Les
voiles blanches de ma lessive d'hier, après avoir dansé sous les
rayons d'or et le souffle des cimes, ont enfin rejoint les tiroirs de
ma carapace, impeccablement repassées et parfumées de grand air.
Une ultime corvée, quelques pièces lavées à la main, claque
encore joyeusement au vent souverain qui descend des sommets, comme
un dernier signal d'adieu. Sous mon toit de métal, l'ordre règne :
l'inventaire des placards est achevé depuis hier et ma liste de
courses, telle une feuille de route gourmande, n'attend plus que son
exécution.
Je
quitte ces hauteurs le cœur lourd mais comblé. J’emporte avec moi
le souvenir vibrant des singes magots, ces exilés au regard d'ambre
à qui nous avons tendu un peu de vie dans un flacon de cristal. Un
geste dérisoire, je le sais, mais si chaque voyageur acceptait de
devenir, l'espace d'un instant, un porteur d'eau... J’emporte aussi
les parfums de l’étable où les chèvres, au milieu du foin blond,
nous ont confié leur précieux fromage, ainsi que l'or ambré de
l'apiculteur, ce miel de caroubier et d'oranger qui embaume déjà
mes placards.
Et
que l'on se rassure : la tortue est saine et sauve ! Malgré
l'agitation des derniers jours, je n'ai point été attaquée par la
farouche troupe de «petits indiens» qui battaient la campagne. Bien
qu'ils aient investi les allées, armés de leurs bâtons de guerre,
aucune flèche imaginaire n'a percé ma coquille. Je sors donc
indemne de ce village d'altitude, prête pour de nouvelles conquêtes.
J’ai
aimé ce Maroc vert, ces montagnes qui respirent et ce silence qui
soigne. Pourtant, ma nature de tortue me titille ; ma carapace
commence à peser sur place. Il me faut l'avouer : l’Océan,
avec un O aussi vaste que l'horizon, me manque cruellement. J'ai soif
d'iode, de sel et de ce bleu délavé qui se confond avec le ciel.
Demain
sera consacré au rituel du rangement, ce moment où chaque objet
retrouve sa place pour affronter les secousses de la route. Mercredi,
dès l'aube, nous lèverons l'ancre vers une destination
mystérieuse... Je vous laisse à vos pronostics et à vos cartes,
car si votre regard suit la ligne de mon envie, vous pourriez bien
deviner où le vent nous porte.
***
«Partir, c'est
s'offrir un nouveau regard sur le monde et un nouveau souffle pour
son âme.»
Anonyme
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
À l'époque de la
Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les
objets, mais j'étais souvent en métal poli.
Bien que j'existe en
verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre
pendant très longtemps.
À la Renaissance,
les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma
recette secrète pendant un siècle.
***
Ma carapace est toute propre
Tu étudies les guides du Maroc ?
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Dans
notre petit village perché, le temps semble avoir trouvé son point
d'équilibre. Il n’y fait ni trop chaud, ni trop froid ; un
doux 22 degrés règne en maître sous un soleil caressant, offrant
une trêve bienvenue après la fournaise de Marrakech. Ce repos, nous
l'avons savouré jusqu'à la lie, laissant le calme des montagnes
infuser nos esprits fatigués. Mais pour une tortue et son lièvre,
le repos n'est jamais synonyme d'inaction.
Ma
carapace, malmenée par les vents du désert, réclamait justice.
Nous avons entrepris un véritable rituel de purification pour
chasser ce sable voyageur qui s'était glissé jusque dans les
moindres recoins. Sous l'effet du savon et de l'huile de coude, le
tableau de bord a retrouvé l'éclat de ses premiers jours, reflétant
à nouveau la lumière limpide de l'Atlas. Les cuirs et les tissus
des sièges, imprégnés de l'odeur du propre, semblent respirer à
nouveau. Placards vidés, inventaire méticuleux du frigidaire et du
congélateur… tout a été passé au crible.
