Dans
les allées de mon petit village, s’active une armée d'hommes et
de femmes de l'ombre. Si je le voulais, je pourrais leur consacrer un
livre entier, tant chaque geste qu'ils accomplissent est une ligne
d'humanité. Mais mon carnet avance, et après l’artisan du vert et
le précieux Ahmed, je ne pouvais reprendre la route sans saluer ceux
qui veillent sur la mécanique de nos rêves, au cœur d'un décor où
les bougainvilliers éclatent en cascades fuchsia et orangées,
défiant la blancheur aveuglante du ciel.
Il
y a d'abord Ali, le chef d'atelier. Sa gentillesse et sa
disponibilité m’impressionnent face au travail incalculable
qu’exige l’entretien des carapaces. Gérer la mécanique, les
carrosseries et les peintures sous une chaleur qui exhale des odeurs
de terre brûlée est une œuvre de longue haleine. Entre les
vrombissements des moteurs lors des manœuvres délicates et le
grincement sec des débrayages, il garde une patience extrême face
aux lièvres et aux tortues. Phil et moi lui donnons toute notre
confiance et je le remercie pour son impassibilité souveraine,
véritable rempart contre le stress des départs.
Mais
je ne pourrais refermer ce chapitre sans m'arrêter une dernière
fois sur un employé que j'apprécie tout autant : Mustapha.
J’aime son sourire en coin, son calme olympien qui semble apaiser
jusqu'au brouhaha des clients s'échangeant des nouvelles dans une
Babel de langues. Mustapha est, comme Ahmed, un virtuose du
«touche-à-tout». Qu’il s’agisse d’électricité ou de
plomberie, il agit au milieu d'une symphonie de sons familiers :
le clapotis régulier de la piscine dont l'eau vibre, le chuintement
de l'eau dans les robinets ou encore le cliquetis des verres et des
assiettes sur la terrasse du restaurant, là où il court parfois
faire les courses.
On
le voit grimper avec une agilité de chat au-dessus des sanitaires
pour soigner une chaufferie, indifférent aux cris joyeux des enfants
ou aux aboiements lointains des chiens du village. Qu’un orage
dévastateur foudroie les circuits ou qu’une pluie torrentielle
vienne noyer les prises dans un nuage de poussière ocre, Mustapha
est là. Je l'ai surpris un matin, à plat ventre sur la margelle,
ranimant une lampe de piscine pour que la nuit venue, l'eau
s'illumine magnifiquement.
Comment
oublier leur présence indéfectible durant les mois de confinement
du Covid-19 ? Alors que le monde s'arrêtait et que nous
restions cloîtrés dans nos carapaces, ils furent nos sentinelles,
nous servant avec une ferveur qui ne s'est jamais démentie. Pour ce
dévouement lors de ces jours d'incertitude, nous leur devons une
gratitude éternelle.
Mon
aventure va continuer, mais j’en garde encore le secret...
J'emporte dans mes bagages le souvenir précieux de ces artisans du
cœur.
***
«La véritable
générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent.»
Albert Camus, (1913
-1960), écrivain
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y a 13 indices et le dernier
aujourd'hui, et vous trouverez la réponse le 25 avril. Comme
d'habitude, vous pouvez donner autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
Aujourd'hui,
certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité
et du changement climatique.
Mes origines sont de
Madagascar.
Mon surnom malgache
est «Reny ala».
Mon nom scientifique
est Adansonia.
Je suis une source
de vie.
***
Il est électricien
Métreur
Prendre bien les mesures est important !
Plombier
Toujours électricien
Je te l'avais dit de ne pas toucher à l'électricité appelle Mustapha !
Heureusement qu'il y a un plombier, il n'y avait plus d'eau....
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
J’avais
promis de poser ma plume sur un destin particulier, celui d’un
jeune homme dont la seule présence semble huiler les rouages de
notre petit village. Ahmed est de ces êtres dont la carrure solide,
moulée dans la sobriété d'un t-shirt gris et d'un jean d'azur,
dégage une force tranquille, une allure de roc sur lequel on peut
s'appuyer. Sa posture est un hymne à l'action, et pourtant, il
possède ce don rare de savoir suspendre le temps pour offrir un
regard franc et un sourire pudique à mon objectif.
