Avant-hier, le ciel s'était couvert d'un voile pudique. Une pluie fine, presque hésitante, s’était mise à tomber, comme si l'azur versait quelques larmes silencieuses. J'ai cru entendre les nuages me murmurer : «Tu pars déjà ?». «Ne pleure pas, leur ai-je répondu dans un sourire, je reste encore un peu.» Apaisé, le ciel m'avait promis de libérer le soleil pour nos derniers instants. Il tint parole : depuis hier, la lumière inondait de nouveau les ruelles, comme un ultime baiser donné à notre voyage.
Bientôt, la terre marocaine ne serait plus qu’un sillage derrière nous. Mon cœur joue une étrange partition, partagé entre la mélancolie des adieux et le frisson des retrouvailles. Il s'alourdit au souvenir des visages amis et des mains tendues, puis s'emballe soudain à la pensée des nôtres, là-bas, en France, dont l'absence a creusé un vide que le retour s'apprête à combler. Pourtant, face au détroit de Gibraltar qui se profile comme une frontière invisible, une légère appréhension m'étreint. Quitter le dirham pour l'euro, troquer ma carte puce, c'est un peu renoncer à cette part de moi que je vais laisser ici.
Pour l’heure, avant de rejoindre la médina dont les échoppes n'attendaient que quinze heures trente pour s'éveiller, je me suis plu à lézarder dans mon transat. Offrant mon visage aux derniers rayons du soleil marocain, j'ai laissé la chaleur m'envelopper une ultime fois. En baissant les yeux vers la terre ocre, j'ai surpris un visiteur singulier qui gambadait avec assurance dans mon nouveau petit village. Il s'agissait d'un Héron garde-bœufs (Bubulcus ibis), petit échassier à la silhouette élégante, dont le plumage blanc immaculé tranchait sur les herbes sèches. Avec son bec d'or et sa démarche saccadée, il semblait, lui aussi, faire l'inventaire de ce territoire avant mon départ.
En levant les yeux, j'ai été saisie par l'insolente beauté du ciel. Un bleu d'une pureté absolue, sans l'ombre d'un nuage, semblait vouloir effacer le souvenir des larmes de l'avant-veille. Entre les cimes des eucalyptus qui balançaient doucement leurs feuilles argentées, cet azur profond vibrait comme une promesse de sérénité pour notre traversée.
Bien détendue, j’ai fini par abandonner mon transat, mon carnet vert et sa gomme indissociable. J'ai poussé la porte bleue de mon nouveau petit village pour m'élancer vers l'esplanade. Là, mes sens étaient en éveil : le murmure apaisé des vagues, revenues à la raison, composait un duo étrange avec le grondement lointain d'un train s'échappant de la gare voisine. Sous mes pas, le pavage clair dessinait des ondes minérales qui semblaient guider mon chemin entre les fiers palmiers et les réverbères d'azur. Tout ici respirait l'ordre et la lumière, une dernière transition graphique avant de plonger dans le dédale de chaux et de secrets qui m'attendait plus loin.
Accoudée au parapet, je me suis laissée absorber par l'immensité de l'Océan. L'Atlantique, aujourd'hui assagi, déroulait ses vagues avec une régularité de métronome. Devant moi, l’eau se parait d’un bleu dense, presque électrique, avant de se briser en franges d’écume d'une blancheur immaculée. À l'horizon, une digue de rochers gris semblait veiller sur la côte, dernier rempart de pierre avant le grand large. Au loin, sur le sable mouillé, deux silhouettes solitaires marchaient au rythme de la marée, confondues dans l'immensité du paysage comme des points d'encre sur un parchemin de nacre.
En baissant les yeux vers la plage, j'ai délaissé l'écume pour observer la vie qui s'activait plus près de moi, sur le sable blond. Là, parmi les touffes d'herbes sauvages défiant les embruns, une petite troupe de Cochevis huppés s'affairait. Avec leur petite huppe dressée comme un défi au vent et leur plumage couleur de terre, ils picoraient avec une ardeur joyeuse. Ils semblaient de petits ermites des sables, indifférents au tumulte du monde, ne cherchant leur bonheur que dans l'instant d'une graine trouvée.
Mon esprit s'évadait face à ce tableau grandiose. Mercredi, je franchirais le détroit de Gibraltar, ce trait d'union entre deux mondes. Mais quand reverrais-je l'immensité de l'Océan ? Si vous suivez mon roman avec assiduité, vous en découvrirez peut-être les secrets dans les prochains chapitres !
Je m’étais arrachée à la contemplation de l'écume. Il était temps. Je m’étais retournée vers les remparts ocre pour m'enfoncer dans le silence frais de la médina. Je m'égarais de nouveau dans ce dédale où le blanc des murs semblait absorber le bleu du ciel pour mieux le réfléchir sur l'Océan. J'y entraînai Phil, mon Lièvre patient, dans ces ruelles qui serpentaient face au grand large. Mes yeux scrutaient les vitrines : j'ai frôlé le cuir souple des babouches, admiré la texture des sacs et la soie des foulards, mais mon cœur cherchait ailleurs.
Chez les bijoutiers, les anneaux se succédaient sans me convaincre. Ils étaient trop imposants, parés de pierres mal serties ou de nuances qui ne me parlaient pas. Je m’enfonçai alors plus profondément dans des passages secrets, là où la nature semblait avoir repris ses droits entre deux murs de chaux. C'est au bout d'un chemin fleuri, à l'angle de la Rue Sidi M’Barek, que je trouvai enfin la perle rare.
Derrière l'établi se tenait une jeune dame charmante, une créatrice dont le portrait, peint avec une dignité royale sur les murs de la ville, veillait sur le génie d'Asilah. Sur cette fresque, son regard doux et son turban d'azur semblaient capturer toute l'âme de la ville. C'est elle qui façonnait l'argent autour de pierres de collection glanées jusqu'en Thaïlande. Et là, au milieu des trésors, il m'attendait. Le bijou. Un anneau d'argent pur aux lignes géométriques, enserrant un onyx noir et profond. Cette pierre, sombre comme une nuit saharienne, semblait avoir été forgée pour mon doigt ; elle était juste à ma taille. Dans un dernier échange de sourires avec la créatrice, je délestai ma poche de quelques dirhams. En glissant cette nuit de pierre à ma main, je sentis que j'emportais enfin avec moi l'âme d'Asilah.
Désormais, chaque fois que je baisserai les yeux, cet éclat noir me rappellera que l'on n'emporte pas seulement des objets, mais des fragments d'éternité.
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«Les objets que nous rapportons de voyage sont les témoins silencieux d'un bonheur qui ne veut pas finir.»
Anonyme
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Et si on jouait ?
Voici un avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne mercredi, le 13 mai.
- Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
- Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
- À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
- Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
- À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
- Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
- En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
- Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
- Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
- Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.
Avez-vous trouvé ?
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| l'insolente beauté du ciel |
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| j'ai surpris un visiteur |
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| l'esplanade |
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| l'immensité de l'Océan |
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| une petite troupe de Cochevis huppés |
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| L'entrée de la médina |
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| Dans les ruelles de la médina |
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| Vitrine d'un bijoutier |
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| Portrait de la créatrice |
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| LE BIJOU |
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| Je n'emporte pas seulement des objets, mais des fragments d'éternité |
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| Tu comptes les derniers dirhams ? |
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| Nouvelle lecture pour chacun |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !
















