Pourtant,
au milieu de cette organisation sans faille, un manque commence à se
faire sentir. Les paniers crient famine et la fraîcheur des vergers
voisins ne suffit plus à combler nos envies de diversité : il
nous manque ces fruits croquants, ces légumes gorgés de soleil et
ces petites bricoles introuvables sur nos hauteurs solitaires. Ce
besoin de ravitaillement est le signal indéniable que l'immobilité
a fait son temps. Je sens poindre en moi cette hâte familière,
cette soif de découvrir ce qui se cache derrière le prochain lacet.
L'asphalte nous appelle, noir et prometteur.
Mais
le voyage sait aussi se faire patient face aux passions. Demain, la
route attendra : Phil a rendez-vous avec l'ovale. La parabole,
dressée vers l'azur et parfaitement orientée, capturera
l'effervescence de deux matchs de rugby qu'il ne saurait manquer :
le Leinster face à Toulon, puis Montpellier défiant les Dragons.
Nous attendrons donc mardi pour que la frénésie du rangement
s'empare de nous, avant de lever l'ancre le lendemain. Encore
quelques instants de répit sous les cimes, le temps d'une dernière
mêlée télévisée, avant que le moteur ne vienne enfin rompre la
symphonie du silence.
Ce
matin, à neuf heures, le décor était pourtant bien différent du
calme habituel. Habillée, mon petit déjeuner englouti et ma
«carapace» étincelante, j'ai pourtant hésité à sortir de ma
coquille. La brume, s'élevant des flancs de la montagne comme une
haleine légère, révélait une agitation inattendue : une
troupe de «petits indiens» avait investi les allées de mon
village ! Armés de bâtons, il ne leur manquait que des plumes
imaginaires dans les cheveux pour parfaire l'illusion. Un peu plus
loin, les cris de joie annonçaient un tournoi de Wimbledon
improvisé ; congés obligent, la jeunesse marocaine célébrait
le grand air.
Au
milieu de cette effervescence enfantine, certains de ces petits
explorateurs m’ont interpellée, s’enquérant de destinations
lointaines alors que nous foulions déjà le sol de leur propre
royaume. À leur curiosité, je réponds par le trait et le dessin.
Je joins à mon carnet le fil d’Ariane de notre odyssée actuelle :
un premier sillage de Tanger-Med à Sidi Ifni, une remontée vers les
ocres de Ouarzazate, puis un détour sinueux par l’Oasis de Fint et
le Ksar d’Aït Ben Haddou avant de rejoindre l’agitation de
Marrakech et notre ascension finale vers le calme d'Azrou.
Certains
me diront : «Vous n'avez pas été dans le Sud-Est cette
année ?». Je leur répondrai que l'on ne peut aller partout
sans approfondir l'environnement, sans partager véritablement avec
les autochtones. On ne peut tout voir sans risquer de ne rien vivre.
Et puis, nous y sommes déjà allés les années précédentes. Pour
témoigner de ces chemins déjà parcourus, je joins ici les clichés
de nos anciennes traces sur la carte routière.
Ces
lignes bleues dessinent le souvenir d'un Maroc plus sauvage encore :
la boucle du Draa, les Gorges du Todra à Tinghir, le silence minéral
de Tata ou la majesté de Tafraoute. Chaque tracé est une rencontre,
chaque point sur la carte est une émotion que je garde précieusement
sous mon toit de métal. Revoir ces parcours, c'est comme feuilleter
un vieil album de famille : un voyage s'écrit au présent, mais
il se nourrit toujours de ses racines.
Assise
sur le seuil, humant l'odeur du thé qui s'échappe de la carapace
mêlée au parfum pur de la montagne, je contemple ce tracé. Il est
le témoin de notre liberté, le fil d'Ariane de notre retour vers
l'essentiel.
Le
silence est revenu, seulement troublé par les échos lointains du
stade télévisé de Phil. Pour moi, l'heure est à l'évasion
immobile. Entre deux lignes tracées sur mon carnet vert, je
m'apprête à franchir les mers pour rejoindre les brumes du
Pacifique. Assise au soleil, la peau caressée par l'air vif de nos
1.300 mètres, je m'immerge dans le second tome de mon roman. Quel
luxe étrange et merveilleux : respirer le parfum des cèdres de
l'Atlas tout en foulant, par l'esprit, les terres lointaines de
Nouvelle-Zélande. Ma carapace est mon navire, mon livre est ma
boussole, et cet après-midi n'est qu'une longue et douce dérive
vers l'ailleurs.
