samedi 9 mai 2026

Le Silence Retrouvé

Hier, notre petite passagère a tiré sa révérence. Comme convenu, elle a traversé le portail de la médina pour retrouver le confort de son fauteuil, nous laissant seuls avec l'horizon pour témoin. Sur le sable d'Asilah, le spectacle de la vie continue, mais il a pris une teinte plus paisible, presque contemplative.

Comme souvent, j'observe, je photographie avec mon appareil-photo mais aussi dans mon cerveau pour me permettre de décrire des scènes comme un peintre sur sa toile. De mon nouveau petit village, nous avons franchi la rue pour traverser l'esplanade.

Un duo de vacanciers, véritables champions de l'immobilité, a transformé une serviette fuchsia en une île déserte. Lui, la casquette comme bouclier contre l'azur, et elle, le chapeau de paille pour garder ses pensées au frais, ils semblent avoir fait vœu de silence dos à l'Océan. Ils sont là, telles des statues de sel et de soleil, illustrant avec une perfection déconcertante cet «art de ne rien faire» que nous étions venus chercher.

En baissant les yeux vers le sol, je découvre un autre miracle de patience. Là, au milieu de l'arène de sable blond, une plante courageuse déploie ses tiges charnues et ses feuilles découpées comme de la dentelle verte. Elle brave les embruns pour offrir au vent de minuscules fleurs blanches, d'une pureté de porcelaine. C’est le Cakile, le «chou marin», qui puise sa force dans l'aridité pour fleurir face au large. Elle semble nous dire que même dans l'immensité déserte, la vie sait se parer d'élégance.

Un peu plus loin, une autre compagne des sables s'invite à la fête. Ses pétales, d'un mauve si tendre qu'ils semblent avoir été délavés par l'écume, s'ouvrent sur un cœur d'or minuscule. Ses tiges s'étirent avec une grâce nonchalante sur le lit de poussière dorée, parmi les herbes sèches qui crissent sous la brise. Et comme si le blanc et le mauve ne suffisaient pas à ce jardin improvisé, voilà qu’une explosion de jaune d’or vient effrontément s’inviter sur le sable. Ces petites corolles de Pectis, semblables à des mini-soleils tombés du ciel, apportent une note de gaieté presque enfantine à ce tapis de dunes.

En levant le regard, la plage se dévoile dans toute son étendue sauvage et habitée. De grands buissons d'une couleur d'outremer profond ponctuent l'herbe rousse, telles des sentinelles violettes veillant sur l'estuaire. Mon regard dérive vers le large, là où la côte s'étire en une ligne de fuite infinie. La mer, d'un gris bleu changeant sous un ciel de nacre, vient mourir en de longues franges d'écume blanche.

Au cœur de cette étendue, quelques éclats de couleurs malicieux rompent la monotonie des ocres : une petite tente de plage bleu azur avec ses deux oreilles pointues nous observe comme un personnage de dessin animé, tandis qu'un parasol d'un jaune éclatant penche la tête sous la brise. Plus proche, la plage prend des airs de terrasse de café surréaliste : un duo de chaises rouge et blanc entoure une petite table. C'est l'œuvre d'adolescents du coin qui, avec un sens de l'opportunisme teinté d'humour, proposent une «location» improvisée face à l'infini.

Le silence contemplatif est parfois rompu par l'énergie brute de la jeunesse. Sur le sable raffermi, le rivage s'est transformé en un stade de football sans limites où les maillots colorés font des taches vives sur le gris-bleu de l'Atlantique. Un peu plus loin, une jeune femme, seule sous son large chapeau de paille, semble avoir fait du sable son sanctuaire. J’aime à imaginer qu’elle tient entre ses doigts les pages de mon roman, première lectrice de nos aventures, perdue entre le ciel et la terre. Vers les dunes, les familles se réunissent sur plusieurs générations, formant de petites îles d'affection où les rires des enfants répondent à la sagesse des aînés.

Quittant le sable, grimpant une volée de marches, nos pas retrouvent la fermeté de l'esplanade. Sous un ciel de nacre, nous déambulons sur ce damier géant dont les ondes de pierre semblent prolonger le mouvement de la marée. Les lampadaires d'un bleu azur s'élancent vers les nuages, tandis qu'un palmier solitaire indique le chemin du retour. Il nous faut maintenant franchir la rue pour regagner mon nouveau petit village.

