jeudi 23 avril 2026

Les Gardiens de l'Invisible

Dans les allées de mon petit village, s’active une armée d'hommes et de femmes de l'ombre. Si je le voulais, je pourrais leur consacrer un livre entier, tant chaque geste qu'ils accomplissent est une ligne d'humanité. Mais mon carnet avance, et après l’artisan du vert et le précieux Ahmed, je ne pouvais reprendre la route sans saluer ceux qui veillent sur la mécanique de nos rêves, au cœur d'un décor où les bougainvilliers éclatent en cascades fuchsia et orangées, défiant la blancheur aveuglante du ciel.

Il y a d'abord Ali, le chef d'atelier. Sa gentillesse et sa disponibilité m’impressionnent face au travail incalculable qu’exige l’entretien des carapaces. Gérer la mécanique, les carrosseries et les peintures sous une chaleur qui exhale des odeurs de terre brûlée est une œuvre de longue haleine. Entre les vrombissements des moteurs lors des manœuvres délicates et le grincement sec des débrayages, il garde une patience extrême face aux lièvres et aux tortues. Phil et moi lui donnons toute notre confiance et je le remercie pour son impassibilité souveraine, véritable rempart contre le stress des départs.

Mais je ne pourrais refermer ce chapitre sans m'arrêter une dernière fois sur un employé que j'apprécie tout autant : Mustapha. J’aime son sourire en coin, son calme olympien qui semble apaiser jusqu'au brouhaha des clients s'échangeant des nouvelles dans une Babel de langues. Mustapha est, comme Ahmed, un virtuose du «touche-à-tout». Qu’il s’agisse d’électricité ou de plomberie, il agit au milieu d'une symphonie de sons familiers : le clapotis régulier de la piscine dont l'eau vibre, le chuintement de l'eau dans les robinets ou encore le cliquetis des verres et des assiettes sur la terrasse du restaurant, là où il court parfois faire les courses.

On le voit grimper avec une agilité de chat au-dessus des sanitaires pour soigner une chaufferie, indifférent aux cris joyeux des enfants ou aux aboiements lointains des chiens du village. Qu’un orage dévastateur foudroie les circuits ou qu’une pluie torrentielle vienne noyer les prises dans un nuage de poussière ocre, Mustapha est là. Je l'ai surpris un matin, à plat ventre sur la margelle, ranimant une lampe de piscine pour que la nuit venue, l'eau s'illumine magnifiquement.

Comment oublier leur présence indéfectible durant les mois de confinement du Covid-19 ? Alors que le monde s'arrêtait et que nous restions cloîtrés dans nos carapaces, ils furent nos sentinelles, nous servant avec une ferveur qui ne s'est jamais démentie. Pour ce dévouement lors de ces jours d'incertitude, nous leur devons une gratitude éternelle.

Mon aventure va continuer, mais j’en garde encore le secret... J'emporte dans mes bagages le souvenir précieux de ces artisans du cœur.

***

«La véritable générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent.»

Albert Camus, (1913 -1960), écrivain

***

Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y a 13 indices et le dernier aujourd'hui, et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
  9. Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
  10. Mes origines sont de Madagascar.
  11. Mon surnom malgache est «Reny ala».
  12. Mon nom scientifique est Adansonia.
  13. Je suis une source de vie.

***

Il est électricien

Métreur

Prendre bien les mesures est important !

Plombier

Toujours électricien

Je te l'avais dit de ne pas toucher à l'électricité
appelle Mustapha !

Heureusement qu'il y a un plombier, il n'y avait plus d'eau....

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

mercredi 22 avril 2026

Le Métronome de la Bienveillance

J’avais promis de poser ma plume sur un destin particulier, celui d’un jeune homme dont la seule présence semble huiler les rouages de notre petit village. Ahmed est de ces êtres dont la carrure solide, moulée dans la sobriété d'un t-shirt gris et d'un jean d'azur, dégage une force tranquille, une allure de roc sur lequel on peut s'appuyer. Sa posture est un hymne à l'action, et pourtant, il possède ce don rare de savoir suspendre le temps pour offrir un regard franc et un sourire pudique à mon objectif.

Virtuose du quotidien, caméléon de la bienveillance, il est le fil d’Ariane qui relie chaque service de ce village avec une humilité désarmante. On le voit guider du geste le placement technique d'une lourde carapace d'acier, pour le retrouver l'instant d'après dans la fluidité du dehors, s’échappant pour prêter main-forte en cuisine ou affronter la brûlure du jardin. Entre deux tâches, il n’est pas rare qu’il s’accorde une halte près de Phil qui se promène. C’est alors une valse de mots simples, une de ces conversations suspendues où l’on discute de la pluie qui se fait attendre ou du beau temps qui s'installe avec un peu trop de zèle. Ces échanges cordiaux scellent une fraternité de passage, un respect mutuel entre l'homme qui conduit ma carapace et celui qui veille sur le jardin.

