À sept heures, le jour
hésitait encore à sortir de son lit lorsque nous avons repris la
route. Une lumière pâle glissait doucement sur les collines
espagnoles tandis que ma fidèle Carapace ronronnait déjà sur les
méandres de l’autovía, toujours en direction du Nord.
Mon lièvre, fidèle à
lui-même, conduisait avec ce mélange de sérieux tranquille et de
patience infinie qui fait de lui un capitaine remarquable. Les deux
mains solidement accrochées au volant… enfin presque. Car de temps
à autre, l’une d’elles s’échappait vers le levier de vitesse
ou allait chatouiller le commodo d’un clignotant, comme un pianiste
distrait retrouvant ses touches familières.
Moi, bien installée à
mon poste de copilote, poste hautement stratégique, cela va sans
dire, je donnais mes ordres au GPS qui, avec sa voix monocorde de
maîtresse d’école fatiguée, nous guidait inlassablement vers
Alaejos.
Autour de moi régnait
mon joyeux désordre organisé : la carte routière dépliée à
moitié sur les genoux, mon précieux carnet vert en équilibre
instable, un crayon bien taillé glissé entre ses pages comme un
marque-page improvisé, et l’appareil photo prêt à être dégainé
au moindre coup de cœur.
La route, elle, déroulait
son interminable ruban gris sous un ciel devenu d’un bleu éclatant.
Par endroits, les bords de campagne semblaient avoir explosé en
couleurs : des coquelicots rouges dansaient dans les hautes
herbes au rythme du vent, des arbustes jaune vif accrochaient les
premiers rayons du matin, tandis que surgissaient parfois, au détour
d’un talus, des touches de rose fuchsia presque insolentes sous
cette lumière espagnole.
Les fenêtres
entrouvertes laissaient entrer les parfums changeants du voyage :
l’odeur douce des fleurs sauvages chauffées par le soleil, celle
des champs encore perlés de rosée… puis soudain, à l’approche
des villes, un souffle plus âpre de gasoil et d’asphalte chaud.
Tout autour de nous résonnait la musique familière de la route :
le grondement sourd des camions que nous doublions lentement, le vent
glissant contre la carrosserie de ma Carapace, et parfois, très haut
dans le ciel immense de Castille, le passage d’un avion traçant
une fine cicatrice blanche au-dessus de nos têtes.
Et lorsque nous avons
franchi le pont au-dessus du Rio Tajo, je suis restée quelques
instants silencieuse à regarder le soleil se mirer dans l’eau,
comme si le fleuve lui-même emportait doucement avec lui un petit
morceau de notre voyage.
Attentifs à la route et
aux paysages qui défilaient comme des pages tournées par le vent,
nous sommes finalement arrivés à destination à midi, baignés d’un
soleil radieux.
La route reste longue
encore. Non pas pour découvrir une Espagne que nous connaissons déjà
du nord au sud et d’ouest en est, mais pour la traverser,
d’Algéciras jusqu’aux Pyrénées françaises, comme on tourne
les pages d’un livre déjà aimé.
Et les détails, me
demanderez-vous ? Ils sont soigneusement consignés dans mon roman…
***
«Le véritable voyage
de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux.»
Marcel Proust (1871 –
1922), écrivain français
***
Voici le
dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de
solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne
le 23 mai.
Rare en
Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en
Finlande, et historiquement en Espagne.
Je suis si
malléable qu'une infime quantité de ma matière peut être étirée
en un fil de plusieurs kilomètres.
***
Le jour hésitait encore à sortir de son lit
les bords semblaient avoir explosé en couleurs
Le Rio Tajo
Nous voici à Alaejos
Ce soleil m'éblouit !
Doucement, je prends une photo !
Elle va nous représenter ce soir au concours de l'Eurovision, j'espère que la France va gagner !
À demain, pour de
nouvelles aventures et découvertes !
Avant-hier, la route
depuis Asilah jusqu’à Tanger Med, puis la traversée, et enfin ce
long ruban d’asphalte jusqu’à Monesterio nous avaient laissés
épuisés, doucement usés comme des voyageurs que les kilomètres
finissent par polir.
Mais après tout…
pourquoi se presser ?
