dimanche 17 mai 2026

Le taureau, les vaches et nous

Le lièvre et moi étions si fatigués hier soir après les quatre cent trente kilomètres avalés depuis Monesterio, nous avons décidé de prolonger un peu notre escale à Alaejos.

Et finalement, nous avons bien fait. Car en fin d’après-midi, alors que le vent faisait doucement claquer les volets du village une agitation étrange s’est soudain emparée des alentours de ma carapace.

Des groupes entiers arrivaient de toutes les rues, parlant fort, riant, s’interpellant d’un trottoir à l’autre dans cette langue espagnole qui chante autant qu’elle claque. Je ne comprenais pas un mot, mais les voix montaient dans l’air avec une telle énergie qu’il était impossible de ne pas se laisser entraîner par le mouvement.

Tout près de nous, de lourdes barrières de fer avaient été solidement fixées le long de la chaussée, formant un étrange couloir qui menait jusqu’aux arènes. Alors nous avons suivi la foule. Pourquoi pas, après tout ?

Nous avons franchi les grandes portes cintrées de l’enceinte avant de grimper lentement les marches de béton menant aux tribunes circulaires. Là-haut, le spectacle avait déjà commencé avant même l’entrée des animaux. Autour de l'enceinte, les planches rouges et blanches des barricades de bois attendaient la cavalcade à venir.

Le sable jaune de l’arène semblait fraîchement peigné comme une immense plage miniature. Les bancs en béton, eux, étaient durs, froids, et particulièrement peu accueillants pour les postérieurs délicats des tortues et lièvres voyageurs. Je voyais certains prévoyants déposer un coussin jaune sous leur fessier.

Autour de nous, les gens continuaient d’arriver dans un joyeux désordre. Des enfants couraient entre les rangées, des hommes levaient leurs gobelets de bière en parlant toujours plus fort que leurs voisins, tandis que le vent léger mélangeait les odeurs de tabac, de lessive de vêtements fraîchement lavés, de bière, de poussière sèche et de parfums un peu trop généreusement versés pour la fête. Des cris éclataient parfois au milieu de la foule avant de rebondir de l'autre côté de l'arène. Des embrassades de familles ou d'amis, des retrouvailles de personnes qui s'arrêtaient devant nous, nous empêchant de voir le spectacle.

Puis soudain, la foule s’est levée et s’est regroupée autour des murs de l'enceinte. Penchés, nous avons aperçu une bétaillère verte approcher. À l’intérieur, des sabots frappaient les parois métalliques dans un vacarme sourd. Mais rien n'est sorti de l'habitacle.

Nous nous sommes réinstallés sur nos bancs inconfortables et attendus. Longtemps, longtemps sans comprendre l'organisation.

Enfin, des hommes et de jeunes sportifs s'éparpillaient au centre de l'arène. Que va-t-il se passer ? Un taureau marron, la langue pendante, entra finalement dans l’arène sous les applaudissements. Aussitôt, les jeunes sportifs se mirent à courir autour de lui. Le taureau tapait le sol d'un sabot et baissait la tête avant de charger. Certains brandissaient de longs bâtons, d’autres tentaient simplement d’approcher l’animal avant de détaler à toute vitesse. Il suffisait qu’un plus téméraire effleure la tête du taureau pour que toute la foule se lève comme un seul homme dans un tonnerre de cris : Olé ! Et alors les coureurs bondissaient lestement par-dessus les barricades rouges et blanches avec une agilité de chats poursuivis par un aspirateur furieux. C'était drôle et enfantin.

Je l’avoue, durant une seconde, j’ai craint le pire. Si une véritable corrida avait commencé, je serais repartie aussitôt. Mais ici, il ne s’agissait pas de cela. Plutôt d’un étrange jeu populaire, quelque part entre le défi sportif, la fête de village… et une cour de récréation géante.

Le taureau est reparti par la même porte en abandonnant des traces de ses sabots sur le sable jaune.

Mais le plus surprenant restait encore à venir. Trois magnifiques vaches marron et blanches aux regards étonnamment paisibles firent soudain leur entrée dans l’arène, avançant tranquillement avec une cloche suspendue sous le poitrail. On aurait dit des reines de village venant ouvrir une fête de printemps.

Je me suis aussitôt fait une réflexion très sérieuse : dans Intervilles, les vaches n’avaient jamais de cloches. Guy Lux m’aurait donc menti pendant toutes ces années.