Mais c’est dès l’aurore que le spectacle commence. J’ai passé une partie de cette matinée à ses côtés, tapie dans un coin de la boutique, pour capturer ses gestes et confier mes impressions à mon carnet vert. Sous mes yeux, le petit comptoir devient le théâtre d’un curieux défilé. On y voit des tortues et des lièvres au regard encore embrumé, mais dont l'humeur est déjà en surchauffe. Bien que leurs carapaces soient tranquillement stationnées, ils arrivent avec cette étrange fièvre du «tout de suite», exigeant leur pain avec une urgence que rien ne justifie. Dans ce brouhaha de demandes impatientes, Ahmed reste immuable : le roc au milieu du torrent.

Dans la lumière encore douce de l'aube, il se tient derrière son comptoir de verre, véritable vitrine aux trésors baignée d'une couleur terre battue. Sous la vitre, les célèbres pains marocains ronds, à la croûte dorée et généreuse, sont empilés comme la tour de Pise. À leurs côtés, quelques baguettes croustillantes semblent encore fumer de leur expédition matinale au restaurant. Quant aux croissants, ils ont déjà disparu, engloutis par les lièvres et les tortues les plus matinaux, ne laissant derrière eux qu'un parfum de beurre et de regret pour les retardataires. Ces pains sont bien plus que de la nourriture : ils sont la promesse d'un petit-déjeuner réussi sous les oliviers.

Ahmed s'affaire avec une précision délicate. Ses mains enveloppent une baguette avec une précaution presque maternelle ; ce n'est pas un simple acte de vente, c'est un don. Une fois la monnaie rendue, vient le moment sacré du carnet. Face à la main tendue d'un client pressé, Ahmed oppose sa patience de cèdre. Il s'empare de son stylo à bille bleu et note, d'une écriture régulière que rien ne presse, le détail de la vente. Chaque trait de plume est une leçon de calme ; il n'enregistre pas seulement des chiffres, il consigne les battements de cœur de notre matinée.

Derrière lui, les étagères racontent sa rigueur : les alvéoles d'œufs sont soigneusement rangées et les bouteilles d'eau attendent la soif du jour. La couleur ocre du mur réchauffe la scène, créant un écrin protecteur contre la fraîcheur de l'aurore. Ahmed ne vend pas seulement du pain, il distribue de la sérénité. Dans ses mains, la baguette devient un trait d'union entre la cuisine du restaurant et notre table.

Le service touche à sa fin. Armé d'un chiffon, il essuie le sommet de sa vitrine, effaçant avec un soin méticuleux les traces des échanges matinaux. Sous la vitre, le stock a fondu ; il ne reste plus qu'une poignée de pains dorés, tels des galets précieux, et une solitaire baguette attendant son dernier voyage.

Ahmed s'apprête déjà à quitter son rôle de boutiquier pour endosser celui de jardinier et multi-tâches. Sur l’instant que je lui ai «volé», il apparaît alors tel un artisan du vivant. Tenant son tuyau d'arrosage orange comme on tient une promesse, il se penche avec une concentration presque sacrée sur le pied d'un laurier-rose. Dans le chuintement régulier de l'eau qui vient désaltérer la terre ocre et assoiffée, une odeur de terre mouillée s’élève, cette fragrance primitive qui annonce la vie. Autour de lui, les grappes de fleurs d'un rose vibrant semblent s’épanouir sous sa main, le remerciant de cette ondée providentielle.

Debout sur le gravier, au milieu des oliviers argentés et des palmiers fiers, Ahmed laisse derrière lui un espace impeccable, incarnant cette disponibilité sans faille qui fait de lui un homme d'exception. Nous apprécions cette droiture, ce calme qui répond au sien. C'est une leçon de bonté offerte sous le soleil de Marrakech, une rencontre d’humanité qui, au moment de reprendre la route, restera gravée dans nos mémoires comme une note de pure fraternité.

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«Il n'y a pas de métier plus noble que celui qui consiste à cultiver la bonté en même temps que la terre.»

Anonyme

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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y a 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
  9. Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
  10. Mes origines sont de Madagascar.
  11. Mon surnom malgache est «Reny ala».
  12. Mon nom scientifique est Adansonia.

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Il tient son tuyau d'arrosage orange comme on tient une promesse


...Quelques baguettes croustillantes semblent
encore fumer de leur expédition matinale au restaurant

Une fois la monnaie rendue, vient le moment sacré du carnet

il possède ce don rare de savoir suspendre le temps
pour offrir un regard franc et un sourire pudique.

Ses mains enveloppent une baguette avec une précaution presque maternelle.

Le service touche à sa fin. Armé d'un chiffon,
il essuie le sommet de sa vitrine, effaçant avec un soin méticuleux
les traces des échanges matinaux.

Tu penses remplacer Ahmed ?

Je t'écoute attentivement Ahmed

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

mardi 21 avril 2026

L’Oasis des Saveurs et le Sourire d'Ahmed

Hier, l'atmosphère était d'une lourdeur presque indécente. L'air, figé, pesait sur les épaules comme une chape de plomb, et le mercure grimpait avec une insolence digne des mois de braise. Sous les rayons piquants, je craignais sincèrement que ma carapace ne finisse par fondre, se liquéfiant sur le sol de Marrakech. L'orage menaçait, l'épuisement était total. Pourtant, à la tombée de la nuit, le ciel s'est mué en un chef-d'œuvre multicolore, une toile qu'un artiste peintre contemporain aurait signée d'un geste d'or : des bleus électriques télescopaient des roses poudrés, des rouges sang et des verts improbables. Je suis restée dépitée, trop harassée pour courir chercher mon appareil photo. Ce matin, le tableau avait déjà été «vendu» par le temps et, avait disparu.