***
«Le voyage est un
retour vers l'essentiel.»
Proverbe tibétain.
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
À l'époque de la
Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les
objets, mais j'étais souvent en métal poli.
Bien que j'existe en
verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre
pendant très longtemps.
***
Cette année :
De Tanger-Med à Sidi-Ifni
De Sidi-Ifni à Ouarzazate
De Ouarzazate à Marrakech en passant par l'Oasis de Fint et Aït Ben Addou
De Marrakech à Azrou, là où nous sommes
Et, les années précédente :
Il faut toujours que je regarde les panneaux de signalisation, le GPS et la carte routière
Je sais : tu conduis toujours bien !
Regarder un cheval galoper en liberté, c'est voir son propre cœur s'échapper pour aller là où aucun chemin n'est tracé.
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Je
savoure mon réveil dans un silence presque sacré. Autour de ma
carapace, d’autres tortues et quelques lièvres de passage ont élu
domicile, mais une règle invisible semble régir notre voisinage :
chacun ici cultive la tranquillité comme on cultive un jardin
secret. Perchés à 1.300 mètres d’altitude, nous sommes tous
blottis sous les cerisiers dont les fruits, encore timides et d'un
vert tendre, attendent sagement les baisers du soleil de juillet pour
se muer en perles de rubis. Sous cette fraîcheur matinale de
l’Atlas, l'agitation du monde semble appartenir à une autre vie.
Mes
voisins les plus proches sont aussi les plus discrets. Il y a d'abord
mon fidèle pinson d'Afrique, petit aristocrate au manteau gris-bleu
et au plastron de brique, qui sautille sur l'herbe perlée de rosée
sans un bruit. Au-dessus de nous, la cigogne, élégante silhouette
de noir et de blanc, déploie ses ailes avec une grâce feutrée
avant de regagner son nid. Même l’âne, installé dans la prairie
voisine, et la vache de la gérante, qui se promène nonchalamment
entre les cerisiers de notre petit village, semblent avoir troqué
leurs appels sonores pour une contemplation paisible, l'odeur du foin
frais et de la terre humide suffisant à leur bonheur.
Quant
au chien de garde au pelage roux, sentinelle de ce havre de paix, il
a compris que sa mission ce matin n'est pas d'alerter, mais de
préserver. Le voici d'ailleurs, allongé avec une élégance
rustique sur le sol de terre et de graviers, là où le soleil
commence à chauffer la pierre. Sa robe, un dégradé de fauve et
d'ocre, semble avoir été empruntée aux collines environnantes. Il
veille, immobile comme une statue de terre cuite, les oreilles
attentives au moindre bruissement de la prairie, près à éconduire
les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Une fois mon
pinson salué et le petit-déjeuner savouré, je me suis adonnée au
plaisir simple des tâches domestiques. Ma lessive, étendue sous la
voûte des cerisiers, devient une parure de voiles propres claquant
doucement dans la brise. Sous les rayons d'un soleil généreux,
chaque fibre s'imprègne de l'odeur du grand air et du parfum des
cèdres, transformant ce geste quotidien en une célébration de la
vie nomade.
En
attendant que le vent et la lumière fassent leur œuvre, je
m'accorde encore deux ou trois jours de ce luxe nécessaire à cette
altitude privilégiée. Puis, tout naturellement, l'appel de
l'asphalte et la curiosité du chemin reprendront leur place. Ma
carapace quittera alors l'ombre des cerisiers pour poursuivre son
odyssée, emportant dans ses bagages le silence des cimes et la
douceur de cet intermède suspendu. Mais pour l'heure, mon seul
horizon est celui de la page blanche.
Mon
atelier est d'une simplicité royale : un transat à l'armature
vert amande posé sur le tapis d'herbe grasse. Sur mes genoux, mon
carnet vert repose, ouvert sur le monde, flanqué de son fidèle
compagnon, mon crayon de bois à la mine affûtée. Ma gomme, petite
sentinelle blanche, est là elle aussi, prête à effacer les
hésitations. Lovée dans mon transat, je laisse mon regard dériver
entre le vert des branches et le bleu du ciel, guettant le passage
d'une ombre ou le frémissement d'une feuille pour nourrir mes
écrits. Sous la voûte protectrice des vergers, la tortue se fait
poète, et chaque mot tracé devient une perle de temps que je dérobe
à l'oubli.