Le taureau, lui, avait déjà disparu au loin. Les trois vaches traversèrent simplement l’arène d’un pas placide avant de ressortir presque aussitôt de l’autre côté, laissant derrière elles mon interrogation : que venaient-elles faire ? Étaient-elles échappées d'un champ voisin...

Et toute cette agitation, tous ces cris, cette poussière, ces «olé !», ce vent tiède chargé d’odeurs de fumée de tabac, de bière et de fête… finirent doucement par retomber sur Alaejos avec le soir.

Je dois l’avouer, c’était aussi absurde qu’enfantin… et finalement assez drôle à regarder.

Nous avons laissé la foule, il me semble qu'elle allait dans les rues protégées de barrières pour voir les jeunes audacieux courir après les bovins.

Nous avons préféré retourner dans ma carapace pour regarder l’Eurovision en espérant voir notre jeune représentante française âgée seulement de 17 ans arriver dans les dix premiers. Mais la nuit a été écourtée par la déception de voir Monroe terminer seulement onzième avec sa chanson «Regarde !». j'étais déçue par les notes des spectateurs, car avec 144 points de la part du jury, elle était placée 4ème.

Aujourd’hui, nous nous sommes promenés sous le soleil dans les rues presque désertes du village. J’imaginais encore les échos des “olé !” rebondissant contre les murs de briques rouges, tandis que nos pas résonnaient doucement sur les pavés.

Demain, nous reprendrons la route, toujours vers le nord. La France nous tend les bras.

***

«Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir..»

Marcel Proust (1871 – 1922), écrivain français

***

Voici le dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.

  1. Rare en Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en Finlande, et historiquement en Espagne.
  2. Je suis si malléable qu'une infime quantité de ma matière peut être étirée en un fil de plusieurs kilomètres.
  3. Ma structure atomique me rend quasi indestructible : je suis inoxydable et je résiste à presque tous les acides.

***


...de lourdes barrières de fer avaient été
solidement fixées le long de la chaussée

Le sable jaune de l’arène semblait fraîchement peigné

...Une bétaillère verte...

... Des hommes et de jeunes sportifs s'éparpillaient au centre de l'arène.

«olé !»

Trois magnifiques vaches

Regardez bien leur cloches...

Elles retournent au pré

les rues presque désertes du village





N'oublie pas qu'il a des cornes !

C'était drôle !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

samedi 16 mai 2026

Quand la route raconte déjà l’histoire

À sept heures, le jour hésitait encore à sortir de son lit lorsque nous avons repris la route. Une lumière pâle glissait doucement sur les collines espagnoles tandis que ma fidèle Carapace ronronnait déjà sur les méandres de l’autovía, toujours en direction du Nord.

Mon lièvre, fidèle à lui-même, conduisait avec ce mélange de sérieux tranquille et de patience infinie qui fait de lui un capitaine remarquable. Les deux mains solidement accrochées au volant… enfin presque. Car de temps à autre, l’une d’elles s’échappait vers le levier de vitesse ou allait chatouiller le commodo d’un clignotant, comme un pianiste distrait retrouvant ses touches familières.

Moi, bien installée à mon poste de copilote, poste hautement stratégique, cela va sans dire, je donnais mes ordres au GPS qui, avec sa voix monocorde de maîtresse d’école fatiguée, nous guidait inlassablement vers Alaejos.

Autour de moi régnait mon joyeux désordre organisé : la carte routière dépliée à moitié sur les genoux, mon précieux carnet vert en équilibre instable, un crayon bien taillé glissé entre ses pages comme un marque-page improvisé, et l’appareil photo prêt à être dégainé au moindre coup de cœur.

La route, elle, déroulait son interminable ruban gris sous un ciel devenu d’un bleu éclatant. Par endroits, les bords de campagne semblaient avoir explosé en couleurs : des coquelicots rouges dansaient dans les hautes herbes au rythme du vent, des arbustes jaune vif accrochaient les premiers rayons du matin, tandis que surgissaient parfois, au détour d’un talus, des touches de rose fuchsia presque insolentes sous cette lumière espagnole.

Les fenêtres entrouvertes laissaient entrer les parfums changeants du voyage : l’odeur douce des fleurs sauvages chauffées par le soleil, celle des champs encore perlés de rosée… puis soudain, à l’approche des villes, un souffle plus âpre de gasoil et d’asphalte chaud. Tout autour de nous résonnait la musique familière de la route : le grondement sourd des camions que nous doublions lentement, le vent glissant contre la carrosserie de ma Carapace, et parfois, très haut dans le ciel immense de Castille, le passage d’un avion traçant une fine cicatrice blanche au-dessus de nos têtes.

