dimanche 10 mai 2026

Le festin du dimanche avant le grand saut

Hier, le vent s’est fait colérique, soufflant en rafales désordonnées sur mon nouveau petit village. Dans ce décor de chaux blanche et de bleu azur, les arbres, de fiers mûriers aux troncs chaulés de blanc, entamaient une danse frénétique. Leurs feuilles s'entrechoquaient avec un bruissement sec, comme mille mains de papier s'applaudissant sous un ciel tourmenté. Sous l'effort des branches, une pluie de chatons blancs se détachait, tourbillonnant dans l'air comme une neige de printemps. Ces petits duvets légers s'incrustaient partout, s'agrippant obstinément aux tapis et s'insinuant dans les moindres recoins avec la même ténacité que le sable lors des tempêtes que nous avions subies ailleurs. J'ai dû mener une bataille acharnée avec mon balai pour tenter de déloger ces intrus cotonneux qui ne cessaient de revenir à la charge.

À leurs pieds, les Tortues et les Lièvres, d’ordinaire si prompts à l’aventure, préféraient se terrer dans le confort de leur carapace, cherchant un rempart contre les assauts d’Éole. Face à ce déchaînement, je n'ai pu m'empêcher de sourire en repensant aux dictons de ma lignée. Ma grand-mère, dans ces moments-là, décrétait avec malice : «Avec ce vent, il n'y a plus un cocu sur la place !», tandis que maman, aujourd'hui encore, assure dans un souffle que «C'est un vent à décorner les bœufs !».

À l’abri de ma cellule de métal, j’ai laissé le temps s’étirer. L'odeur caramélisée d'un gâteau aux pommes en train de dorer dans le four venait narguer les embruns salés qui s'insinuaient par les fenêtres. Il faut dire que Phil, grand gourmand devant l'éternel, me réclamait cette douceur depuis plusieurs jours, le regard brillant et rieur de cette impatience enfantine que je ne peux lui refuser. Entre deux séances de ménage, incluant un nettoyage en règle du frigidaire, je me suis replongée dans mon roman, dévorant les pages avec une avidité que seul le voyage sait exacerber.

Phil, arborant le calme et la couleur d'un Dieu antique, est resté longtemps dans son transat, tentant de ruser avec les courants d'air. Il aurait tant aimé vibrer devant le match de rugby féminin France-Écosse, mais par un tel temps, lever la parabole n'aurait pas été judicieux : nous aurions risqué de la retrouver de l'autre côté de l'Océan, peut-être même en Amérique ! Mon carnet vert ne me quittait pas : le crayon, affûté comme une lame, traçait des lignes que la gomme venait parfois effacer, changeant le destin d’une phrase dans un geste silencieux. De rares sorties m’offraient la caresse d’un rayon de soleil, mais le répit était de courte durée avant que le vent ne me repousse vers mon nid.

Aujourd'hui, le calme est revenu. Nous avons quitté notre refuge pour retrouver l'esplanade baignée d'une lumière laiteuse. Sous le regard bienveillant du minaret qui domine la place de sa stature ocre, une étrange sculpture d'acier s'élançait vers le ciel, telle une aile de métal déployée pour capturer les dernières brises. Nous avons suivi ensuite les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri, havre de paix où le vert des arbres offrait un rempart naturel. Plus loin, sous les arcades du marché couvert, c'était une débauche de couleurs et de parfums : pyramides d'oranges, grappes de bananes et abricots dorés. En glissant quelques fruits dans mon panier, sans oublier les précieuses noix décortiquées promises à mon papa, j'ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa famille, nos amis de Sidi-Ifni.

Contournant les majestueux remparts ocre flanqués de leur tour circulaire, nous avons traversé la place où une stèle de pierre grise veillait sur le flux des voyageurs. Phil, d'un pas assuré, nous a guidés vers le restaurant «La Place». À l'intérieur, les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds ; ils répondaient aux chaises jaune safran et vert amande.

La cérémonie du goût a commencé par un ballet d'amuse-bouches : olives luisantes, anchois marinés à l'ail et aubergines grillées. Mais je dois l'avouer, je suis une convive exigeante : je n'ai pas touché à ces premières offrandes, laissant Phil honorer seul ce prélude. Pour lui, les festivités ont continué de plus belle avec des crevettes pil-pil frémissantes, suivies d'un généreux gratin de poisson en guise de plat de résistance. Quant à moi, après avoir dégusté une salade marocaine couronnée d'une rose de tomate sculptée avec patience, j'ai savouré un filet de Saint-Pierre à la robe dorée accompagné de frites croustillantes. Toutefois, là encore, mon palais a fait de la résistance, délaissant les légumes d'accompagnement que j'ai jugés bien trop généreusement aillés à mon goût. Pour clore ce festin, alors que Phil, le gourmand, terminait en apothéose avec une crème caramélisée fondante, le traditionnel thé à la menthe a fait son entrée.