Phil les observe avec un petit sourire complice. On n'entend plus que le souffle du vent dans les palmiers et le cri lointain des goélands. L'iode sature l'air, plus frais à mesure que le jour décline. Le Lièvre semble enfin avoir déposé les armes, apaisé par cette vision d'un repos si absolu qu'il en devient contagieux. La Tortue, elle, rétracte doucement la tête : ici, sur ce sable parsemé de quelques algues séchées et de ces fleurs rebelles, face à l'infini qui s'offre à nous, plus rien ne presse. Le chapitre de mon roman d'Asilah ne fait que commencer.

Le soleil s'est noyé dans la mer pendant que j'écrivais un dernier paragraphe, laissant un ciel magnifiquement orangé. J'étais bien trop prise dans mon écriture pour aller zoomer sur ce panorama pharaonique. Mais l'aventure ne s'arrête pas à ce crépuscule d'or.

Ce matin, le vent s'est fait le chef d'orchestre d'un ballet invisible. D'un souffle puissant, il a balayé les derniers nuages pour ne laisser qu'un azur pur, saturé d'embruns et de cet air iodé qui vous fouette le visage dès le seuil de la porte. Pour ponctuer ce tumulte, les «chiens jaunes» du quartier lancent leurs aboiements vers l'Océan, comme pour saluer les nouveaux arrivants ou dire adieu aux partants.

Car sous nos yeux, c’est une véritable valse des tortues qui s’est engagée. Il y a celles qui débarquent tout juste d'Espagne, la carapace encore imprégnée de l'odeur de l'Europe, le regard un peu perdu devant la lumière marocaine. Il y a surtout nos congénères qui, comme nous, remontent doucement vers le Nord, savourant leurs derniers instants de liberté africaine. Et puis, il y a les plus pressées, celles qui filent déjà vers le gigantisme de Tanger-Med, l’esprit tourné vers la traversée du Détroit de Gibraltar.

Au milieu de ce flux migratoire, notre village de métal reste notre île. Nous observons ces destins croisés avec la sérénité de ceux qui ont encore le temps de voir le vent chasser les nuages. L'appel du Nord se fait sentir car, doucement, nous nous sommes rapprochés de Tanger. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas : pour la Tortue et le Lièvre, Tanger évoque la ville blanche et ses mystères, et non le tumulte métallique de Tanger-Med. Le port, encore beaucoup plus loin, peut attendre.

***

«Il y a des moments où l’on s’aperçoit que l’on est en train de vivre un souvenir futur.»

Anonyme

***

Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

***

Nous sommes à Assilah

Sur la plage













En traversant l'esplanade

De mon nouveau petit village


Tu es bien sur la plage...

Moi aussi !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

vendredi 8 mai 2026

La Route de la Tortue et sa Passagère de l'Invisible

Ma journée à Larache s'était étirée comme un chat au soleil, dans une langueur délicieuse. J'avais erré dans le dédale des ruelles, là où l'ombre est d'un bleu électrique et où chaque recoin semble murmurer un secret andalou. Depuis mon promontoire, j'avais embrassé l'horizon : l'Oued Loukkos serpentait paresseusement pour rejoindre l'Atlantique, séparant le tumulte du port de la plage sauvage qui, sur l'autre rive, s'offrait au vent. Le clou du spectacle restait ce ballet de chalutiers, fendant une eau de jade sous un dôme de mouettes criardes, confettis d'argent tourbillonnant dans un air saturé de sel et d'iode.

Mais alors que le soleil sombrait, le calme de ma «carapace» s'est métamorphosé en une loge de théâtre... un peu trop animée. L’esplanade, jusqu'alors paisible, a pris des airs de fête foraine en roue libre. L'air, autrefois marin, s'est épaissi de parfums capiteux : l’odeur épicée des bouillons d’escargots se mêlait à la vapeur sucrée des gaufres et des crêpes au miel, créant un brouillard de gourmandise presque palpable.

C’était sans compter sur la vitalité débordante des vacances scolaires. Autour de mon refuge de métal, le parking est devenu le cœur battant d'un chaos joyeux. Les portières claquaient comme des percussions, les radios exhalaient des rythmes frénétiques et les éclats de rire des enfants fendaient la nuit, tels des feux d'artifice sonores. À l'intérieur, le spectacle était tout aussi saisissant : mon Lièvre, d'ordinaire si prompt à l'action, offrait une performance digne d'un opéra comique. Entre deux ronflements sonores qui défiaient le vacarme extérieur, il émergeait soudain pour lancer des imprécations furieuses contre la jeunesse marocaine, avant de replonger, l'instant d'après, dans un sommeil de plomb.