Et lorsque nous avons franchi le pont au-dessus du Rio Tajo, je suis restée quelques instants silencieuse à regarder le soleil se mirer dans l’eau, comme si le fleuve lui-même emportait doucement avec lui un petit morceau de notre voyage.

Attentifs à la route et aux paysages qui défilaient comme des pages tournées par le vent, nous sommes finalement arrivés à destination à midi, baignés d’un soleil radieux.

La route reste longue encore. Non pas pour découvrir une Espagne que nous connaissons déjà du nord au sud et d’ouest en est, mais pour la traverser, d’Algéciras jusqu’aux Pyrénées françaises, comme on tourne les pages d’un livre déjà aimé.

Et les détails, me demanderez-vous ? Ils sont soigneusement consignés dans mon roman…

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«Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.»

Marcel Proust (1871 – 1922), écrivain français

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Voici le dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.

  1. Rare en Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en Finlande, et historiquement en Espagne.
  2. Je suis si malléable qu'une infime quantité de ma matière peut être étirée en un fil de plusieurs kilomètres.

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Le jour hésitait encore à sortir de son lit 



les bords semblaient avoir explosé en couleurs

Le Rio Tajo

Nous voici à Alaejos

Ce soleil m'éblouit !


Doucement, je prends une photo !


Elle va nous représenter ce soir au concours de l'Eurovision, j'espère que la France va gagner !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

vendredi 15 mai 2026

Rien ne sert de courir

Avant-hier, la route depuis Asilah jusqu’à Tanger Med, puis la traversée, et enfin ce long ruban d’asphalte jusqu’à Monesterio nous avaient laissés épuisés, doucement usés comme des voyageurs que les kilomètres finissent par polir.

Mais après tout… pourquoi se presser ?

Rien ne pousse ma carapace à rentrer trop vite au garage. Rien ne presse davantage mon lièvre… ni moi-même. Le temps, lui, semblait s’être assoupi quelque part entre les odeurs de sel laissées par le ferry, la poussière chaude des routes espagnoles et le ronronnement régulier des pneus sur l’asphalte.

Le soir tombait lentement autour de nous avec ses couleurs plus douces, ses bleus fatigués, ses ombres tièdes et ce silence particulier des longues routes après des journées trop pleines. Même le vent paraissait ralentir.

Et puis, je suis une tortue. Une vraie. Une créature faite pour avancer sans hâte, avec la patience tranquille des vieux chemins. Jean de La Fontaine l’avait compris bien avant nous : les tortues continuent. Lentement. Obstinément. En regardant le monde défiler.

Alors rien ne servirait de courir. Nous resterons une journée de plus à Monesterio. La ligne d’arrivée, elle, a tout son temps pour nous attendre.

Demain, nous nous retrouverons autrement. Mon roman ne sera plus tout à fait à votre portée : seulement quelques lignes pour faire vivre mon blog, quelques lignes pour vous souffler doucement : nous sommes là.

Et la fin du roman, me direz-vous ? Elle s’écrit chaque jour.

Peut-être sera-t-il imprimé. Peut-être même publié. Vous pourrez alors suivre, depuis le premier jour, l’aventure du lièvre et de la tortue blottis dans ma carapace.

Et je vous l’assure : ce n’est ni une fable… ni tout à fait une histoire.

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«Rien ne sert de courir il faut partir à point.»

Jean de La Fontaine (1621- 1695), homme de lettres du Grand siècle et l'un des principaux représentants du classicisme français

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Voici le dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.

  1. Rare en Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en Finlande, et historiquement en Espagne.

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Il n'y a personne dans les rues, les magasins sont fermés

Vu sur la colline 

Et de l'autre... Demain nous reprenons la route vers le Nord

Rien ne sert de courir

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

jeudi 14 mai 2026

Traverser les continents

Nous voici au cœur de l’Espagne, dans la province de Badajoz, à Monesterio. Mais ce voyage-là mérite le passé : le présent, lui, court trop vite pour qu’on le raconte sans l’étouffer.