Dans le verre entouré d'une serviette immaculée, les feuilles d'un vert intense libéraient leur parfum sucré et brûlant. C'était l'odeur du Maroc qui s'élevait en volutes légères, apaisant les sens et scellant ce moment de grâce.

Hier, par un tel temps, je n'aurais voulu pour rien au monde être à quatre-vingt-huit kilomètres de là, dans le tumulte de Tanger-Med. J’imaginais les bateaux sur le port comme des bêtes métalliques dont la gueule béante délivre ou engloutit sans relâche de petites et grosses carapaces. Là-bas, le détroit de Gibraltar grondait, ouvrant la porte vers Algéciras et l’Europe.

«C'est pour bientôt ?» me demanderez-vous. Non, pas tout de suite. Le festin du dimanche s'achève, mais la bourse ne résonne pas encore tout à fait vide. Nous voulons épuiser chaque seconde que le Maroc nous offre encore, faire tinter nos dernières pièces de monnaie pour un ultime achat coup de cœur ou les laisser sur la nappe d'un petit restaurant... comme celui qui nous a offert aujourd'hui le plus savoureux des répits.

Demain, nous nous enfoncerons une dernière fois dans le dédale de la médina. Entre deux murs de chaux, nous irons traquer l'objet rare, celui qui nous obligera à vider nos poches. Se lester de ce métal pour ramener un peu de l'âme d'Asilah, voilà un troc qui convient à notre philosophie de voyage : la Tortue ne sera peut-être pas plus légère au départ, mais son cœur, lui, sera comblé.

Pourtant, je sens que le Lièvre commence à trépigner. Il sait qu'après cette ultime pérégrination, le temps des préparatifs sonnera. Mardi sera le jour où nous rangerons, plierons et calerons chaque souvenir dans notre carapace. Et mercredi, enfin, sera le grand saut. Nous avons scruté les calendriers pour éviter les foules, mais c’est surtout parce que la grenouille météo nous a fait une promesse : c’est le jour où elle annonce le moins de vent pour la traversée. C’est donc sous cet augure paisible que nous franchirons le Détroit.

***

«Le vrai voyageur n’a pas de bagages. Il est le bagage lui-même.»

Amadou Hampâté Bâ (1901 – 1991), écrivain et ethnologue malien

***

Et si on jouait ?

Voici l'avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne mercredi, le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

Avez-vous trouvé ?

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Les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri

... havre de paix...


Mohammed Abed Al-Jabri (1935)
Penseur et philosophe marocain, né à Figuig. Il fit ses études au Maroc et en Syrie. Militant politique au sein des partis Istiqlal et Union socialiste, il occupa la chaire de philosophie à l'université Mohammed V. Il est l'auteur d'ouvrages dans divers domaines

...une étrange sculpture d'acier...

une débauche de couleurs
En glissant dans mon panier les précieuses noix
décortiquées promises à mon papa
Les majestueux remparts ocre
une stèle de pierre grise
le restaurant
les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds,
répondant aux chaises jaune safran et vert amande
je dois l'avouer, je suis une convive exigeante :
e n'ai pas touché à ces premières offrandes
Une salade marocaine couronnée d'une rose

Un filet de Saint-Pierre

Le traditionnel thé à la menthe

Attends un peu,
j'ai encore quelques dirhams dans ma poche

Regarde ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

samedi 9 mai 2026

Le Silence Retrouvé

Hier, notre petite passagère a tiré sa révérence. Comme convenu, elle a traversé le portail de la médina pour retrouver le confort de son fauteuil, nous laissant seuls avec l'horizon pour témoin. Sur le sable d'Asilah, le spectacle de la vie continue, mais il a pris une teinte plus paisible, presque contemplative.

Comme souvent, j'observe, je photographie avec mon appareil-photo mais aussi dans mon cerveau pour me permettre de décrire des scènes comme un peintre sur sa toile. De mon nouveau petit village, nous avons franchi la rue pour traverser l'esplanade.