À cinq heures du matin, alors que le silence tentait enfin une timide percée, l’air fut soudain lacéré par des détonations sèches. Des bruits de feux d'artifice scandaient la fin de notre court répit. Là, c’en était trop ! Arrachés à nos rêves, nous étions désormais bien éveillés. Nous imaginions une poignée de jeunes attardés prolongeant la fête, car qui aurait pu croire qu'à une heure si matinale, de véritables bouquets de lumière viendraient ainsi embraser la mer ? Puis, vers six heures, un autre son a balayé le fracas de la nuit : le «teuf-teuf» régulier et rassurant des bateaux regagnant le port, cales pleines. Un sourire m'est venu aux lèvres. La vie, la vraie, reprenait ses droits.

Il n'a pas fallu longtemps pour que la Tortue rétracte ses membres. Malgré les lambeaux de sommeil, nous avons repris la route. Au volant, Phil s'est révélé impérial : malgré cette nuit blanche, il gardait cet œil vif et cette conduite attentionnée qui le caractérisent. Sa vigilance restait notre plus sûr rempart. C’est à ce moment que ma petite belle-sœur nous a rejoint virtuellement. Je l’ai invitée à s’installer sur la banquette arrière et à bien attacher sa ceinture pour découvrir notre destination.

Regarde par la fenêtre, petite passagère, je vais te décrire nos premières images : la route s'étirait comme un bras tendu vers le Nord, fendant un océan de collines qui jouaient avec toute la palette des verts. Sous un ciel bleu parsemé de nuages blancs inoffensifs, on aurait dit que la nature avait sorti ses pinceaux : le vert tendre des prairies heurtait des bosquets émeraude, tandis que les herbes folles dansaient une valse sous la brise marine. Soudain, une haie d'honneur végétale nous a accueilli : des lauriers-roses et des genêts d’un jaune éclatant rivalisaient d’audace. Sur un flanc de colline, le ciel immense semblait protéger les pâturages striés de lumière, comme si le soleil y avait déposé des lingots d'or. Un grand panneau bleu a surgi enfin, Assilah : 12 km.

À l'entrée de la ville, une étrange fleur d'acier, tourbillon de tiges d'argent, semblait capturer le vent pour nous souhaiter la bienvenue. Nous y sommes. À peine la carapace immobilisée, l'appel du large était le plus fort. La plage d'Assilah s'étalait comme un tapis de sucre roux sous un ciel d'un bleu insolent. L'Océan, encore un peu ébouriffé, venait lécher le rivage dans un murmure d'écume blanche. Mais attention ! N'aurais-tu pas, petite passagère, oublié ton maillot de bain sur le portemanteau dans la précipitation ?

Nous déambulions sur l'esplanade au pavage ondulé, un tapis de vagues de pierre imitant le mouvement de l'Atlantique. Un petit train d'un rouge carmin étincelant nous y attendait, fier jouet géant aux couleurs du Maroc. Mais la patience est une vertu de Tortue : le siège du conducteur restait vide. Phil s'amusait de te voir trépigner sur ta banquette virtuelle, tandis qu'un panneau rouillé par les embruns nous rappelait avec humour que les calèches ont été ici la priorité il n'y a que deux années.

Enfin, nous avons quitté le front de mer pour nous enfoncer dans la médina. Et là, je sais que tu t'arrêterais net, le souffle coupé. Regarde cette porte : un monolithe de bois blond, sculpté avec une finesse de dentellière. Les motifs s'enroulaient en arabesques délicates au-dessus de l'arche, tandis que des clous de métal, tels des perles d'argent, dessinaient une géométrie protectrice. On devinait, derrière l'imposante poignée de laiton, la fraîcheur d'un secret bien gardé. Phil te regardait avec tendresse, imaginant ton admiration. Le voyage s'est arrêté ici pour l'instant, au seuil de ce nouveau rêve.

Aujourd'hui, nous allons profiter de la ville d'Assilah, de sa médina et de sa plage. Mais peut-être, petite belle-sœur, que ton passeport virtuel ne te permettra pas de prolonger ton séjour ? Si tel est le cas, il te suffira de franchir en pensée le seuil de la porte de bois blond de la médina. Elle te ramènera, comme par enchantement, au creux de ton fauteuil. De là, tu pourras continuer la lecture de mon roman, confortablement installée, en attendant que mes prochains chapitres ne viennent frapper à nouveau à ta fenêtre.