L'atmosphère
est mon premier mot, le socle de mon tableau. Avant même que la mine
de mon crayon ne caresse le grain du papier, je m'imprègne des
senteurs d'humus et de résine qui flottent dans l'air. Je décris ce
que je vois avec la précision d'un peintre, mais ma toile n'est
jamais figée. Elle s'anime au gré du balancement lent de la vache
sous les vergers ou des déplacements feutrés de mes voisins. Le
ballet matinal est charmant : il y a ceux qui se dirigent vers
les bidons bleus du tri écologique et ceux qui filent vers les
sanitaires, un précieux rouleau de papier sous le bras avec cette
décontraction naturelle qui me fait sourire. Puis, il y a le défilé
des bassines, débordant de vaisselle, qui reviennent des bacs,
étincelantes et dégoulinantes.
Sous
la pointe de mon graphite, c’est d’abord le vert de la montagne
qui s’invite, pluriel et changeant. Au premier plan, de grandes
fleurs d'un jaune solaire semblent bousculer la sagesse des vieux
murets de pierres sèches. Derrière ce rideau d'or, le vert
explose : les cerisiers au feuillage généreux forment une
garde d'honneur, tandis qu'au loin, la montagne s'habille de l'étoffe
sombre des forêts de cèdres. Je devine la terre ocre poindre sous
une herbe rase, comme une peau chauffée par le jour, et une petite
maison au toit de tuiles, minuscule sentinelle de pierre nichée
entre les vergers et la forêt sauvage. Ce vert, c’est le sang de
l’Atlas, une promesse de fraîcheur que je fais couler entre les
lignes de mon carnet vert pour qu’elle ne s’assèche jamais. Plus
qu'un paysage, ce tableau est un récit en mouvement, une œuvre qui
respire au rythme de la montagne ; une œuvre que je signe et
que je partage aujourd'hui.
***
«Peindre, ce n'est
pas copier la nature, c'est saisir une impression.»
Paul Cézanne (1839 –
1906), peintre français provençal
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
À l'époque de la
Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les
objets, mais j'étais souvent en métal poli.
***
Voici les clichés qui m'ont permis de peindre ce tableau vivant
Nouvelle lecture pour chacun, en ce qui me concerne je continue vers la Nouvelle Zélande avec le second tome...
Je regarde et m'inspire...
Ton parasol ne sert pas à grand chose pour te protéger du soleil....
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Dans
ce nouveau petit village, le silence a enfin déposé ses bagages. Le
chien de garde local, flegmatique, ne s'abaisse plus aux joutes
oratoires avec ses congénères ; il se contente d'un regard
souverain pour éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient
profaner le portail. Quel baume pour l'esprit que ce calme retrouvé !
Chaque
matin, ma carapace reçoit la visite d'un pinson d'Afrique, petit
ambassadeur aux plumes chatoyantes. Juste au-dessus de nous, une
cigogne fend l'azur, des brindilles plein le bec, pour rejoindre son
nid juché sur la cheminée voisine. Je l'écoute craqueter, un son
sec, presque mécanique, qui rythme mes réveils. Elle fait son lit
comme je fais le mien, avec cette différence touchante qu'elle
prépare le berceau d'une future lignée. Ici, entre les montagnes de
l'Atlas, nous respirons. L'air a l'odeur du cèdre et du temps
suspendu. Le mercure, après une timide révérence à 18 degrés,
remonte aujourd'hui vers les 22, nous offrant une tiédeur exquise,
bien loin de la morsure de Marrakech.
Mais
ma curiosité est teintée d'une sensibilité à vif. Je ne peux
ignorer le drame qui se joue sous les frondaisons séculaires.
Tout
le monde connaît ces familles de Magots, ces cercopithécidés au
regard si humain, devenus les mendiants d'une «route-poubelle» pour
la seule distraction de passants inconscients. On a transformé leur
sanctuaire en cirque, oubliant que la forêt de cèdres était leur
demeure bien avant d'être notre terrain de jeu.