Un duo de vacanciers, véritables champions de l'immobilité, a transformé une serviette fuchsia en une île déserte. Lui, la casquette comme bouclier contre l'azur, et elle, le chapeau de paille pour garder ses pensées au frais, ils semblent avoir fait vœu de silence dos à l'Océan. Ils sont là, telles des statues de sel et de soleil, illustrant avec une perfection déconcertante cet «art de ne rien faire» que nous étions venus chercher.

En baissant les yeux vers le sol, je découvre un autre miracle de patience. Là, au milieu de l'arène de sable blond, une plante courageuse déploie ses tiges charnues et ses feuilles découpées comme de la dentelle verte. Elle brave les embruns pour offrir au vent de minuscules fleurs blanches, d'une pureté de porcelaine. C’est le Cakile, le «chou marin», qui puise sa force dans l'aridité pour fleurir face au large. Elle semble nous dire que même dans l'immensité déserte, la vie sait se parer d'élégance.

Un peu plus loin, une autre compagne des sables s'invite à la fête. Ses pétales, d'un mauve si tendre qu'ils semblent avoir été délavés par l'écume, s'ouvrent sur un cœur d'or minuscule. Ses tiges s'étirent avec une grâce nonchalante sur le lit de poussière dorée, parmi les herbes sèches qui crissent sous la brise. Et comme si le blanc et le mauve ne suffisaient pas à ce jardin improvisé, voilà qu’une explosion de jaune d’or vient effrontément s’inviter sur le sable. Ces petites corolles de Pectis, semblables à des mini-soleils tombés du ciel, apportent une note de gaieté presque enfantine à ce tapis de dunes.

En levant le regard, la plage se dévoile dans toute son étendue sauvage et habitée. De grands buissons d'une couleur d'outremer profond ponctuent l'herbe rousse, telles des sentinelles violettes veillant sur l'estuaire. Mon regard dérive vers le large, là où la côte s'étire en une ligne de fuite infinie. La mer, d'un gris bleu changeant sous un ciel de nacre, vient mourir en de longues franges d'écume blanche.

Au cœur de cette étendue, quelques éclats de couleurs malicieux rompent la monotonie des ocres : une petite tente de plage bleu azur avec ses deux oreilles pointues nous observe comme un personnage de dessin animé, tandis qu'un parasol d'un jaune éclatant penche la tête sous la brise. Plus proche, la plage prend des airs de terrasse de café surréaliste : un duo de chaises rouge et blanc entoure une petite table. C'est l'œuvre d'adolescents du coin qui, avec un sens de l'opportunisme teinté d'humour, proposent une «location» improvisée face à l'infini.

Le silence contemplatif est parfois rompu par l'énergie brute de la jeunesse. Sur le sable raffermi, le rivage s'est transformé en un stade de football sans limites où les maillots colorés font des taches vives sur le gris-bleu de l'Atlantique. Un peu plus loin, une jeune femme, seule sous son large chapeau de paille, semble avoir fait du sable son sanctuaire. J’aime à imaginer qu’elle tient entre ses doigts les pages de mon roman, première lectrice de nos aventures, perdue entre le ciel et la terre. Vers les dunes, les familles se réunissent sur plusieurs générations, formant de petites îles d'affection où les rires des enfants répondent à la sagesse des aînés.

Quittant le sable, grimpant une volée de marches, nos pas retrouvent la fermeté de l'esplanade. Sous un ciel de nacre, nous déambulons sur ce damier géant dont les ondes de pierre semblent prolonger le mouvement de la marée. Les lampadaires d'un bleu azur s'élancent vers les nuages, tandis qu'un palmier solitaire indique le chemin du retour. Il nous faut maintenant franchir la rue pour regagner mon nouveau petit village.

Phil les observe avec un petit sourire complice. On n'entend plus que le souffle du vent dans les palmiers et le cri lointain des goélands. L'iode sature l'air, plus frais à mesure que le jour décline. Le Lièvre semble enfin avoir déposé les armes, apaisé par cette vision d'un repos si absolu qu'il en devient contagieux. La Tortue, elle, rétracte doucement la tête : ici, sur ce sable parsemé de quelques algues séchées et de ces fleurs rebelles, face à l'infini qui s'offre à nous, plus rien ne presse. Le chapitre de mon roman d'Asilah ne fait que commencer.

Le soleil s'est noyé dans la mer pendant que j'écrivais un dernier paragraphe, laissant un ciel magnifiquement orangé. J'étais bien trop prise dans mon écriture pour aller zoomer sur ce panorama pharaonique. Mais l'aventure ne s'arrête pas à ce crépuscule d'or.