Mais aujourd'hui, le miracle a eu lieu : 20 degrés au compteur et un vent salvateur qui permet enfin de gonfler les poumons. Chaque matin, sauf le vendredi, jour sacré, le village s'éveille au rythme du primeur. Son pick-up, véritable vaisseau bigarré, remplace désormais la vieille charrette et son étalon parti galoper au paradis des chevaux. Dès son arrivée, c’est le branle-bas de combat. Les tortues et les lièvres quittent leurs abris pour se regrouper autour de la caisse bringuebalante. C’est un véritable mélange linguistique : les «Salam» se mêlent aux «Guten Morgen», aux «Buen día», aux «Good morning» et aux «Bonjour», dans un brouhaha joyeux que les oiseaux peinent à couvrir de leurs gazouillis.

Je saisis ma panière, noblement tachée par le sable, et j'entre dans la danse. Ici, le commerce est une affaire de confiance. Mon œil est d’abord captivé par l’éclat des citrons dont l’écorce semble avoir emprisonné la lumière de l’Astre. Juste en dessous, les fraises charnues diffusent un parfum sucré qui vient titiller les narines. Sur les flancs du véhicule le décor devient forestier : des haricots verts souples voisinent avec une montagne de poivrons d’un vert profond. Un régime de bananes, moucheté de brun, pend comme un trophée à l’entrée de cet étal ambulant.

Le regard s’égare ensuite vers les armées de pommes : l'or pâle à gauche, le rubis vibrant à droite. Les oranges, avec leurs feuilles d'un vert verni, crient leur fraîcheur, tandis que les ananas, sentinelles hérissées, apportent une note d'exotisme. Dans ce joyeux inventaire à la Prévert, les carottes flamboyantes côtoient les navets d'ivoire, les nèfles jaune orangé et les prunes pourpres.

Dans ma panière, j'ai déposé mon butin : des bananes, des tomates, des oranges, une mangue à la saveur introuvable dans mon pays et une sucrine bien pommée. Le primeur, d'une patience d'ange, pèse le tout en appliquant une moyenne fraternelle, à l'exception de la mangue importée, comptée à la pièce. Contre quelques dirhams, j'emporte ce trésor vers ma carapace, avec une petite pensée pour notre ami Ahmed, notre primeur attitré de Sidi-Ifni, dont le souvenir voyage avec nous.

Pour ce midi, point de plat de résistance. La chaleur impose sa loi de légèreté. Je prépare ma salade «Fraîcheur de la Palmeraie» : des tomates rougeoyantes mariées à l'onctuosité de l'avocat, coupés en menus morceaux à la mode marocaine, agrémentés de quelques feuilles de sucrine et d'un brin de menthe. Un filet d'huile d'olive dorée, du sel et un trait de citron solaire réveillent l'ensemble. Pour le dessert, ce seront des oranges pelées à vif, sans une once de cannelle, que je déteste !, et savourées à l'abri des mouches dans ma carapace. J'ai d'ailleurs décidé d'acquérir une nouvelle lampe bleue, car l'actuelle ne sert que d'ambiance de boîte de nuit à ces insectes qui me croquent avec délectation.

Sur le chemin du retour, j'admire les parterres de fleurs, les bougainvilliers et les oliviers entretenus avec ferveur. C'est là que j'ai croisé Ahmed. Phil et moi apprécions cet homme multi-services dont la silhouette joviale hante les allées, qu'il place les groupes de camping-cars, arrose les rosiers ou s'active en cuisine. Le matin, on le retrouve à la boutique, là où flotte l'odeur irrésistible du pain chaud et des viennoiseries dorées. Mais de lui, je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui. C'est un homme bien, et il mérite qu'on lui consacre toute la plume de demain.

Ma bouteille d'eau précieuse près de moi, je vais maintenant poser ma plume pour quitter le Maroc du XXIe siècle et m'envoler vers la Nouvelle-Zélande du XIXe.

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«La gourmandise commence quand on n'a plus faim.»

Alphonse Daudet (1840 – 1897), à Paris, écrivain et auteur dramatique français

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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
  9. Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
  10. Mes origines sont de Madagascar.
  11. Mon surnom malgache est «Reny ala».

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La danse des fruits et des légumes





C'est bien d'avoir acheter des carottes mais les
autres légumes et les fruits où sont-ils ?

J'adore zoomer et d'écrire ensuite

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

lundi 20 avril 2026

Le Théâtre de la Poussière et des Plumes

Aujourd’hui, le mercure joue les prolongations et l'air semble s'être figé dans une immobilité de plomb. Dans notre petit village, c’est la grande migration : toutes les tortues et tous les lièvres traquent l'ombre avec une ferveur quasi mystique, espérant en vain le moindre soupçon de brise. Ma propre carapace, transformée en une étuve impitoyable, a fini par me chasser. Il me faut traverser les allées, tel un explorateur en quête d'oasis, pour rejoindre la climatisation salvatrice du restaurant et ouvrir mon carnet vert.