Hier encore, ma carapace vrombissante avait pris la route. Tout y était soigneusement arrimé : les souvenirs coincés dans leurs interstices, les cadeaux calés comme des confidences fragiles, à l’abri d’un freinage trop enthousiaste. Sur mes genoux, mon carnet vert patientait, crayon glissé dedans comme un vieux compagnon qui aurait déjà trop vu de routes pour s’en étonner encore.

Depuis notre dernier refuge marocain, Asilah, nous filions vers Tanger Med. Le Maroc, derrière nous, préparait déjà demain : routes en chantier, cônes orange plantés comme des balises un peu perdues, et cette odeur chaude de bitume fondu qui colle à la mémoire autant qu’aux pneus. Tout vibrait : les pelleteuses grognaient, les camions soupiraient, les bips électroniques des engins ponctuaient le paysage comme une mauvaise chanson mécanique impossible à oublier.

Le pays semblait s’être redressé les manches pour la Coupe du monde 2030. Même les collines avaient l’air de s’y être mises.

Sous un ciel d’un bleu presque insolent, les reliefs défilaient avec une innocence trompeuse. Les buissons, posés là comme des touffes de mousse jetées par distraction, semblaient saluer notre passage. Puis, soudain, le monde s’est ouvert.

Plus rien entre ciel et mer. La mer, immense, lisse, presque vexée d’être si calme. Une étendue sans parole, comme si quelqu’un avait gommé l’horizon avec une éponge mouillée. La route, elle, s’élançait droit vers l’illusion d’un ailleurs.

Le port est apparu, massif, brûlant, saturé de lumière. L’asphalte tremblait sous la chaleur, les grillages blancs formaient des couloirs d’embarquement dignes d’une étrange procession moderne. Plus loin, des structures sombres dressaient leurs silhouettes de forteresse industrielle, comme sorties d’un rêve de science-fiction un peu fatigué.

Au-dessus de nous : «Automobile Access». Simple. Clinique. Comme si traverser un continent pouvait se résumer à une formalité administrative. Pourtant, déjà, ce léger vertige du départ : celui des pays qu’on quitte sans bruit, des kilomètres qu’on replie comme des cartes trop utilisées.

Le ciel marocain, lui, refusait toute mélancolie. Il brillait sans nuance, presque moqueur, pendant que les lampadaires semblaient jouer aux gardiens de frontière.

Ma carapace avançait lentement dans ce grand entonnoir de béton et de sel. Tout résonnait : moteurs graves, freinages d’autocars, cliquetis métalliques, et ces fameux bip-bip de recul qui finissent par s’installer dans la tête comme une comptine obstinée. Et pourtant, au milieu de cette mécanique gigantesque, nous n’emportions qu’un petit monde : quelques affaires, du sable marocain encore accroché aux fibres des tapis, et ce mélange étrange d’impatience et de nostalgie qui accompagne les départs.

Les grues, au loin, ressemblaient à des échassiers rouillés. Les cargos patientaient, dignes et immobiles, comme des villes flottantes en pause. Et nous avancions, minuscules pièces mobiles dans une chorégraphie industrielle parfaitement réglée.

Puis vinrent les contrôles : papiers, passeports, regards rapides. Un chien renifla mon habitacle avec une concentration presque philosophique, sans doute persuadé d’être sur une piste internationale de grande importance. Le scanner, lui, resta impassible. Juste quelques grains de sable clandestins, probablement rescapés des tempêtes.

Le ferry ouvrait sa gueule béante, immense baleine d’acier prête à avaler routes et distances. Les voitures disparaissaient une à une dans son ventre sombre après l’éblouissement du quai. Nous aussi.

À l’intérieur, le monde changea de texture. Odeur de sel, de métal chauffé, de climatisation fatiguée. Le bois verni renvoyait des reflets doux. Les moteurs, en dessous, ronronnaient comme une bête ancienne et rassurante.

Puis l’Afrique s’est mise à reculer. Doucement. Dignement. Comme si elle aussi savait que certains départs ne font pas de bruit mais laissent des traces.

Les montagnes s’effaçaient dans une brume bleutée. Le ciel restait vaste, indifférent, et les cargos semblaient flotter hors du temps, transportant des mondes entiers dans des boîtes de métal empilées.

À l’intérieur du ferry, le temps s’était assoupli. Ni départ, ni arrivée : une parenthèse molle, suspendue entre deux rives. Le salon vide sentait le café tiède et le tissu chauffé. Les rideaux frémissaient sous la climatisation. On aurait dit une salle de restaurant après la dernière addition, quand les chaises commencent déjà à oublier les conversations. Et puis cette sensation étrange : celle de voyager sans avancer vraiment, comme si la mer faisait le travail à notre place.