Ce matin, le vent s'est fait le chef d'orchestre d'un ballet invisible. D'un souffle puissant, il a balayé les derniers nuages pour ne laisser qu'un azur pur, saturé d'embruns et de cet air iodé qui vous fouette le visage dès le seuil de la porte. Pour ponctuer ce tumulte, les «chiens jaunes» du quartier lancent leurs aboiements vers l'Océan, comme pour saluer les nouveaux arrivants ou dire adieu aux partants.

Car sous nos yeux, c’est une véritable valse des tortues qui s’est engagée. Il y a celles qui débarquent tout juste d'Espagne, la carapace encore imprégnée de l'odeur de l'Europe, le regard un peu perdu devant la lumière marocaine. Il y a surtout nos congénères qui, comme nous, remontent doucement vers le Nord, savourant leurs derniers instants de liberté africaine. Et puis, il y a les plus pressées, celles qui filent déjà vers le gigantisme de Tanger-Med, l’esprit tourné vers la traversée du Détroit de Gibraltar.

Au milieu de ce flux migratoire, notre village de métal reste notre île. Nous observons ces destins croisés avec la sérénité de ceux qui ont encore le temps de voir le vent chasser les nuages. L'appel du Nord se fait sentir car, doucement, nous nous sommes rapprochés de Tanger. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas : pour la Tortue et le Lièvre, Tanger évoque la ville blanche et ses mystères, et non le tumulte métallique de Tanger-Med. Le port, encore beaucoup plus loin, peut attendre.

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«Il y a des moments où l’on s’aperçoit que l’on est en train de vivre un souvenir futur.»

Anonyme

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

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Nous sommes à Assilah

Sur la plage













En traversant l'esplanade

De mon nouveau petit village


Tu es bien sur la plage...

Moi aussi !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

vendredi 8 mai 2026

La Route de la Tortue et sa Passagère de l'Invisible

Ma journée à Larache s'était étirée comme un chat au soleil, dans une langueur délicieuse. J'avais erré dans le dédale des ruelles, là où l'ombre est d'un bleu électrique et où chaque recoin semble murmurer un secret andalou. Depuis mon promontoire, j'avais embrassé l'horizon : l'Oued Loukkos serpentait paresseusement pour rejoindre l'Atlantique, séparant le tumulte du port de la plage sauvage qui, sur l'autre rive, s'offrait au vent. Le clou du spectacle restait ce ballet de chalutiers, fendant une eau de jade sous un dôme de mouettes criardes, confettis d'argent tourbillonnant dans un air saturé de sel et d'iode.

Mais alors que le soleil sombrait, le calme de ma «carapace» s'est métamorphosé en une loge de théâtre... un peu trop animée. L’esplanade, jusqu'alors paisible, a pris des airs de fête foraine en roue libre. L'air, autrefois marin, s'est épaissi de parfums capiteux : l’odeur épicée des bouillons d’escargots se mêlait à la vapeur sucrée des gaufres et des crêpes au miel, créant un brouillard de gourmandise presque palpable.

C’était sans compter sur la vitalité débordante des vacances scolaires. Autour de mon refuge de métal, le parking est devenu le cœur battant d'un chaos joyeux. Les portières claquaient comme des percussions, les radios exhalaient des rythmes frénétiques et les éclats de rire des enfants fendaient la nuit, tels des feux d'artifice sonores. À l'intérieur, le spectacle était tout aussi saisissant : mon Lièvre, d'ordinaire si prompt à l'action, offrait une performance digne d'un opéra comique. Entre deux ronflements sonores qui défiaient le vacarme extérieur, il émergeait soudain pour lancer des imprécations furieuses contre la jeunesse marocaine, avant de replonger, l'instant d'après, dans un sommeil de plomb.

À cinq heures du matin, alors que le silence tentait enfin une timide percée, l’air fut soudain lacéré par des détonations sèches. Des bruits de feux d'artifice scandaient la fin de notre court répit. Là, c’en était trop ! Arrachés à nos rêves, nous étions désormais bien éveillés. Nous imaginions une poignée de jeunes attardés prolongeant la fête, car qui aurait pu croire qu'à une heure si matinale, de véritables bouquets de lumière viendraient ainsi embraser la mer ? Puis, vers six heures, un autre son a balayé le fracas de la nuit : le «teuf-teuf» régulier et rassurant des bateaux regagnant le port, cales pleines. Un sourire m'est venu aux lèvres. La vie, la vraie, reprenait ses droits.