Rien ne pousse ma
carapace à rentrer trop vite au garage. Rien ne presse davantage mon
lièvre… ni moi-même. Le temps, lui, semblait s’être assoupi
quelque part entre les odeurs de sel laissées par le ferry, la
poussière chaude des routes espagnoles et le ronronnement régulier
des pneus sur l’asphalte.
Le soir tombait lentement
autour de nous avec ses couleurs plus douces, ses bleus fatigués,
ses ombres tièdes et ce silence particulier des longues routes après
des journées trop pleines. Même le vent paraissait ralentir.
Et puis, je suis une
tortue. Une vraie. Une créature faite pour avancer sans hâte, avec
la patience tranquille des vieux chemins. Jean de La Fontaine l’avait
compris bien avant nous : les tortues continuent. Lentement.
Obstinément. En regardant le monde défiler.
Alors rien ne servirait
de courir. Nous resterons une journée de plus à Monesterio. La
ligne d’arrivée, elle, a tout son temps pour nous attendre.
Demain, nous nous
retrouverons autrement. Mon roman ne sera plus tout à fait à votre
portée : seulement quelques lignes pour faire vivre mon blog,
quelques lignes pour vous souffler doucement : nous sommes là.
Et la fin du roman, me
direz-vous ? Elle s’écrit chaque jour.
Peut-être sera-t-il
imprimé. Peut-être même publié. Vous pourrez alors suivre, depuis
le premier jour, l’aventure du lièvre et de la tortue blottis dans
ma carapace.
Et je vous l’assure :
ce n’est ni une fable… ni tout à fait une histoire.
***
«Rien ne sert de
courir il faut partir à point.»
Jean de La Fontaine
(1621- 1695), homme de lettres du Grand siècle et l'un des
principaux représentants du classicisme français
***
Voici le
dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de
solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne
le 23 mai.
Rare en
Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en
Finlande, et historiquement en Espagne.
***
Il n'y a personne dans les rues, les magasins sont fermés
Vu sur la colline
Et de l'autre... Demain nous reprenons la route vers le Nord
Rien ne sert de courir
À demain, pour de
nouvelles aventures et découvertes !
Nous voici au cœur de
l’Espagne, dans la province de Badajoz, à Monesterio. Mais ce
voyage-là mérite le passé : le présent, lui, court trop vite
pour qu’on le raconte sans l’étouffer.
Hier encore, ma carapace
vrombissante avait pris la route. Tout y était soigneusement
arrimé : les souvenirs coincés dans leurs interstices, les
cadeaux calés comme des confidences fragiles, à l’abri d’un
freinage trop enthousiaste. Sur mes genoux, mon carnet vert
patientait, crayon glissé dedans comme un vieux compagnon qui aurait
déjà trop vu de routes pour s’en étonner encore.
Depuis notre dernier
refuge marocain, Asilah, nous filions vers Tanger Med. Le Maroc,
derrière nous, préparait déjà demain : routes en chantier,
cônes orange plantés comme des balises un peu perdues, et cette
odeur chaude de bitume fondu qui colle à la mémoire autant qu’aux
pneus. Tout vibrait : les pelleteuses grognaient, les camions
soupiraient, les bips électroniques des engins ponctuaient le
paysage comme une mauvaise chanson mécanique impossible à oublier.
Le pays semblait s’être
redressé les manches pour la Coupe du monde 2030. Même les collines
avaient l’air de s’y être mises.
Sous un ciel d’un bleu
presque insolent, les reliefs défilaient avec une innocence
trompeuse. Les buissons, posés là comme des touffes de mousse
jetées par distraction, semblaient saluer notre passage. Puis,
soudain, le monde s’est ouvert.
Plus rien entre ciel et
mer. La mer, immense, lisse, presque vexée d’être si calme. Une
étendue sans parole, comme si quelqu’un avait gommé l’horizon
avec une éponge mouillée. La route, elle, s’élançait droit vers
l’illusion d’un ailleurs.
Le port est apparu,
massif, brûlant, saturé de lumière. L’asphalte tremblait sous la
chaleur, les grillages blancs formaient des couloirs d’embarquement
dignes d’une étrange procession moderne. Plus loin, des structures
sombres dressaient leurs silhouettes de forteresse industrielle,
comme sorties d’un rêve de science-fiction un peu fatigué.