J’avoue que, pour une fois, la tortue accélère le pas. Je fuis les rayons de l'Astre qui mordent ma carapace trop fragile. Pourtant, au détour d’une allée, je capitule devant une explosion solaire : un bougainvillier monumental, incandescent. Sa floraison d'un orange cuivré semble brûler d'un feu intérieur. Ses bractées sont si denses qu’elles étouffent le vert sombre des feuilles, tandis qu’au sol, un tapis de pétales safranés embaume la terre chaude. Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia. Un second bougainvillier sature l’espace d’un rose électrique. Sous un ciel d'une blancheur aveuglante, chaque pétale vibre. À ses pieds, des herbes folles et des plumeaux de graminées se balancent, apportant une douceur champêtre à ce sanctuaire où les oiseaux tiennent conciliabule à l’abri du feu solaire.

Avant de m'isoler tout à fait, je fais un détour par le royaume de Phil. Loin des terrains tirés au cordeau et de la poussière grise des boulodromes officiels, il existe ici un espace de jeu qui ne ressemble à aucun autre. C'est une vaste étendue de terre battue, d'un ocre chaud et vibrant, qui semble avoir capturé toute la lumière du soleil marocain. Ici, pas de bordures rigides, mais un tapis de terre nue, balayé par les vents et marqué par les pas, qui offre aux boules des trajectoires aussi imprévisibles que savoureuses.

Le décor invite à la pause autant qu'à la compétition. Sur les marges de ce rectangle de poussière, des banquettes de bois blanc aux coussins d'un vert profond attendent les joueurs fatigués. C'est là, dans cet écrin de verdure où les lauriers-roses embaument l'air de leurs notes sucrées, que Phil vient s'installer. Au-dessus de lui, dans le feuillage dense des arbustes qui montent la garde, un chœur invisible d'oiseaux égrène des gazouillis cristallins, comme pour commenter chaque mène.

Coiffé de sa casquette, chaussé de lunettes de soleil et torse-nu, mon lièvre observe le ballet des boules qui se rapprochent du cochonnet dans un clac sec et métallique. Pour ses copains, ce terrain est sacré : on y joue sous le soleil vers 17 heures, dans la convivialité d'un salon de jardin improvisé. Et tout naturellement, le regard acéré de Phil et son calme olympien le désignent comme l'arbitre incontesté de ces joutes fraternelles. Entre deux palabres, il tranche les litiges avec un sourire, tandis que les boules tracent des sillons éphémères sur cette terre rouge qui est, le temps d'une partie, le centre du monde.

Pour les joueurs de ce terrain de fortune, le sérieux n'exclut jamais la malice. En bordure de cette étendue de poussière ocre, un panneau de score s'élève comme un totem ludique sur son mât bleu azur. Les points s'y égrènent de 1 à 13, marqués par deux pinces à linge, l'une turquoise et l'autre rouge, qui s'accrochent aux chiffres comme des oiseaux sur une branche.

Parfois, le spectacle change de nature : un paon au plumage d’un bleu électrique s'invite sur le chemin près du terrain. Dans un froufrou de soie, il déploie soudain son éventail de plumes ocellées, faisant la roue avec une vanité royale devant une poule indifférente qui continue de picorer la poussière dorée. C’est dans ce décor flamboyant, entre l'éclat fuchsia des bougainvilliers et le parfum poudré des fleurs, que je rejoins Phil une fois mes écritures du jour achevées.

Après avoir partagé avec lui l'issue d'une partie arbitrée à la pince à linge, je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent : le Salon des Oliviers. Sous la voûte protectrice des vieux arbres aux troncs tourmentés, le fer forgé noir dessine des volutes élégantes. C’est une invitation à la paresse sacrée, contredite par un festival de coussins safran, mandarine et émeraude.

La lumière filtre à travers les feuilles argentées, jetant des ombres dentelées sur le gravier. Au loin, j'entends le clapotis de la piscine dont le bleu vibre derrière le rempart des parasols en paille. J’accomplis alors mon rituel : je déploie ma serviette rouge et blanche, tel un drapeau de paix. Je l'étale avec soin pour garantir que seule l'histoire de Sarah Lark laissera une empreinte sur mon esprit, et non la structure des coussins sur mes cuisses. Enfin installée, bercée par le murmure de la brise et le souvenir des rires, je m'enfonce dans mon cocon pour un voyage sans retour vers la Nouvelle-Zélande. À mes côtés, fidèle compagne de mes lectures comme de mes écritures, une bouteille d'eau fraîche monte la garde ; mais sous l'ardeur de l'Astre, son niveau diminue avec une rapidité déconcertante, comme si le soleil lui-même cherchait à s'y abreuver.

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«Le bonheur est une forme de passivité qui consiste à ne pas vouloir que le moment présent s'achève.»

Sylvain Tesson, écrivain et essayiste français.

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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
  9. Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.
  10. Mes origines sont de Madagascar.

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Le décor invite à la pause autant qu'à la compétition.


... Le sérieux n'exclut jamais la malice. En bordure de cette étendue
de poussière ocre, un panneau de score s'élève comme un totem ludique....

Sa floraison d'un orange cuivré semble brûler d'un feu intérieur.

Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia.

...je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent :
le Salon des Oliviers. 