Il n'a pas fallu longtemps pour que la Tortue rétracte ses membres. Malgré les lambeaux de sommeil, nous avons repris la route. Au volant, Phil s'est révélé impérial : malgré cette nuit blanche, il gardait cet œil vif et cette conduite attentionnée qui le caractérisent. Sa vigilance restait notre plus sûr rempart. C’est à ce moment que ma petite belle-sœur nous a rejoint virtuellement. Je l’ai invitée à s’installer sur la banquette arrière et à bien attacher sa ceinture pour découvrir notre destination.

Regarde par la fenêtre, petite passagère, je vais te décrire nos premières images : la route s'étirait comme un bras tendu vers le Nord, fendant un océan de collines qui jouaient avec toute la palette des verts. Sous un ciel bleu parsemé de nuages blancs inoffensifs, on aurait dit que la nature avait sorti ses pinceaux : le vert tendre des prairies heurtait des bosquets émeraude, tandis que les herbes folles dansaient une valse sous la brise marine. Soudain, une haie d'honneur végétale nous a accueilli : des lauriers-roses et des genêts d’un jaune éclatant rivalisaient d’audace. Sur un flanc de colline, le ciel immense semblait protéger les pâturages striés de lumière, comme si le soleil y avait déposé des lingots d'or. Un grand panneau bleu a surgi enfin, Assilah : 12 km.

À l'entrée de la ville, une étrange fleur d'acier, tourbillon de tiges d'argent, semblait capturer le vent pour nous souhaiter la bienvenue. Nous y sommes. À peine la carapace immobilisée, l'appel du large était le plus fort. La plage d'Assilah s'étalait comme un tapis de sucre roux sous un ciel d'un bleu insolent. L'Océan, encore un peu ébouriffé, venait lécher le rivage dans un murmure d'écume blanche. Mais attention ! N'aurais-tu pas, petite passagère, oublié ton maillot de bain sur le portemanteau dans la précipitation ?

Nous déambulions sur l'esplanade au pavage ondulé, un tapis de vagues de pierre imitant le mouvement de l'Atlantique. Un petit train d'un rouge carmin étincelant nous y attendait, fier jouet géant aux couleurs du Maroc. Mais la patience est une vertu de Tortue : le siège du conducteur restait vide. Phil s'amusait de te voir trépigner sur ta banquette virtuelle, tandis qu'un panneau rouillé par les embruns nous rappelait avec humour que les calèches ont été ici la priorité il n'y a que deux années.

Enfin, nous avons quitté le front de mer pour nous enfoncer dans la médina. Et là, je sais que tu t'arrêterais net, le souffle coupé. Regarde cette porte : un monolithe de bois blond, sculpté avec une finesse de dentellière. Les motifs s'enroulaient en arabesques délicates au-dessus de l'arche, tandis que des clous de métal, tels des perles d'argent, dessinaient une géométrie protectrice. On devinait, derrière l'imposante poignée de laiton, la fraîcheur d'un secret bien gardé. Phil te regardait avec tendresse, imaginant ton admiration. Le voyage s'est arrêté ici pour l'instant, au seuil de ce nouveau rêve.

Aujourd'hui, nous allons profiter de la ville d'Assilah, de sa médina et de sa plage. Mais peut-être, petite belle-sœur, que ton passeport virtuel ne te permettra pas de prolonger ton séjour ? Si tel est le cas, il te suffira de franchir en pensée le seuil de la porte de bois blond de la médina. Elle te ramènera, comme par enchantement, au creux de ton fauteuil. De là, tu pourras continuer la lecture de mon roman, confortablement installée, en attendant que mes prochains chapitres ne viennent frapper à nouveau à ta fenêtre.

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«Voyager, c'est s'offrir un nouveau regard sur les choses, c'est ajouter des fenêtres à sa propre maison..»

Fabrizio Caramagna, Romancier et poète

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps.

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...Regarde par la fenêtre, petite passagère...

des lingots d'or

...des lauriers-roses et des genêts d’un jaune éclatant...

...la palette des verts...

...la route s'étirait comme un bras tendu vers le Nord.

Assilah : 12 km

une étrange fleur d'acier à l'entrée de Assilah

...L'esplanade au pavage ondulé...

Un petit train d'un rouge carmin...

Phil s'amusait de te voir trépigner sur ta banquette virtuelle...

...Un panneau ...nous rappelait avec humour
que les calèches ont été ici la priorité

La plage d'Assilah

N'aurais-tu pas, petite passagère, oublié ton maillot de bain ?

... La porte de la médina... Un monolithe de bois blond...

Entre deux ronflements sonores...

Regarde par la fenêtre, petite passagère...


À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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