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«Voyager, c'est s'offrir un nouveau regard sur les choses, c'est ajouter des fenêtres à sa propre maison..»

Fabrizio Caramagna, Romancier et poète

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps.

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...Regarde par la fenêtre, petite passagère...

des lingots d'or

...des lauriers-roses et des genêts d’un jaune éclatant...

...la palette des verts...

...la route s'étirait comme un bras tendu vers le Nord.

Assilah : 12 km

une étrange fleur d'acier à l'entrée de Assilah

...L'esplanade au pavage ondulé...

Un petit train d'un rouge carmin...

Phil s'amusait de te voir trépigner sur ta banquette virtuelle...

...Un panneau ...nous rappelait avec humour
que les calèches ont été ici la priorité

La plage d'Assilah

N'aurais-tu pas, petite passagère, oublié ton maillot de bain ?

... La porte de la médina... Un monolithe de bois blond...

Entre deux ronflements sonores...

Regarde par la fenêtre, petite passagère...


À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

jeudi 7 mai 2026

La Danse des Bateaux

Hier, bien calée dans ma carapace, aux premières loges face à la gueule du port, j’attendais le lever de rideau. Si la grande guirlande lumineuse de l’an dernier s’est fait attendre, le spectacle n’en demeurait pas moins royal. Dans un ballet incessant, les chalutiers bleus, rouges et verts se croisaient, traînant leurs annexes comme de fidèles petits chiens de mer. Sur l'eau frissonnante, la parade s'animait : l'un des navires, à la coque blanche barrée d'un liseré rouge, passait si près que je pouvais presque entendre le ronronnement sourd de son moteur défiant le clapotis. Derrière lui, sa barque de secours bondissait sur les vagues comme un bouchon de liège, tandis qu'au-dessus, les mouettes et les oiseaux de mer tourbillonnaient dans un concert de cris perçants, tels des confettis blancs dans l'air iodé.

Sur les ponts, les marins s’affairaient, silhouettes minuscules telles des figurines de Playmobil s'agitant parmi des montagnes de caisses bigarrées, véritables mosaïques de Lego géants. À la poupe de ces fiers navires, d'étranges mâchoires mécaniques restaient repliées, tels des bras de fer au repos après avoir dompté les filets. Sous l'azur, la mer se griffait d'écume blanche à leur passage, tandis qu'au loin, la plage s'ornait de parasols immobiles. Je ne leur enviais rien : mon siège présidentiel offrait une improvisation gratuite bien plus vibrante, pimentée par l’audace d’une barque minuscule qui osait défier ce balai de géants. Elle semblait égarée, simple point bleu se mouvant avec une lenteur de métronome. Le spectacle prenait des airs de fable : un robuste navire au flanc de rubis semblait veiller sur deux silhouettes minuscules émergeant à peine de l'immensité.

Sur l'esplanade, l’air s'épaississait des effluves épicés des bouillons d'escargots. Les vendeurs s'y bousculaient avec leurs chariots aux allures de carrosses orientaux, surmontés de dômes dorés où le cuivre des marmites étincelait au soleil. Juste à côté, la modernité s'invitait de façon incongrue : des oriflammes bleus et jaunes annonçaient des mondes en 3D. Là, une jeune femme, casque de réalité virtuelle sur les yeux, luttait contre un monstre invisible, offrant un spectacle chorégraphique étrange au milieu des manèges fatigués. Le décor se faisait plus kitsch et touchant un peu plus loin, là où un photographe avait dressé une enfilade de cœurs monumentaux, tressés de fleurs artificielles éclatantes, offrant de transformer le promeneur en seigneur de l'Atlas pour un cliché face au large.

Parfois, mon regard se retournait vers la ville, et le spectacle était tout aussi fascinant. Au-dessus des manèges aux couleurs de bonbons, Larache s'étageait en une cascade de chaux et d'azur. La médina se dressait comme un château de cubes géants où les façades, du blanc le plus pur au bleu le plus électrique, s'empilaient les unes sur les autres. Dominant ce désordre de terrasses, le minaret s'élançait vers le ciel, élégante sentinelle parée de bleu qui semblait ponctuer l'horizon et monter la garde sur nos jeux d'enfants. Fuyant ce tumulte, nous avons préféré le silence des pêcheurs à la ligne, guettant le bar dans un dialogue de gestes et de sourires ; une langue universelle qui se passait volontiers de l'espagnol ou de l'arabe que nous ne maîtrisions pas.