Oh zut ! Vite, vite ! Entre deux coups de soleil, je file vérifier si cette sacrée boule touche enfin le cochonnet... Arbitrer sous 40 degrés, c'est un sport de haut niveau !

Une petite gorgée d'eau fraîche,
mes lunettes sur le nez et Sarah Lark pour m'évader... 

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

dimanche 19 avril 2026

Malika et le Rideau de Velours

Après une journée passée sous le joug d'un soleil de plomb, l'heure de la métamorphose a enfin sonné. Pomponnés avec un soin jaloux, Phil et moi avons délaissé notre fidèle demeure pour grimper dans la carapace d'un couple d'amis. Le jour déclinait, mais la chaleur, tenace, restait suffocante, collant à la peau comme un souvenir d’après-midi. Fenêtres grandes ouvertes pour quémander un souffle d’air, je regardais défiler Marrakech la rouge, désormais parée de sa robe de nuit.

Sur les boulevards, les spots encastrés au sol transformaient la chaussée en un tapis de lumière, soulignant le défilé impressionnant de mes congénères d'acier. Je savourais, pensive, la danse immobile des palmiers qui semblaient cueillir les premières étoiles au cœur de la palmeraie. Entre deux hauts murs, secrets et jaloux, dissimulant des résidences dont on ne devinait que le luxe silencieux, un chemin de béton s’est ouvert sous nos roues. C’était une sente improbable, s’étirant à n’en plus finir, au point que je me demandais quel palais de fête pouvait bien se cacher dans un tel recoin de solitude.

Puis, le parking est apparu, tel un écrin au cœur de la nuit noire. C'est là, entre deux palmiers montant la garde comme des sentinelles hiératiques, qu’une apparition m’a saisie. Surgie d'un autre temps, une icône de noir et de blanc nous attendait. Exposée sur un support circulaire rappelant un astre nocturne, cette photographie nous projetait instantanément dans l'âge d'or de la haute couture.

Cette femme au chapeau incliné avec une audace folle, à la taille cintrée avec une précision d'orfèvre, incarnait à elle seule cet esprit «chic et mystérieux» que je vous murmurais hier. Sous la caresse des projecteurs, le grain du papier semblait dialoguer avec l'écorce rugueuse des arbres et l'odeur chaude de la terre arrosée. Ce n'était plus une simple photo, c'était un présage, un avant-goût de la magie qui s'apprêtait à nous emporter.

Sur le parking, des gardiens aux gestes précis nous ont désigné le refuge où notre carapace attendrait sagement notre retour. Puis, d'autres sentinelles de la nuit nous ont ouvert les portes avec une déférence telle que, l’espace d’un instant, j’ai cru que les projecteurs n’éclairaient que nous. Un ultime rideau s’est levé, et là, je suis restée coite, le souffle coupé par cette débauche d'élégance.

Le décor était un écrin de velours et de lumière : des fauteuils crapauds, vêtus d'un tissu crème aussi doux qu'une caresse, entouraient des tables rondes drapées de nappes d’un noir profond. Sous les lustres, le cristal des verres étincelait comme des diamants de rosée, tandis que l’argenterie des couverts jetait des éclats vifs. Tout autour de nous, c’était la valse silencieuse des serveurs, ombres élégantes vêtues de jais, dont les chemises sombres se confondaient avec le mystère de la salle.

Nous nous sommes installés en ligne, tels des spectateurs privilégiés, face à une scène encore timide. Un chanteur y égrenait une mélodie de blues, sa voix suave flottant dans l'air comme une écharpe de soie, devant un immense rideau pourpre qui gardait jalousement ses secrets.

À gauche, le bar scintillait de mille feux. Des étagères de verre, suspendues comme par enchantement, pliaient sous le poids de flacons ambrés et de bouteilles aux reflets de pierres précieuses. Derrière ce comptoir de lumière, un barman orchestrait une partition rythmée : le cliquetis joyeux et cristallin des glaçons dans le métal du shaker composait une percussion rafraîchissante, un prélude glacé qui s’accordait étrangement bien aux notes chaudes du blues.

Un serveur, dont la courtoisie n'avait d'égale que la blancheur de son sourire, nous a déposé les cartes, promesses de délices à venir. Tandis que mes congénères étudiaient leurs choix avec une gravité de diplomates, je me laissais tenter par un chou braisé aux effluves boisés, suivi de linguines aux calamars, pour finir sur la note acidulée d'un tiramisu à la fraise.

Quelle ne fut pas ma surprise, et mon discret amusement, lorsqu'on déposa devant moi une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate, où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées comme des naufragés sur une mer de pourpre ! Je ne m'attendais certes pas à une telle débauche de pâtes dans ce temple du spectacle, mais qu'importe ! Dans cette ambiance électrique, l'appétit se nourrissait autant de notes que de sauce. Les serveurs, tels des anges gardiens du bien-être, veillaient sur nos verres avec une attention de chaque instant.

Sur scène, le rideau n'était plus qu'un souvenir. Les chanteurs, véritables alchimistes de l'air, chauffaient la salle à blanc. Un couple de danseurs, lestes et souples comme des lianes, dessinait une chorégraphie habitée, leurs corps racontant des histoires de passion et de feu. Les langues se mélangeaient dans un tourbillon international : les sonorités rocailleuses de l'espagnol épousaient la poésie du marocain, tandis que l'anglais et notre cher français scellaient cette Babel mélodique. Il y avait souvent une musique entraînante algérienne, je reconnaissais sans peine les chansons de Faudel.