Virtuose
du quotidien, caméléon de la bienveillance, il est le fil d’Ariane
qui relie chaque service de ce village avec une humilité désarmante.
On le voit guider du geste le placement technique d'une lourde
carapace d'acier, pour le retrouver l'instant d'après dans la
fluidité du dehors, s’échappant pour prêter main-forte en
cuisine ou affronter la brûlure du jardin. Entre deux tâches, il
n’est pas rare qu’il s’accorde une halte près de Phil qui se
promène. C’est alors une valse de mots simples, une de ces
conversations suspendues où l’on discute de la pluie qui se fait
attendre ou du beau temps qui s'installe avec un peu trop de zèle.
Ces échanges cordiaux scellent une fraternité de passage, un
respect mutuel entre l'homme qui conduit ma carapace et celui qui
veille sur le jardin.
Mais
c’est dès l’aurore que le spectacle commence. J’ai passé une
partie de cette matinée à ses côtés, tapie dans un coin de la
boutique, pour capturer ses gestes et confier mes impressions à mon
carnet vert. Sous mes yeux, le petit comptoir devient le théâtre
d’un curieux défilé. On y voit des tortues et des lièvres au
regard encore embrumé, mais dont l'humeur est déjà en surchauffe.
Bien que leurs carapaces soient tranquillement stationnées, ils
arrivent avec cette étrange fièvre du «tout de suite», exigeant
leur pain avec une urgence que rien ne justifie. Dans ce brouhaha de
demandes impatientes, Ahmed reste immuable : le roc au milieu du
torrent.
Dans
la lumière encore douce de l'aube, il se tient derrière son
comptoir de verre, véritable vitrine aux trésors baignée d'une
couleur terre battue. Sous la vitre, les célèbres pains marocains
ronds, à la croûte dorée et généreuse, sont empilés comme la
tour de Pise. À leurs côtés, quelques baguettes croustillantes
semblent encore fumer de leur expédition matinale au restaurant.
Quant aux croissants, ils ont déjà disparu, engloutis par les
lièvres et les tortues les plus matinaux, ne laissant derrière eux
qu'un parfum de beurre et de regret pour les retardataires. Ces pains
sont bien plus que de la nourriture : ils sont la promesse d'un
petit-déjeuner réussi sous les oliviers.
Ahmed
s'affaire avec une précision délicate. Ses mains enveloppent une
baguette avec une précaution presque maternelle ; ce n'est pas
un simple acte de vente, c'est un don. Une fois la monnaie rendue,
vient le moment sacré du carnet. Face à la main tendue d'un client
pressé, Ahmed oppose sa patience de cèdre. Il s'empare de son stylo
à bille bleu et note, d'une écriture régulière que rien ne
presse, le détail de la vente. Chaque trait de plume est une leçon
de calme ; il n'enregistre pas seulement des chiffres, il
consigne les battements de cœur de notre matinée.
Derrière
lui, les étagères racontent sa rigueur : les alvéoles d'œufs
sont soigneusement rangées et les bouteilles d'eau attendent la soif
du jour. La couleur ocre du mur réchauffe la scène, créant un
écrin protecteur contre la fraîcheur de l'aurore. Ahmed ne vend pas
seulement du pain, il distribue de la sérénité. Dans ses mains, la
baguette devient un trait d'union entre la cuisine du restaurant et
notre table.
Le
service touche à sa fin. Armé d'un chiffon, il essuie le sommet de
sa vitrine, effaçant avec un soin méticuleux les traces des
échanges matinaux. Sous la vitre, le stock a fondu ; il ne
reste plus qu'une poignée de pains dorés, tels des galets précieux,
et une solitaire baguette attendant son dernier voyage.
Ahmed
s'apprête déjà à quitter son rôle de boutiquier pour endosser
celui de jardinier et multi-tâches. Sur l’instant que je lui ai
«volé», il apparaît alors tel un artisan du vivant. Tenant son
tuyau d'arrosage orange comme on tient une promesse, il se penche
avec une concentration presque sacrée sur le pied d'un laurier-rose.