À l’entracte, j'ai gravi les marches fatiguées du fort Al Kabibat, sentinelle en décrépitude défiant les vagues. Au sommet de ce promontoire, j'ai découvert de petits restaurants nichés comme des nids d'oiseaux. Là, sous des tonnelles d'un bleu azur, le temps s'arrête. Accoudée au garde-corps, j'embrassais d'un seul regard toute la géographie de notre escale : en bas, parmi les voitures miniatures sur la corniche, ma carapace et celles d'autres congénères semblaient monter la garde ; en face, la langue de terre sauvage qui protège l'estuaire. Accoudée à la rambarde en ciment, protégée par l'ombre d'un parasol à franges, je savourais cette position de vigie. Depuis ce balcon suspendu, l'embouchure du fleuve Loukkos se dévoilait dans toute sa majesté, miroir d'eau calme reflétant la douceur des collines lointaines.

Puis, après cette halte pour embrasser l'infini, j’ai pénétré dans le labyrinthe de la médina. Ici, le monde change d'échelle. On s'aventure dans des passages si étroits que les épaules frôlent presque les murs, là où la lumière joue à cache-cache avec les recoins d'un bleu d'outremer. Sous les lanternes de fer forgé qui attendent le soir et les auvents qui se rejoignent presque au-dessus de nos têtes, on avance dans une pénombre bleutée. Chaque pas sur les pavés difformes, polis par des générations de marcheurs, est une petite aventure en soi. Ses murs, d'un bleu délavé, racontent l'histoire d'une cité qui fut, sous le protectorat espagnol (1911-1956), une capitale clé.

Larache s'est alors métamorphosée en une ville andalouse-marocaine, dont l'élégance néo-mauresque se dévoile sur la place de la Libération. Au sortir du dédale, la cité s'ouvre en une majestueuse esplanade circulaire, véritable salon de verdure où les palmiers déploient leurs palmes et où un pin immense s'élance vers le ciel. Autour de ce cœur battant, les façades blanches, les restaurants et les banques se côtoient dans une harmonie qui rappelle les places de Castille. De retour vers le Souk Esseghir, la vie explose sous les arcades ; le pavé disparaît sous les tapis et les tissus bigarrés, tandis que des orangers lourdement chargés de fruits d'or apportent leur parfum à l'air iodé.

Je n'ai pu quitter ce décor sans une escale gourmande chez un primeur local. En glissant dans mon panier des cerises charnues, un melon d'un jaune éclatant, des abricots savoureux ou encore des pêches plates, j’ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa famille, mes amis de Sidi-Ifni.

L’entracte terminé, je suis revenue vers l’eau frissonnante pour voir le soleil sombrer dignement dans l’Atlantique. Assise sur le parapet de pierre, les jambes se balançant avec une insouciance de gamine au-dessus du vide, j'ai laissé mon regard dériver vers le chaos des rochers. Là, au milieu d'un tapis de petites fleurs jaunes, un chat tigré s'avançait avec une grâce feutrée. Puis, j'ai pris le temps, une dernière fois, de regarder les bateaux franchir la passe, savourant ce spectacle que j'étais venue chercher et que j'avais tant aimé l'an dernier. La promesse était tenue.

C'était un moment de paix pure, une communion silencieuse entre la terre, la bête et l'Océan, sous un ciel orangé laissant prévoir une belle journée demain... qui est déjà aujourd'hui.

Nous sommes désormais dans un autre endroit encore. Vous pourrez me lire dans le prochain chapitre, vous laissant une fois de plus en haleine.

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«Un navire dans un port est en sécurité, mais ce n'est pas pour cela que les navires sont construits.»

John Graves Shedd ( 1850 – 1926), chef d'entreprise américain

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.

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Place de la Libération

Le souk

Chez le primeur

Dans les ruelles

Toujours dans les ruelles de Larache

Et encore, les ruelles

Vue panoramique

Des bateaux de pêche

Le vendeur d'escargots 

Pour transformer le promeneur en seigneur de l'Atlas

Des mondes en 3D

Larache vu de l'esplanade

Mon regard se détournait des bateaux

L’audace d’une barque minuscule

Bateau de pêche

Un chat tigré s'avançait avec une grâce feutrée

Bateaux de pêche

Les marins s’affairaient, silhouettes minuscules
telles des figurines de Playmobil

Bateau de pêche

Une vue imprenable

...tandis qu'au loin, la plage...

Au sommet de ce promontoire


Les petits restaurants

Bateau de pêche


Je regarde les bateaux

As-tu attrapé un poisson ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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