Au-dessus de nous :
«Automobile Access». Simple. Clinique. Comme si traverser un
continent pouvait se résumer à une formalité administrative.
Pourtant, déjà, ce léger vertige du départ : celui des pays
qu’on quitte sans bruit, des kilomètres qu’on replie comme des
cartes trop utilisées.
Le ciel marocain, lui,
refusait toute mélancolie. Il brillait sans nuance, presque moqueur,
pendant que les lampadaires semblaient jouer aux gardiens de
frontière.
Ma carapace avançait
lentement dans ce grand entonnoir de béton et de sel. Tout
résonnait : moteurs graves, freinages d’autocars, cliquetis
métalliques, et ces fameux bip-bip de recul qui finissent par
s’installer dans la tête comme une comptine obstinée. Et
pourtant, au milieu de cette mécanique gigantesque, nous
n’emportions qu’un petit monde : quelques affaires, du sable
marocain encore accroché aux fibres des tapis, et ce mélange
étrange d’impatience et de nostalgie qui accompagne les départs.
Les grues, au loin,
ressemblaient à des échassiers rouillés. Les cargos patientaient,
dignes et immobiles, comme des villes flottantes en pause. Et nous
avancions, minuscules pièces mobiles dans une chorégraphie
industrielle parfaitement réglée.
Puis vinrent les
contrôles : papiers, passeports, regards rapides. Un chien
renifla mon habitacle avec une concentration presque philosophique,
sans doute persuadé d’être sur une piste internationale de grande
importance. Le scanner, lui, resta impassible. Juste quelques grains
de sable clandestins, probablement rescapés des tempêtes.
Le ferry ouvrait sa
gueule béante, immense baleine d’acier prête à avaler routes et
distances. Les voitures disparaissaient une à une dans son ventre
sombre après l’éblouissement du quai. Nous aussi.
À l’intérieur, le
monde changea de texture. Odeur de sel, de métal chauffé, de
climatisation fatiguée. Le bois verni renvoyait des reflets doux.
Les moteurs, en dessous, ronronnaient comme une bête ancienne et
rassurante.
Puis l’Afrique s’est
mise à reculer. Doucement. Dignement. Comme si elle aussi savait que
certains départs ne font pas de bruit mais laissent des traces.
Les montagnes
s’effaçaient dans une brume bleutée. Le ciel restait vaste,
indifférent, et les cargos semblaient flotter hors du temps,
transportant des mondes entiers dans des boîtes de métal empilées.
À l’intérieur du
ferry, le temps s’était assoupli. Ni départ, ni arrivée :
une parenthèse molle, suspendue entre deux rives. Le salon vide
sentait le café tiède et le tissu chauffé. Les rideaux
frémissaient sous la climatisation. On aurait dit une salle de
restaurant après la dernière addition, quand les chaises commencent
déjà à oublier les conversations. Et puis cette sensation
étrange : celle de voyager sans avancer vraiment, comme si la
mer faisait le travail à notre place.
Après un long glissement
sur l’eau, la côte espagnole s’est dessinée, pâle, calme,
presque indifférente. Des maisons empilées sur la colline comme des
cubes oubliés par un enfant distrait. Une barque minuscule
affrontait le sillage d’un géant des mers, obstination dérisoire
et magnifique.
Puis Algésiras. Le
débarquement a ressemblé à un soupir de métal. Les carapaces ont
retrouvé l’asphalte, et nous, le continent européen, avec ses
repères, ses panneaux, et ses euros retrouvés au fond des poches
comme des souvenirs froissés.
La nuit s’est posée
entre une zone commerciale et industrielle. Le silence a pris toute
la place. Il n’y avait plus l’appel du muezzin à la prière,
seulement un souvenir qui s’effilochait dans l’air, ni même ce
chien jaune qui, un peu plus tôt, aboyait encore comme pour tenir
tête à l’obscurité.
Tôt ce matin, alors que
les camions vrombissaient et multipliaient leurs manœuvres dans la
lumière encore incertaine du jour, nous nous sommes levés, et la
route a repris, sans attendre personne.