Le
WWF est formel : ce n'est pas le singe qui détruit la forêt,
c'est la soif et l'empreinte de l'homme. En quinze ans, la densité
de cette cathédrale de verdure a fondu de 40 %. Le surpâturage a
confisqué chaque source, chaque filet d'eau au profit des troupeaux
«comestibles». L'homme sauve le mouton qu'il va manger, mais
condamne le macaque qu'il prétend admirer.
Imaginez
la déshydratation sous la canicule... Une torture invisible. Les
badauds leur jettent des confiseries comme on jette des pièces à un
amuseur, mais personne ne pense à leur offrir l'essentiel :
l'eau. Au Maroc, pays de l'infinie bonté, la tolérance permet
d'ignorer les panneaux d'interdiction, mais ici, cette liberté rime
avec cruauté. On abreuve des millions de chèvres, mais on refuse un
litre à ces primates en détresse. C'est le paradoxe amer de nos
priorités : si le singe se mangeait, sans doute aurait-il son
abreuvoir.
Moi,
la tortue au cœur tendre, je me sens désarmée devant une cage,
mais je suis révoltée devant cette soif orchestrée. Accompagnée
de Phil, «mon Lièvre», nous avons décidé de pénétrer sur ce
territoire qui ne nous appartient pas, munis chacun d'une bouteille
d'eau en guise de rameau d'olivier. Nous n'y allions pas pour être
amusés, mais pour respecter leur dignité bafouée.
Voici
maintenant le récit de ma rencontre avec ces exilés de l'intérieur,
dans la pénombre des cèdres.
Avant
de confier nos destins au «carrosse de fer», il a fallu organiser
notre logistique. Sur la petite table de notre campement, sous
l'ombre légère des cerisiers, j'ai disposé nos munitions de paix.
Deux grandes bouteilles d'un bleu limpide trônaient fièrement,
flanquées de nos fameux récipients de fortune. Ces fonds de
plastique transparent, découpés avec une précision de
chirurgienne, semblaient attendre leur heure, tandis que des seaux de
recyclage venaient compléter l'attirail. Tout était prêt, rempli à
ras bord d'une eau pure qui scintillait sous le soleil. Ce n'était
qu'un modeste trésor de plastique et de cristal, mais dans mon cœur
de tortue, c'était tout l'or du monde.
Armés
de ce chargement précieux, nous avons pris place dans une petite
carapace de métal, plus communément appelée taxi. Pour ménager
nos précieux dirhams et limiter notre empreinte de carbone, un autre
couple s'est glissé dans l'habitacle. Nous étions quatre voyageurs,
mais deux seulement portaient le fardeau sacré de l'eau. Une fois
déposés sous la voûte majestueuse de la forêt, chaque binôme a
pris son envol vers des sentiers divergents. Nous avions soixante
minutes devant nous, soixante minutes pour accomplir notre mission
avant que notre carrosse de fer ne vienne nous récupérer, ici même,
au pied du Cèdre Gouraud.
Mais
au fait, pourquoi ce nom ? Ce colosse de bois porte l'ombre d'un
homme : le colonel, devenu général, Henri Gouraud (1867-1946).
Figure militaire française de la période coloniale, il fut l'un des
acteurs de la «pacification» du Moyen-Atlas. Aujourd'hui, son nom
survit à travers ce cèdre séculaire, monument naturel immuable qui
semble avoir oublié les bruits de la guerre pour ne plus abriter que
le silence des cimes et la soif des égarés.
À
cet instant précis, mon cœur entamait une chamade endiablée. Si
l'impatience me brûlait les doigts, un léger frisson d'angoisse me
parcourait la carapace. Allais-je me retrouver face à des colosses
de poils ? L'ombre des cèdres, avec son parfum de résine
ancienne et d'humus frais, semblait peuplée de regards invisibles.
Dans ce silence seulement troublé par le craquement des aiguilles
sèches sous nos pas, j'avais le sentiment d'entrer dans un
sanctuaire.