Après un long glissement sur l’eau, la côte espagnole s’est dessinée, pâle, calme, presque indifférente. Des maisons empilées sur la colline comme des cubes oubliés par un enfant distrait. Une barque minuscule affrontait le sillage d’un géant des mers, obstination dérisoire et magnifique.

Puis Algésiras. Le débarquement a ressemblé à un soupir de métal. Les carapaces ont retrouvé l’asphalte, et nous, le continent européen, avec ses repères, ses panneaux, et ses euros retrouvés au fond des poches comme des souvenirs froissés.

La nuit s’est posée entre une zone commerciale et industrielle. Le silence a pris toute la place. Il n’y avait plus l’appel du muezzin à la prière, seulement un souvenir qui s’effilochait dans l’air, ni même ce chien jaune qui, un peu plus tôt, aboyait encore comme pour tenir tête à l’obscurité.

Tôt ce matin, alors que les camions vrombissaient et multipliaient leurs manœuvres dans la lumière encore incertaine du jour, nous nous sommes levés, et la route a repris, sans attendre personne.

L’Espagne s’est ouverte sous un soleil plus doux. Les plaines ondulaient, les montagnes apparaissaient comme des pensées anciennes. Les champs de tournesols se sont mis à suivre la lumière, fidèles comme des boussoles vivantes. L’air sentait la terre chaude et l’herbe sèche.

Tout semblait respirer plus lentement. Les routes devenaient des rubans entre forêts sombres et collines poudrées de lumière. Par endroits, des fleurs sauvages éclataient au bord de l’asphalte, comme si le paysage s’autorisait enfin un peu d’insolence. On roulait dans une peinture vivante, changeante, parfois presque trop belle pour être crédible.

Plus loin, les tunnels avalaient la route, grandes bouches noires dans la montagne. Et ce moment suspendu : la disparition du ciel, le grondement sourd, les parois qui défilent comme des pensées étroites. Puis la sortie, toujours, comme un retour au monde.

La lumière changeait sans prévenir. Un instant dorée, presque liquide. L’instant d’après, plus pâle, plus hésitante, comme si le jour lui-même ne savait pas encore s’il devait rester ou partir.

Les collines s’étageaient en couches floues, et l’air avait cette transparence légèrement nostalgique de matinée sur les longues routes. Parfois, il n’y avait rien à dire. Seulement avancer. Laisser le paysage faire le reste.

À Séville, le béton a remplacé les montagnes sans transition. Ponts, grues, chantiers suspendus : une cathédrale moderne en perpétuelle naissance. Le bleu des barrières accrochait le regard, en dissonance avec le ciel, puis semblait lui répondre à force de persistance. La ville, saturée de moteurs, de klaxons et de chauffeurs pressés, s’est ensuite dissoute derrière nous

Et la route a repris son rôle préféré : relier des paysages sans trop se presser. Les talus se sont couverts de fleurs. Roses, jaunes, blanches. Une explosion discrète, comme si quelqu’un avait renversé un pot de peinture joyeuse au bord du monde. Le vent les faisait danser doucement, sans cérémonie. La circulation s’est espacée. Le temps aussi. Derrière le pare-brise, tout devenait plus simple : rouler, regarder, continuer. Et parfois sourire sans raison précise, porté par une musique légère qui accompagnait la route. Jusqu’à ce que, peu à peu, les reliefs changent encore.

Et la route, toujours la même, continue de dérouler son fil entre ciel et terre.

Et nous voici enfin arrivés à Monesterio. Mais les routes, elles, ne savent pas vraiment s’achever. Elles s’interrompent seulement, le temps d’une nuit. Demain en écrira la suite, quelque part entre le silence et le mouvement, dans cette promesse discrète de départs toujours recommencés.

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«Le voyage ne finit jamais. C’est toujours le voyageur qui finit.»

Nicolas Bouvier (1929 - 1998), écrivain, photographe, iconographe et voyageur suisse

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Et si on jouait une dernière fois ?

Demain, vous trouverez un dernier quiz, il y aura 8 indices. Vous allez pouvoir indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne seront pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.

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Tu vois, nous sommes toujours ensemble !


Nous sommes à Monestério

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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