Juste devant nous, une jeunesse marocaine rayonnante de bonheur donnait le ton. Ils dansaient, les mains levées vers la scène, se dandinant avec une joie si communicative qu'elle semblait faire vibrer la nappe noire de notre table. La contagion fut telle que Phil et moi, délaissant un instant notre réserve de voyageurs, nous sommes accordés une danse sur un rythme entraînant. Dans cet instant, le Lièvre et la Tortue n'avaient plus d'âge, portés par le battement de cœur de Marrakech.

Au sein de la troupe, une figure haute en couleur s'est imposée à nos sourires : une femme d’un certain âge, toujours chapeautée, qui se dandinait avec une énergie contagieuse de la scène à la fosse, s'invitant même parmi les convives pour taquiner ces messieurs. Elle était le sel de la soirée, un tourbillon de malice qui faisait vibrer la salle.

Pourtant, mon regard s’égarait ailleurs, irrésistiblement attiré par une autre artiste dont la présence me bouleversait. Petite, la peau d'un noir d'ébène et les cheveux frisés tirés en arrière, elle portait deux délicates boules de chaque côté de son visage avenant pour dompter sa belle tignasse. En l'observant, un souvenir vieux de plusieurs décennies a surgi de ma mémoire : elle était l’image même de «Malika», ma poupée Bella que tant de petites filles chérissaient à mon époque.

L’émotion m'a submergée en me rappelant qu’à dix ans seulement, j’avais déjà pris la plume pour écrire l'histoire de trois femmes solidaires, une Française, une Américaine et une Africaine que j'avais nommée, justement, Malika. Voir cette chanteuse sur scène, rayonnante dans sa robe à paillettes blanches, puis réapparaissant dans un fourreau noir tout aussi scintillant, c’était voir mon personnage d’enfant prendre vie sous les projecteurs de Marrakech.

Je l’écoutais avec une ferveur particulière, les mains battant la mesure et les pieds s’agitant sous la nappe noire, tout en guettant avec impatience le lever du grand rideau pourpre. Les habitués m’avaient conté monts et merveilles : jadis, ce rideau s'ouvrait sur un orchestre majestueux, un pianiste faisant bondir les marteaux sur les cordes, tandis qu’un guitariste et un trompettiste faisaient vibrer les marches d’un escalier de lumière.

Hélas, le rideau est resté obstinément baissé, muet comme une paupière close. Le monde d’après Covid a ses blessures invisibles et ses finances en berne ; la magie des cuivres et du piano a dû s'effacer devant la froide efficacité d'une sono. Malgré ce silence des instruments, l'âme de Malika et le talent des voix ont suffi à combler ce vide, transformant cette soirée en un magnifique chapitre de mon carnet vert.

En guise de final, puisque le rideau ne pouvait retomber, c'est le drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous. Il a survolé les convives tel un baldaquin protecteur, nous enveloppant de sa chaleur rouge et de son étoile verte, tandis qu'une pluie scintillante de confettis s'abattait sur la scène, transformant l'air en un brasier de paillettes.

La fête a fini par s'étirer jusqu'aux confins de la nuit, laissant derrière elle un parfum de fête, de rires et de nostalgie. En quittant cet écrin de velours, nous avons retrouvé la fraîcheur salvatrice de la nuit de la palmeraie. Le trajet retour dans la carapace de nos amis fut une transition silencieuse, chacun bercé par les échos des voix et les reflets des paillettes.

Nous avons regagné notre petit village sur la pointe des pieds, étouffant le moindre craquement de gravier pour ne pas réveiller les lièvres et les tortues plongés dans leur sommeil. Sous le dôme étoilé de Marrakech, retrouver ma carapace a eu la saveur d’un vieux manteau familier, protecteur et chaleureux. Phil, arborant toujours ce sourire radieux né de notre danse partagée, a verrouillé notre sanctuaire avec une solennité tranquille. Ce soir-là, la Nouvelle-Zélande de mon roman pouvait bien attendre ; ma propre histoire s’écrivait en technicolor, bien trop vibrante d’émotions pour être délaissée au profit d’une fiction.

J’ai déposé mon carnet vert sur la table, la plume enfin apaisée. Je me suis endormie bercée par ce sentiment délicieux : les rêves de la petite fille de dix ans avaient enfin trouvé leur scène.

Aujourd'hui, j'ai repris la plume pour ancrer sur le papier les échos de cette merveilleuse soirée passée avec nos amis. Le soleil brille, la menthe infuse, et je sais que demain sera un autre jour de lenteur et d'émerveillement.

***

«L'enfance est le sol sur lequel nous marcherons toute notre vie.»

Lya Luft (1938–2021), écrivaine, poétesse et traductrice brésilienne

***

Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».
  9. Aujourd'hui, certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité et du changement climatique.

***

Surgie d'un autre temps, une icône de noir et de blanc nous attendait.
Exposée sur un support circulaire rappelant un astre nocturne,
cette photographie nous projetait instantanément dans l'âge d'or de la haute couture.