L’Espagne s’est
ouverte sous un soleil plus doux. Les plaines ondulaient, les
montagnes apparaissaient comme des pensées anciennes. Les champs de
tournesols se sont mis à suivre la lumière, fidèles comme des
boussoles vivantes. L’air sentait la terre chaude et l’herbe
sèche.
Tout semblait respirer
plus lentement. Les routes devenaient des rubans entre forêts
sombres et collines poudrées de lumière. Par endroits, des fleurs
sauvages éclataient au bord de l’asphalte, comme si le paysage
s’autorisait enfin un peu d’insolence. On roulait dans une
peinture vivante, changeante, parfois presque trop belle pour être
crédible.
Plus loin, les tunnels
avalaient la route, grandes bouches noires dans la montagne. Et ce
moment suspendu : la disparition du ciel, le grondement sourd,
les parois qui défilent comme des pensées étroites. Puis la
sortie, toujours, comme un retour au monde.
La lumière changeait
sans prévenir. Un instant dorée, presque liquide. L’instant
d’après, plus pâle, plus hésitante, comme si le jour lui-même
ne savait pas encore s’il devait rester ou partir.
Les collines s’étageaient
en couches floues, et l’air avait cette transparence légèrement
nostalgique de matinée sur les longues routes. Parfois, il n’y
avait rien à dire. Seulement avancer. Laisser le paysage faire le
reste.
À Séville, le béton a
remplacé les montagnes sans transition. Ponts, grues, chantiers
suspendus : une cathédrale moderne en perpétuelle naissance. Le
bleu des barrières accrochait le regard, en dissonance avec le ciel,
puis semblait lui répondre à force de persistance. La ville,
saturée de moteurs, de klaxons et de chauffeurs pressés, s’est
ensuite dissoute derrière nous
Et la route a repris son
rôle préféré : relier des paysages sans trop se presser. Les
talus se sont couverts de fleurs. Roses, jaunes, blanches. Une
explosion discrète, comme si quelqu’un avait renversé un pot de
peinture joyeuse au bord du monde. Le vent les faisait danser
doucement, sans cérémonie. La circulation s’est espacée. Le
temps aussi. Derrière le pare-brise, tout devenait plus simple :
rouler, regarder, continuer. Et parfois sourire sans raison précise,
porté par une musique légère qui accompagnait la route. Jusqu’à
ce que, peu à peu, les reliefs changent encore.
Et la route, toujours la
même, continue de dérouler son fil entre ciel et terre.
Et nous voici enfin
arrivés à Monesterio. Mais les routes, elles, ne savent pas
vraiment s’achever. Elles s’interrompent seulement, le temps
d’une nuit. Demain en écrira la suite, quelque part entre le
silence et le mouvement, dans cette promesse discrète de départs
toujours recommencés.
***
«Le voyage ne finit
jamais. C’est toujours le voyageur qui finit.»
Nicolas Bouvier (1929 -
1998), écrivain, photographe, iconographe et voyageur suisse
***
Et si on
jouait une dernière fois ?
Demain, vous
trouverez un dernier quiz, il y aura 8 indices. Vous allez pouvoir
indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne seront pas
limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le
résultat sera en ligne le 23 mai.
***
Tu vois, nous sommes toujours ensemble !
Nous sommes à Monestério
À demain, pour de
nouvelles aventures et découvertes !
Ce chapitre sera bref,
car l’heure n’est plus aux longues tirades mais à l’action.
Dans le ventre de ma carapace, le silence est enfin d'or : tout
est calé, bridé, immobile. Mes «soldats de papier», passeports,
certificats et billets, sont sagement alignés dans mon sac, prêts à
être dégainés à la moindre injonction frontalière. La puce de
mon téléphone, elle, attend son heure, tel un petit espion endormi
prêt à reprendre du service sur l'autre rive.
Le GPS a déjà pris sa
voix de commandement. Après une ultime halte à la station-service
pour abreuver ma monture d'un dernier nectar local à l'odeur
entêtante, nous mettrons le cap sur le tumulte de Tanger-Med.
Là-bas, l'ambiance changera de ton : au milieu des sifflets des
douaniers et du fracas des chaînes, ma jolie carapace subira
l'indiscrétion du scan avant d'affronter le monstre. Une gueule
d'acier, béante et sombre, s'ouvrira pour nous engloutir dans ses
flancs métalliques. Puis, ce sera la danse des vagues sur le
détroit, deux heures de flottement entre deux mondes, avant
d'accoster à Algéciras.