À
peine avions-nous fait quelques pas sous la cathédrale de bois que
le silence fut rompu. Là, au bord du sentier, les «égarés» nous
attendaient. Mon angoisse s'est évaporée à l'instant même où
j'ai croisé leur regard. Ils ne cherchaient pas le conflit, ils
cherchaient la vie. Sans un bruit, une petite main aux doigts si
proches des nôtres s'est avancée. Phil a alors tendu la bouteille.
L'image
qui s'est gravée dans ma mémoire est celle d'une communion
silencieuse. Dans la lumière crue qui perçait les hautes branches,
un petit macaque s'est approché avec une dignité désarmante. Ses
mains rousses ont saisi le goulot avec une adresse surprenante. J'ai
entendu le «glouglou» de l'eau, ce chant de cristal qui descendait
dans sa gorge assoiffée. Ses yeux, d'un ambre profond, semblaient ne
plus voir que ce liquide salvateur. À cet instant, le contraste
était saisissant entre le métal brillant de la gourmette de Phil et
la fourrure sauvage du petit singe, deux mondes que seule une gorgée
d'eau parvenait à réconcilier.
Soudain,
l'un d'entre eux a marqué une pause. Il ne se contentait plus de
boire ; il s'est redressé et a planté ses yeux dans les miens.
Ses mains agrippaient la bouteille avec une fermeté jalouse, comme
s'il craignait que ce miracle ne s'évapore. Son regard, bordé de
paupières claires, n'exprimait aucune agressivité, seulement une
curiosité intense. Il semblait me dire : «Je sais que c'est
à vous, mais j'en ai tant besoin».
J'ai
alors sorti mes récipients découpés. Le plastique, si dérisoire
quelques minutes plus tôt, devenait sous mes yeux un calice. En
versant l'eau, j'ai vu d'autres ombres se rapprocher sans bousculade,
dans une urgence tranquille. L'odeur de la poussière chauffée par
le soleil se mêlait à celle, plus sauvage, de leur pelage épais.
Chaque goutte tombée sur le béton sec formait une petite tache
sombre, vite oubliée face à l'avidité paisible des assoiffés. Ma
main tremblait un peu sous le poids de cette responsabilité
nouvelle : être celle qui témoigne de leur détresse. Pour une
heure, nous n'étions plus des intrus, nous étions les gardiens
d'une source éphémère.
Je
suis repartie le cœur serré, portant en moi la soif de la forêt,
mais l'esprit peuplé de scènes sublimes. Mes souvenirs
s'entremêlent aux clichés de mon appareil, gravant à jamais dans
ma mémoire de tortue cette rencontre où l'eau est devenue, l'espace
d'un instant, le langage de l'âme.
***
«On reconnaît le
degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses
animaux.»
Mahatma Gandhi (1869 -
1948), avocat indien, un nationaliste, anti-colonialiste
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
***
Nous étions armés
C'est aussi un lieu d'attractions
Dans la forêt de Cèdres
Ils avaient tous soif !
C'est bien gentil, mais là tu en as renversé...
Viens....
Un corbeau veillait
Le cèdre géant
Si tendre
Curieux !
Sans commentaire
Une autre carapace
Notre visiteur du matin : le pinson d'Afrique
La cigogne fait son nid
Vous êtes amis ?
Je n'avais pas oublié d'emporter de l'eau
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Ce
matin, l'aube a pris les traits d'un Pinson d'Afrique. Petit
ambassadeur ailé au manteau de plumes gris-bleu et aux ailes
délicatement soulignées de blanc, il est venu picorer l'herbe
fraîche au pied de ma carapace, totalement indifférent au déclic
discret de mon objectif. Je l'observais, retenant mon souffle, de
peur de briser ce tête-à-tête matinal. Sa silhouette frêle,
sautillant sur le tapis de mousse et de trèfles, semblait être le
premier sourire de la journée. Ici, dans ce nouveau petit village,
le calme est souverain.
Ma
curiosité, que certains qualifieraient d'incurable, nous a bien vite
arrachés à cette contemplation. À quelques pas d'ici, non loin de
la chèvrerie, nous avons repris la route serpentant entre les cèdres
séculaires avant de plonger dans un océan de verdure : les
pommeraies et les cerisaies. Si, dans les plaines, le temps des
récoltes sonne dès mai, ici, l’altitude impose sa propre
horloge ; les cerises attendront juillet, voire août, pour
offrir leur robe pourpre.