Un chou braisé aux effluves boisés

une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate,
où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées
Un tiramisu à la fraise

Serait-elle sortie de mon livre ?

Le drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous.

M'accordez-vous cette danse Madame ?


À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

samedi 18 avril 2026

Escadrilles Nocturnes et Manœuvres d'Élite

Hier soir, la chaleur refusait de desserrer son étreinte, transformant ma carapace en une étuve immobile. Fenêtres grandes ouvertes et moustiquaires abaissées, je pensais avoir scellé mon sanctuaire. Mais à peine la lumière fut-elle allumée pour me permettre de repartir en Nouvelle-Zélande, que je fus prise d'assaut par une escadrille de moustiques et de moucherons intrépides. Ces envahisseurs miniatures ont réussi l’exploit de s’insinuer entre les mailles pourtant si fines de mes filets. Vite, j'ai activé la lampe bleue, mais celle-ci n'a produit qu'un effet de discothèque sur ces insectes marocains, visiblement d'un tempérament festif. Quant à mon huile de citronnelle, dont je m'étais badigeonnée avec ferveur, elle semblait leur servir d'apéritif plutôt que de rempart. Fâchée et vaincue par ces bestioles immunisées contre tout, j'ai dû renoncer à mon roman et sombrer dans l'obscurité, les yeux entrouverts et les oreilles aux aguets, guettant le moindre bzzz menaçant.

Ce matin, l'inspection scrupuleuse devant le miroir fut un soulagement : pas une piqûre, pas une trahison cutanée. Mon corps est resté intact, préservé d'une boursouflure qui aurait ruiné mon allure pour la soirée mémorable qui s'annonce !

Aux aurores, le village s'est réveillé dans un vacarme de métal. C'était le branle-bas de combat : un groupe de trop grosses carapaces tentaient de reprendre la route, déchirant le silence par le grincement sec des débrayages et les rugissements d’accélérateurs superflus. Ces mastodontes recrachaient d'épaisses volutes de fumée noire, de lourds nuages qui venaient souiller l'azur naissant et troubler l'atmosphère sereine de notre petit village. L'odeur âcre du diesel s'invitait sans gêne, s'agrippant aux narines et masquant un instant le parfum des fleurs. Phil regardait sans prétention ces vaisseaux en perdition manœuvrer avec peine dans ce brouillard de pots d'échappement. Entre deux marches arrière et trois coups de volant désespérés pour éviter les palmiers, les bougainvilliers fuchsia et les parterres de rosiers, il fallait surtout réussir le contournement héroïque de l’obstacle suprême : la célèbre baignoire à toutous !

Rappelez-vous ce que j'écrivais le 31 janvier : «...Ici, la ligne droite est un concept oublié. Il s’agit de frôler sans jamais écorcher les carrosseries étincelantes des congénères et, surtout, de réussir le contournement héroïque de l’obstacle suprême : la baignoire à toutous ! Cette pièce d'eau improbable, où flottent parfois des effluves de shampoing canin, exige toute la concentration d'un lièvre. Hélas, certains n'ont pas le pied marin, ni le sens du virage... et c'est la catastrophe !»

Phil, qui a passé sa vie à dompter de gigantesques bahuts, gardait un silence amusé. Là où deux manœuvres précises auraient suffi à son œil d'expert, il laissait les autres s'épuiser en vrombissements inutiles, certain que son fier vaisseau, guidé par son pilotage d'élite, glisserait toujours entre les pièges sans jamais égratigner ma carapace.

En cette fin de matinée, le calme est revenu. Mon carnet vert, ce précieux cadeau d'Alice, ouvert devant moi, je savoure la vapeur parfumée et sucrée de mon thé à la menthe. Je n'écrirai pas cet après-midi ; je prendrai mon livre pour rejoindre mon endroit favori, à l'ombre d'un bougainvillier dont les fleurs rouges tombent sur mon écran comme des confettis. Trois ou quatre papillons aux ailes bigarrées voltigent autour de moi ; je relève parfois la tête pour savourer leur danse. La liberté d'un jour se partage...

Ma lecture sera brève, car mon esprit est déjà tourné vers ce soir. Je vous fais la promesse de reprendre la plume demain pour vous faire partager cet éclat de plaisir qui nous attend.

D'ici là, je laisse le soleil de Marrakech dorer les pages de mon carnet vert, tandis que la tortue et le lièvre s'apprêtent, en silence, à troquer son ombre pour la lumière des projecteurs.

***

«La lenteur est la condition même de l'émerveillement.»

Sylvain Tesson, écrivain et essayiste français.

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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.
  8. Mon fruit est comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de singe».

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Photo du Net, je n'ai pas pu m'approcher
les propriétaires étaient tous là...
J'attends l'heure pour aller à la fête...

Ouah, ces drôles de manœuvres...

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

vendredi 17 avril 2026

L’Artisan du Vert et le Secret du Lendemain

Aujourd’hui, le mercure a encore grimpé d’un cran. Dans notre petit village, c’est le défilé des petites tenues : les tortues arborent des robes légères aux couleurs printanières, tandis que les lièvres s'exposent torse nu. Phil, par exemple, a poussé le perfectionnement de son bronzage jusqu’à prendre une teinte pratiquement congolaise, là où d'autres, moins prudents, virent au rouge écrevisse sous les morsures du soleil. Moi, je reste sur mes gardes ; j'ai bien trop peur que ma carapace ne finisse par se désagréger sous ces rayons implacables !