Mon cœur joue encore une
partition serrée, un mélange de nostalgie ocre et d'impatience
tricolore. Je suis partagée entre le regret de quitter cette terre
et la joie de retrouver les miens, hâte de troquer le thé à la
menthe contre mes vieilles habitudes européennes.
Une fois la douane
franchie et ma puce française remise en selle, le fil de la
communication sera rétabli. D’ici là, je me fais discrète. Mais
soyez sans crainte : dès que nous aurons retrouvé la terre
ferme, je déploierai pour vous tous les reliefs de notre traversée
dans le prochain chapitre !
***
«Voyager, c’est
naître et mourir à chaque instant. On quitte un monde pour en
découvrir un autre, mais on garde en soi le parfum de celui qu’on
laisse derrière.»
Victor Hugo (1802 -
1885), poète, dramaturge, romancier et dessinateur français
***
Vous aviez les 10 indices
de l'avant dernier quiz. Avez-vous trouvé ?
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
À l'époque de la
Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les
objets, mais j'étais souvent en métal poli.
Bien que j'existe en
verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre
pendant très longtemps.
À la Renaissance,
les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma
recette secrète pendant un siècle.
Pour me rendre
efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure
derrière une vitre.
En 1835, Justus Von
Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me
produire en grande quantité.
Autrefois très
rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre
les chambres à coucher au XXème siècle.
Aujourd'hui, mon
«tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde
avec le temps.
Je suis devenu
indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à
vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.
Je ne suis pas la
tourmaline noire. Mais je suis bien le Miroir
Bravo
Ahmed, Brigitte, Francine, Sylvie, Blandine, Lysiane, Amédée, Maman
et toutes les personnes qui se reconnaîtront.
Si la
définition d’un miroir est une surface polie permettant de
refléter une image, on parlera de 6000 av. J.C.
La surface
utilisée était souvent l’obsidienne, une pierre volcanique au
pouvoir réfléchissant.
Avant cette
époque, seule la surface de l’eau immobile permettait de voir son
image
Si en
échange on considère le miroir comme étant une invention telle que
celle-ci est créée spécifiquement pour réfléchir la personne ou
l’objet placé devant, on se situe à l’époque de la Rome
antique (entre 27 avant J.C et l’an 476)
L’apparition
du miroir en verre est une date très controversée par les
historiens, qui s’accordent cependant pour la située entre le Ier
et le IIIème siècle.
Dans un
premier temps, on utilisait donc le verre pour des miroirs de très
petites dimensions, en y opposant au dos une feuille de métal.
Mais la
technique étant rudimentaire, à cette époque, ce type de miroir
était de qualité très médiocre. Raison pour laquelle, les miroirs
en métal étaient bien plus utilisés.
Il faudra
attendre l’époque de la Renaissance (XVIème) et la passion des
verriers de l’île de Murano pour voire les premiers miroirs en
verre dont l’arrière était recouvert d’un amalgame d’étain
et de mercure.
On sait que
les maîtres verriers vénitiens on conservés la recette durant près
de 100 ans, avant de partager ce savoir-faire à l’Europe.
C’est en
1835, que le chimiste allemand Justus Von Liebig inventa le nitrate
d’argent qui permis la fabrication de miroir en grande quantité et
à moindre coût.
Mais à
cette époque, le miroir était encore considéré comme un objet de
luxe et en posséder un, restait une chose assez rare. Seuls les
coiffeurs en disposaient d’un ou deux dans leur salon.
Ce n’est
qu’au début du XXème que le miroir se démocratise et apparaît
sous forme de «miroir en pied» dans les chambre à coucher.
Puis vers
1930, le miroir envahi les salle-de-bains, permettant de visualiser
l’image que l’on donne aux autres.
Aujourd’hui
la technique à évoluée, délaissant l’argent qui a tendance à
s’oxyder, au profit de l’aluminium et d’une couche de cuivre ou
de plomb (le tain) donnant ainsi l’aspect opaque.