C’est
chez un apiculteur, seigneur de ces terres florissantes, que notre
escale s'est dessinée. Ce monsieur d’un charme absolu nous a
d’abord guidés à travers le squelette de sa future demeure.
C’était un exercice d’équilibriste pour la tortue que je suis,
zigzagant entre les tuyaux indiscrets et les fers à béton en
embuscade. Mon Lièvre, lui, s’en donnait à cœur joie, sautant
par-dessus les obstacles avec une aisance insolente !
Depuis
une terrasse encore nue de toute rambarde, j’ai découvert un
panorama vertigineux. Sous mes yeux s'étendait une marée végétale
d'un vert éclatant, où les pommiers et les cerisiers semblaient se
fondre dans l'horizon. Au loin, le village se dessinait par petites
touches : des toits ocre nichés entre de grands peupliers
élancés, et la silhouette élégante d'un minaret veillant sur la
vallée. Par endroits, des maisons de terre émergeaient de la
canopée comme des sentinelles isolées au pied de collines boisées.
À cet instant, l'illusion était troublante ; j'aurais juré
avoir été transportée, par quelque sortilège, au cœur des
plateaux du Jura.
L’heure
de la dégustation avait enfin sonné, et avec elle, le parfum sucré
et entêtant de la ruche. Sur la table verte, une parade de miels
s'offrait à nous dans leurs bocaux de verre : du plus clair au
plus sombre, chaque flacon était une promesse de voyage. Il y en
avait pour tous les goûts : celui de montagne, terriblement
puissant pour mon palais, celui des fleurs d'oranger, du thym robuste
ou du caroubier mystérieux. Si chacun avait sa noblesse, c’est le
miel de caroubier qui a conquis mes faveurs. Inconnu jusqu'alors, il
m'a séduite par sa finesse aromatique, son velouté et cette douceur
infinie qui semble capturer l'âme de la montagne.
Au
loin, l’aboiement sporadique d’un chien de berger roulait dans la
vallée, seul écho au silence majestueux des cimes.
Pour
clore cette visite, nous avons acheté un bocal de miel à la fleur
d'oranger et un second de caroubier. Nous avons ensuite regagné
l'ombre bienfaisante des vergers. Entre les rangées de jeunes
pommiers au vert éclatant, là où la terre remuée sent bon le
terroir, nous avons salué les véritables ouvrières. Éparpillées
dans cette luxuriante verdure, une centaine de ruches vibraient d'une
activité fébrile. Un bourdonnement harmonieux qui scelle
parfaitement ce chapitre placé sous le signe de l'abondance et du
miel. Puis, l'esprit encore sucré de ces découvertes, nous avons
regagné notre petit village pour retrouver nos quartiers sur des
parcelles baignées par l'ombre protectrice des cerisiers.
***
«La vie est une
fleur, le miel en est l'amour.»
Victor Hugo (1802-1885),
poète, dramaturge, romancier et dessinateur français
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
1. Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
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Je ne me suis pas approchée de peur de déranger les abeilles
Les cerisiers
Je ne suis pas dans le Jura pourtant !
Une mer de verdure
L'heure est à la dégustation
Gourmand ! Je croyais que tu n'aimais pas le miel...
J'adore le miel dans le thé du matin
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Quelle
divine nuit, enfin ! Perchés dans les hauteurs de l'Atlas, le
mercure a fini par capituler, offrant à ma carapace une fraîcheur
presque virginale. Pour la première fois depuis des lustres, le
silence s'est fait souverain. Pas un aboiement lointain pour troubler
l'obscurité, pas un criaillement de paon mélancolique, pas la
moindre pétarade de mobylette venant déchirer le velours de la
nuit. Quant à mon Lièvre, miracle des cimes, il s'est tu lui
aussi : pas le moindre ronflement n'est venu ébranler les
parois de notre logis. En un seul mot : le calme, absolu,
profond, presque irréel.
J’avais
pourtant juré, dans mes lignes précédentes, que nous goûterions
ici aux joies d’un repos mérité pendant quelques jours. Mais me
«reposer», est-ce un terme que mon dictionnaire personnel a
seulement pris la peine de répertorier ? À peine l'œil
ouvert, mon esprit s'évadait déjà au-delà des cèdres.