Le chemin vers la piscine est une procession de serviettes sous le bras. Les enfants ouvrent la marche : deux frères, reconnaissables aux dessins géométriques identiques de leurs slips de bain vert et noir, serrent un ballon contre eux, tandis que d'autres s’arment de frites en mousse aux couleurs pastels, pour leur premier corps-à-corps avec l’eau. En traversant le village, j'enregistre tout : les éclats de voix, les paréos qui volent, les objets hétéroclites... une véritable Babel où les langues s'entremêlent.

Pour m'isoler de ce brouhaha international et des cris d'enfants, je rejoins mon sanctuaire : un coin d'ombre près du restaurant, abritée par un bougainvillier. À travers l'entrelacs des fleurs, j'aperçois un azur pur, enfin débarrassé des menaces d'orage de la veille. Aujourd'hui, j'ai troqué mon thé brûlant contre une bouteille d'eau fraîche, une alliée indispensable alors que l'air vibre de chaleur.

Pourtant, au milieu de cette «lenteur sacrée» que nous avons l’indécente chance de savourer, certains ne chôment pas. En chemin, mon regard a croisé celui d'un artisan du vert. À mon humble goût de tortue en robe légère, il me semblait bien trop habillé pour la besogne : enveloppé dans un pull en maille grise à larges rayures noires, il bravait la canicule avec une dignité tranquille, là où j'aurais déjà capitulé depuis longtemps.

Je l’ai interrompu entre deux «paf» sourds de sa pioche contre le sol aride pour lui voler un portrait. Il s'est figé, tel un seigneur de la terre. Sous sa casquette sombre, son visage sculpté par le grand air offrait un regard calme. Sa barbe poivre et sel, taillée avec une précision de courtisan, contrastait avec son pantalon de velours brun et ses chaussures de marche, tous deux marqués par les nobles poussières du labeur.

Le naturel a vite repris le dessus. Je l’ai observé, de nouveau courbé, maniant sa pioche avec une vigueur rythmée par le froissement des palmes sèches. Ses mains expertes labouraient le sol au pied d'un jeune palmier, dans un effort muet pour maintenir la vie. Le contraste était saisissant : au premier plan, la sueur et la terre brune ; en arrière-plan, l'explosion presque irréelle des bougainvilliers roses et orangés qui semblaient éclater de rire sous le soleil.

Près de son arrosoir bleu, l’homme sculptait le paysage sous l'œil lointain de ma carapace qui veillait sur mes secrets. Entre le chuintement de l'eau d'arrosage et le gazouillis des oiseaux, cette rencontre résonnait avec cette «note de fraternité» que Phil aime tant cultiver. Dans ce jardin où tout semble n'être que luxe et farniente, le geste de cet homme me rappelait que chaque éclat fuchsia est le fruit d'un dialogue acharné, et parfois épuisant, entre l'homme et le désert.

Cet après-midi, je reprends ma serviette et mon livre pour m'évader à nouveau. Tandis que mon corps reste sagement ancré à l'ombre d'un bougainvillier flamboyant, mon esprit, lui, s'envole vers les horizons lointains de la Nouvelle-Zélande d'un siècle ancien. Installée près des portes en chêne du restaurant, je savoure ce luxe minuscule : sentir la caresse fraîche d'un souffle de climatisation sur ma peau alors que, de l'autre côté des fleurs, Marrakech continue de brûler doucement sous l'or du soleil.

Pourtant, une autre forme d'impatience commence à frémir dans ma carapace. Entre deux pages, mes pensées s'échappent vers les vêtements que j'ai soigneusement préparés ce matin pour demain une soirée qui s'annonce mémorable. Phil sourit de ma prévoyance, et vous, vous ne doutez de rien. Je garde jalousement ce secret dans les plis de nos étoffes de fête, une promesse de paillettes et d'émotions que je ne vous ferai découvrir que dimanche. D'ici là, laissez-moi rêver encore un peu à l'ombre de mon jardin marocain.

***

«Le secret de la joie est de savoir garder pour soi la promesse du lendemain.»

Anonyme

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Vous aimez jouer ? Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !

  1. Je suis le doyen.
  2. Je suis une anomalie visuelle.
  3. Personne ne peut connaître mon âge.
  4. Je suis un réservoir vivant.
  5. Ma silhouette est en forme de «bouteille».
  6. Mes fleurs blanches ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par des chauves-souris.
  7. Je sers de lieu de justice et de réunion pour le village.

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Je l’ai interrompu entre deux «paf» sourds de sa pioche
contre le sol aride pour lui voler un portrait. 

L’homme sculptait le paysage sous l'œil lointain 

Si tu aides le monsieur, tu devrais mettre 
une casquette sur la tête et des lunettes de soleil sur le nez...

Cet après-midi, je reprends ma serviette et mon livre pour m'évader ... de l'autre côté
des fleurs, Marrakech continue de brûler doucement sous l'or du soleil.

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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