***
De Assilah nous allons à Tanger-Med
Puis en bateau à Algéciras
Tu regarde le continent marocain s'éloigner ?
Oh lala c'est difficile de traverser le détroit !
À demain, pour de
nouvelles aventures et découvertes !
L’heure est venue de
préparer notre retraite maritime. Dans le ventre de ma carapace,
c’est un étrange ballet : chaque souvenir doit être calé
avec une précision d'horloger, la vaisselle bien entassée et les
casseroles bien empilées, au risque de tout retrouver chamboulé
après la traversée. Un seul oubli, et le mouvement des vagues
transformerait mon logis en un champ de bataille sonore, un séisme
domestique dont je veux, en Tortue prévoyante, nous prémunir.
Phil, mon Lièvre de
mari, Directeur Technique & Esthétique et Ministre des Fluides,
s’est déjà acquitté avec sa vivacité habituelle du dossier très
«glamour» des vidanges, veillant aux dernières veines de notre
demeure roulante. De mon côté, en qualité de PDG de l’Intérieur
et Ministre de la Communication, je me suis acharnée à dompter
chaque recoin pour que la cuisine ne ressemble pas à un champ de
bataille. Entre deux rangements, je joue les copilotes de luxe,
préparant avec soin la carte routière et le GPS qui nous guideront
bientôt vers d'autres horizons.
Dans mon sac, les
reliques de notre retour sont déjà alignées comme des soldats
prêts à l'inspection. La carte SIM française attend de reprendre
du service, tandis que la monnaie européenne fait tinter son métal
froid, nous rappelant que l'euro remplacera bientôt le cuivre des
dirhams. Passeports, carte grise, autorisation de circuler sur le
territoire marocain et billets de bateau sont à portée de main,
prêts à être dégainés face aux uniformes des douanes et de la
police marocaines tout comme espagnoles. Tout est là, en règle,
dans l'attente du signal, pour que le passage entre deux mondes se
fasse sous les meilleurs augures.
Pourtant, je ne repars
pas les mains vides. Dans les placards de ma carapace, il y a du miel
et des souvenirs, sur mon doigt une jolie bague en argent sertie d'un
onyx, mais dans mon carnet vert, il y a l'âme de ces villages et le
sourire de nos amis de Sidi-Ifni, de Ounagha et ceux de Marrakech.
C'est ce trésor-là qui m'aide à franchir le détroit.
Ce «trésor», c'est la
seule richesse que le passage des douanes ne pourra jamais me
retirer. En franchissant le détroit, ma carapace est peut-être plus
légère physiquement, mais mon carnet vert, lui, pèsera tout le
poids de cette humanité rencontrée au fil des pistes.
Demain, dès que l’ancre
sera levée, le tumulte de l'Europe viendra étouffer la musique de
ces derniers mois. Imaginez la scène : moi, cramponnée à la
balustrade, défiant le tohu-bohu des vagues, ou sagement ancrée sur
un fauteuil scellé au sol pour ne pas valser avec la houle. En
regardant les côtes marocaines s'estomper dans une brume de nacre,
je n'entendrai plus les échos de ce pays qui m'a tant offert. Les
Salam Alaikum protecteurs, les Choukran reconnaissants
et les Mae alsalama qui ponctuaient nos étapes s’évanouiront
dans l'écume.
Le chant profond du
Muezzin, cette plainte sacrée qui rythmait nos aubes et nos
crépuscules, s'effacera bientôt devant le carillonnement joyeux et
un brin désordonné des cloches de nos églises. Je n'entendrai plus
ce Labess qui rassure, ce «un chouïa» qui sait si
bien marchander le temps, ou cet Inch’Allah suspendu à
chaque destin comme une promesse. Et, signe ultime de notre retour à
la réalité hexagonale, je devrai contraindre les aiguilles de ma
montre à un petit bond en avant : nous allons retrouver l'heure
française et dire adieu à ce décalage horaire qui nous donnait
l'impression de vivre dans une parenthèse enchantée.
Mais avant de clore ce
chapitre, une dernière déambulation dans le dédale de la Médina,
un ultime échange de regards avec l'Océan et la halte inéluctable
dans un petit restaurant s'imposaient comme un rite sacré.
En franchissant pour la
dernière fois la porte arrière de mon petit village, je posai le
pied sur l'esplanade baignée de lumière. Sous mes pas, le pavage
clair dessinait d'élégantes ondes minérales, comme si l'Océan,
avant même que je ne l'atteigne, avait déjà imprimé sa marque sur
le sol. Je traversai cette étendue graphique, entre les palmiers
altiers et les réverbères d'azur, pour rejoindre le front de mer.
L’air était d'une clarté absolue, offrant un dernier tableau
magistral où la blancheur du sol répondait à l'insolence du ciel.
Une fois parvenue au
parapet, je laissai mon regard se perdre sur l'immensité de l'Océan,
le cœur saisi par un brin de nostalgie. Au loin, un navire solitaire
traçait son sillage sur une mer de turquoise, comme un messager
m'indiquant la voie. Je contemplai ce balancement infini une ultime
fois, savourant l'odeur des embruns qui semblait vouloir me retenir
encore un peu. C'était un adieu silencieux à cette rive marocaine,
une dernière caresse visuelle avant que la Médina ne m'enveloppe de
son ombre fraîche pour le repas d'adieu.
Puis, tournant le dos à
l'écume, je franchis les remparts imposants. Ces hautes murailles de
pierre ocre, témoins séculaires des assauts de l’histoire, se
dressaient fièrement sous l'insolente clarté du jour. En
franchissant cette porte de pierre, je laissai derrière moi le
souffle du large pour retrouver la protection du dédale. C’était
une immersion volontaire dans l'ombre et la chaux, un passage
solennel entre la puissance de l'Atlantique et l'intimité secrète
de la Médina.
Me revoilà, une dernière
fois, égarée avec délices dans le dédale des ruelles. Ici, la
tentation est partout, suspendue aux auvents sous forme de grappes de
babouches aux cuirs chatoyants, ou s'étalant sur les murs en tapis
aux motifs ancestraux. Pourtant, je reste fidèle à ma promesse de
Tortue : mes yeux dévorent les couleurs, s'imprègnent de ce
bleu azur qui vibre contre la chaux blanche, mais je n'achète rien.
Mon bagage est ailleurs, fait de sensations et de lumières que je
glane au fil de mes pas. Je flâne, simple spectatrice de ce théâtre
de parfums et de reflets, savourant la gratuité de cet ultime voyage
immobile.
Puis, franchissant à
nouveau les remparts, je laissai derrière moi le murmure des ruelles
pour retrouver la clarté de la place. Comme attirés par un aimant
familier, nos pas nous guidèrent naturellement vers le restaurant
«La Place». Nous y étions déjà attablés la veille, séduits par
la justesse des goûts et la chaleur de l'accueil. En tenant entre
mes mains la carte du menu, ornée de son invitation «Soyez les
Bienvenue», je sentis une pointe de réconfort. Revenir ici, c’était
comme saluer une dernière fois nos habitudes avant l’inconnu du
détroit. Dans cette salle où les rires se mêlaient au cliquetis
des couverts, nous nous apprêtions à célébrer le point final de
notre épopée culinaire marocaine.
L’ambiance, d’ordinaire
feutrée, fut soudainement bousculée par l’arrivée d’une
joyeuse troupe venue de l’autre rive. Ils étaient près de trente
Espagnols, s’éparpillant par groupes de quatre autour des tables
carrées dans un brouhaha chaleureux qui annonçait déjà notre
destination de demain. Je ne pus m'empêcher d'observer avec une
pointe de compassion le manège des serveurs : ils s'affairaient
sans relâche, multipliant les allers-retours entre la cuisine et la
salle. Je les regardais monter et descendre la volée de marches avec
une agilité de funambules, portant à bout de bras les saveurs
fumantes de ce Maroc que nous nous apprêtions à quitter.
Au milieu de ce
tourbillon, notre serveur officiait avec une patience irréprochable.
Sa silhouette, longiligne et droite comme un cèdre, imposait
naturellement le calme. Sous ses lunettes d'écaille, son regard
attentif restait concentré sur son carnet, tandis que ses mains, aux
doigts fins et précis, notaient chaque détail avec une application
presque académique. Le temps semblait glisser sur son visage émacié,
où chaque ride d'expression racontait une vie de courtoisie. Vêtu
d'une chemise blanche au col impeccable, il se déplaçait avec une
économie de gestes qui trahissait une longue habitude du service,
offrant à chaque tablée ce mélange rare de réserve et de profonde
gentillesse. Je l'admirais, immobile un instant pour recueillir un
souhait, puis repartant d'un pas feutré vers l'effervescence des
cuisines. Il était, pour cet ultime midi, le visage bienveillant
d'Asilah, scellant notre départ d'une dernière touche de grâce et
de courtoisie.
Bientôt, notre table se
para d'un dernier festin de saveurs simples et authentiques qui
arrivèrent de concert. Pour moi, ce fut une salade marocaine,
fraîche et croquante, une mosaïque de tomates et de poivrons que
j'avais exigée sans ail pour ne garder que le goût pur du soleil.
Elle trônait fièrement aux côtés d'une omelette ronde et
généreuse, dont la surface dorée par le feu semblait retenir toute
la chaleur du jour. Accompagnée de quelques frites croustillantes et
de tranches de tomates rouges comme la terre ocre, cette assiette
était l'humble hommage à la perfection de celles que j'avais
dégustées tout au long de notre périple. Chaque coup de fourchette
était une célébration de cette cuisine de l'instant, sans
artifice, mais pleine de cœur. Mon Lièvre, fidèle à ses péchés
mignons, jeta de nouveau son dévolu sur des crevettes pil-pil
frémissantes, dont le parfum épicé venait chatouiller mes narines
une ultime fois. Nous mangions avec lenteur, savourant chaque bouchée
comme si nous voulions emprisonner dans nos palais ces arômes de
terre et de mer avant qu'ils ne deviennent des souvenirs.
Mais le calme de notre
dégustation fut bientôt balayé par une effervescence toute
ibérique. Alors que nous n'avions pas encore terminé nos assiettes,
nos voisins espagnols, pressés par l’ombre du chauffeur de car qui
faisait déjà le pied de grue sur le trottoir, entamèrent une
procession bruyante vers la caisse. Ce fut alors une cacophonie
indescriptible : chacun voulait régler sa part, dans un ballet
de billets et de voix fortes qui me rappela irrésistiblement le
célèbre sketch de Muriel Robin, «L'Addition». Je regardais avec
amusement ce tourbillon de chiffres et de mercis, savourant le
contraste entre leur hâte de repartir et ma volonté de Tortue de
faire durer chaque seconde sur cette terre ocre.
Pour clore ce festin en
apothéose, nous avions succombé à la tentation d'une dernière
douceur : une crème caramel. Mais au moment de présenter
l'addition, notre bienveillant serveur nous fit la surprise de nous
en faire cadeau, l'offrant avec la grâce d'un ultime sourire. Elle
trônait au centre de l'assiette, ferme et généreuse, baignant dans
un lac de sucre fondu aux reflets d'ambre. Chaque cuillerée de cette
texture fraîche et fondante agissait comme un baume, prolongeant le
plaisir de l'instant. C'était le point final parfait, une note
sucrée et délicate pour sceller nos adieux à la table marocaine
avant de reprendre le chemin vers notre carapace.
En quittant la chaleur du
restaurant, nous avons retrouvé la lumière d'Asilah, jetant des
reflets d'or sur les remparts. Nous avons regagné notre carapace
d'un pas lent, le cœur lourd mais comblé, savourant chaque mètre
de ce sol que nous ne foulerions plus demain, ou peut-être l'année
prochaine Inch’Allah. Une dernière nuit sous ce ciel pur,
un dernier souffle d'air iodé, et le voyage changera de visage.
Vous me retrouverez, dans
le prochain chapitre, de l'autre côté de l'eau. Une autre rive, une
autre langue, mais avec, ancré au cœur, le souvenir indélébile de
cette terre ocre.
***
«On ne trouve pas ce
que l'on cherche, on trouve ce qui nous attend.»
Proverbe de voyageur
***
Et si on jouait ?
Voici un avant dernier
quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de
solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat
sera en ligne demain.
Avez-vous trouvé ?
***
Je suis chargée de souvenirs
Tu attends le bateau ? mais c'est que demain....
À demain, pour de
nouvelles aventures et découvertes !