Il
faut dire qu'à quelques encablures de notre refuge, une tentation
irrésistible m'appelait : la fromagerie de chèvre du Cèdre
Gouraud. Passer à côté de ce temple du fromage sans en franchir le
seuil ? Impensable ! Déjà, j'imaginais l'odeur caprine et
sauvage du terroir se mêlant au parfum résineux de la forêt. Le
repos attendra bien que nous ayons goûté aux trésors de la
chèvrerie. La tortue a peut-être besoin de calme, mais son palais,
lui, réclame l'aventure !
En
quittant la route forestière, nous avons traversé une succession de
pommeraies et de cerisaies, véritables jardins d'Éden suspendus
sous un soleil radieux. C’est là que s’est dévoilée la façade
de la chèvrerie. Sur le mur, une fresque colorée représentant une
chèvre rose semblait nous faire un clin d'œil, tandis qu'un large
panneau solaire au pied du bâtiment témoignait d'une alliance
réussie entre tradition et modernité.
À
peine la porte franchie, une odeur boisée et typée m'est montée au
nez comme une promesse. Sur un élégant plat blanc, une jeune femme
couverte d'un tablier écossait bleue nous a présenté son
savoir-faire : des fromages à la pâte souple et onctueuse
côtoyaient d'autres plus frais, d'une blancheur éclatante. La lame
du couteau glissait sur la croûte fleurie de leur fameux «Camembert»
caprin, révélant un cœur fondant dont le goût, délicat et typé,
n'avait rien à envier à ses lointains cousins normands.
Nous
nous sommes ensuite glissés dans l'écurie. C'est là que j'ai
croisé le regard de ces petits chevreaux espiègles aux oreilles
immenses. Au milieu de la paille, une miniature de chèvre jouait les
sentinelles tandis que ses compères se livraient à une joyeuse
gymnastique. Autour du râtelier, le petit troupeau s'affairait :
certains nous fixaient avec une curiosité de lutins, leurs oreilles
dressées comme des antennes vers nos voix. Juste au-dessus d'eux,
les mères passaient leurs longs cous par-dessus les cloisons de
bois, nous observant avec une sagesse un peu hautaine. J'ai adoré
cet instant suspendu : l'odeur brute et rassurante des bêtes se
mêlait au parfum sec et ensoleillé du foin. Phil et moi ne cessions
de caresser leur tête tendue vers nos mains.
Quant
à mon Lièvre, il a su faire preuve d'une tempérance inattendue !
Je n'ai même pas eu besoin de faire preuve de fermeté : il a
contemplé les tomes avec le sérieux d'un expert. Enfin presque...
puisque nous sommes repartis avec trois fromages frais et autant de
«camemberts». Ce fut un moment délicieux, loin de la cohue et de
la chaleur écrasante de Marrakech. Sous l'azur des cimes, nous nous
serions presque crus transportés au cœur de la région
Poitou-Charente en France.
Une
fois de retour dans l’intimité de ma carapace, après avoir
englouti nos plats de résistance, nous n'avons pas omis d'apporter
sur la table le bon fromage en guise de dessert. Une apothéose
gourmande pour sceller cette journée de «repos» si particulière.
Incapable
de céder à l'appel de l'immobilité, mon regard a déjà capturé
une nouvelle promesse, nichée à quelques battements d'ailes d'ici.
Mais pour l'heure, je préfère en draper les contours de mystère ;
ce jardin secret ne se dévoilera qu'au lever du prochain chapitre.
***
«Le repos est une
bonne chose, mais l'ennui est son frère.»
Voltaire (1694-1778),
écrivain et philosophe français
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Vous aimez jouer ?
Alors retrouvons-nous demain pour un nouveau quiz, il y a aura 10
indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le
résultat sera en ligne le 13 mai.
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Photogénique
Petits chevreaux
Pourquoi vous tournez la tête ?
Je me croyais en France
Passons à la dégustation
Hum ! Trois de chaque s'il vous plaît
Entre ruralité et modernisme
Et hop dans ma carapace
Et trois de ceux là
J'adore le fromage...
Mais que fais-tu là ?
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !