheur matinale de l’Atlas, l'agitation du monde semble appartenir à une autre vie.
Mes voisins les plus proches sont aussi les plus discrets. Il y a d'abord mon fidèle pinson d'Afrique, petit aristocrate au manteau gris-bleu et au plastron de brique, qui sautille sur l'herbe perlée de rosée sans un bruit. Au-dessus de nous, la cigogne, élégante silhouette de noir et de blanc, déploie ses ailes avec une grâce feutrée avant de regagner son nid. Même l’âne, installé dans la prairie voisine, et la vache de la gérante, qui se promène nonchalamment entre les cerisiers de notre petit village, semblent avoir troqué leurs appels sonores pour une contemplation paisible, l'odeur du foin frais et de la terre humide suffisant à leur bonheur.
Quant au chien de garde au pelage roux, sentinelle de ce havre de paix, il a compris que sa mission ce matin n'est pas d'alerter, mais de préserver. Le voici d'ailleurs, allongé avec une élégance rustique sur le sol de terre et de graviers, là où le soleil commence à chauffer la pierre. Sa robe, un dégradé de fauve et d'ocre, semble avoir été empruntée aux collines environnantes. Il veille, immobile comme une statue de terre cuite, les oreilles attentives au moindre bruissement de la prairie, près à éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Une fois mon pinson salué et le petit-déjeuner savouré, je me suis adonnée au plaisir simple des tâches domestiques. Ma lessive, étendue sous la voûte des cerisiers, devient une parure de voiles propres claquant doucement dans la brise. Sous les rayons d'un soleil généreux, chaque fibre s'imprègne de l'odeur du grand air et du parfum des cèdres, transformant ce geste quotidien en une célébration de la vie nomade.
En attendant que le vent et la lumière fassent leur œuvre, je m'accorde encore deux ou trois jours de ce luxe nécessaire à cette altitude privilégiée. Puis, tout naturellement, l'appel de l'asphalte et la curiosité du chemin reprendront leur place. Ma carapace quittera alors l'ombre des cerisiers pour poursuivre son odyssée, emportant dans ses bagages le silence des cimes et la douceur de cet intermède suspendu. Mais pour l'heure, mon seul horizon est celui de la page blanche.
Mon atelier est d'une simplicité royale : un transat à l'armature vert amande posé sur le tapis d'herbe grasse. Sur mes genoux, mon carnet vert repose, ouvert sur le monde, flanqué de son fidèle compagnon, mon crayon de bois à la mine affûtée. Ma gomme, petite sentinelle blanche, est là elle aussi, prête à effacer les hésitations. Lovée dans mon transat, je laisse mon regard dériver entre le vert des branches et le bleu du ciel, guettant le passage d'une ombre ou le frémissement d'une feuille pour nourrir mes écrits. Sous la voûte protectrice des vergers, la tortue se fait poète, et chaque mot tracé devient une perle de temps que je dérobe à l'oubli.
L'atmosphère est mon premier mot, le socle de mon tableau. Avant même que la mine de mon crayon ne caresse le grain du papier, je m'imprègne des senteurs d'humus et de résine qui flottent dans l'air. Je décris ce que je vois avec la précision d'un peintre, mais ma toile n'est jamais figée. Elle s'anime au gré du balancement lent de la vache sous les vergers ou des déplacements feutrés de mes voisins. Le ballet matinal est charmant : il y a ceux qui se dirigent vers les bidons bleus du tri écologique et ceux qui filent vers les sanitaires, un précieux rouleau de papier sous le bras avec cette décontraction naturelle qui me fait sourire. Puis, il y a le défilé des bassines, débordant de vaisselle, qui reviennent des bacs, étincelantes et dégoulinantes.
Sous la pointe de mon graphite, c’est d’abord le vert de la montagne qui s’invite, pluriel et changeant. Au premier plan, de grandes fleurs d'un jaune solaire semblent bousculer la sagesse des vieux murets de pierres sèches. Derrière ce rideau d'or, le vert explose : les cerisiers au feuillage généreux forment une garde d'honneur, tandis qu'au loin, la montagne s'habille de l'étoffe sombre des forêts de cèdres. Je devine la terre ocre poindre sous une herbe rase, comme une peau chauffée par le jour, et une petite maison au toit de tuiles, minuscule sentinelle de pierre nichée entre les vergers et la forêt sauvage. Ce vert, c’est le sang de l’Atlas, une promesse de fraîcheur que je fais couler entre les lignes de mon carnet vert pour qu’elle ne s’assèche jamais. Plus qu'un paysage, ce tableau est un récit en mouvement, une œuvre qui respire au rythme de la montagne ; une œuvre que je signe et que je partage aujourd'hui.
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«Peindre, ce n'est pas copier la nature, c'est saisir une impression.»
Paul Cézanne (1839 – 1906), peintre français provençal
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Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
- Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
- Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
- À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
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| Nouvelle lecture pour chacun, en ce qui me concerne je continue vers la Nouvelle Zélande avec le second tome... |
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| Je regarde et m'inspire... |
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| Ton parasol ne sert pas à grand chose pour te protéger du soleil.... |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

























