Dans le chuintement régulier de l'eau qui vient désaltérer la
terre ocre et assoiffée, une odeur de terre mouillée s’élève,
cette fragrance primitive qui annonce la vie. Autour de lui, les
grappes de fleurs d'un rose vibrant semblent s’épanouir sous sa
main, le remerciant de cette ondée providentielle.
Debout
sur le gravier, au milieu des oliviers argentés et des palmiers
fiers, Ahmed laisse derrière lui un espace impeccable, incarnant
cette disponibilité sans faille qui fait de lui un homme
d'exception. Nous apprécions cette droiture, ce calme qui répond au
sien. C'est une leçon de bonté offerte sous le soleil de Marrakech,
une rencontre d’humanité qui, au moment de reprendre la route,
restera gravée dans nos mémoires comme une note de pure fraternité.
***
«Il n'y a pas de
métier plus noble que celui qui consiste à cultiver la bonté en
même temps que la terre.»
Anonyme
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y a 13 indices et vous trouverez la
réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant de
solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
Aujourd'hui,
certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité
et du changement climatique.
Mes origines sont de
Madagascar.
Mon surnom malgache
est «Reny ala».
Mon nom scientifique
est Adansonia.
***
Il tient son tuyau d'arrosage orange comme on tient une promesse
...Quelques baguettes croustillantes semblent encore fumer de leur expédition matinale au restaurant
Une fois la monnaie rendue, vient le moment sacré du carnet
il possède ce don rare de savoir suspendre le temps pour offrir un regard franc et un sourire pudique.
Ses mains enveloppent une baguette avec une précaution presque maternelle.
Le service touche à sa fin. Armé d'un chiffon, il essuie le sommet de sa vitrine, effaçant avec un soin méticuleux les traces des échanges matinaux.
Tu penses remplacer Ahmed ?
Je t'écoute attentivement Ahmed
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Hier,
l'atmosphère était d'une lourdeur presque indécente. L'air, figé,
pesait sur les épaules comme une chape de plomb, et le mercure
grimpait avec une insolence digne des mois de braise. Sous les rayons
piquants, je craignais sincèrement que ma carapace ne finisse par
fondre, se liquéfiant sur le sol de Marrakech. L'orage menaçait,
l'épuisement était total. Pourtant, à la tombée de la nuit, le
ciel s'est mué en un chef-d'œuvre multicolore, une toile qu'un
artiste peintre contemporain aurait signée d'un geste d'or :
des bleus électriques télescopaient des roses poudrés, des rouges
sang et des verts improbables. Je suis restée dépitée, trop
harassée pour courir chercher mon appareil photo. Ce matin, le
tableau avait déjà été «vendu» par le temps et, avait disparu.
Mais
aujourd'hui, le miracle a eu lieu : 20 degrés au compteur et un
vent salvateur qui permet enfin de gonfler les poumons. Chaque matin,
sauf le vendredi, jour sacré, le village s'éveille au rythme du
primeur. Son pick-up, véritable vaisseau bigarré, remplace
désormais la vieille charrette et son étalon parti galoper au
paradis des chevaux. Dès son arrivée, c’est le branle-bas de
combat. Les tortues et les lièvres quittent leurs abris pour se
regrouper autour de la caisse bringuebalante. C’est un véritable
mélange linguistique : les «Salam» se mêlent aux «Guten
Morgen», aux «Buen día», aux «Good morning» et aux «Bonjour»,
dans un brouhaha joyeux que les oiseaux peinent à couvrir de leurs
gazouillis.
Je
saisis ma panière, noblement tachée par le sable, et j'entre dans
la danse. Ici, le commerce est une affaire de confiance. Mon œil est
d’abord captivé par l’éclat des citrons dont l’écorce semble
avoir emprisonné la lumière de l’Astre. Juste en dessous, les
fraises charnues diffusent un parfum sucré qui vient titiller les
narines. Sur les flancs du véhicule le décor devient forestier :
des haricots verts souples voisinent avec une montagne de poivrons
d’un vert profond. Un régime de bananes, moucheté de brun, pend
comme un trophée à l’entrée de cet étal ambulant.
Le
regard s’égare ensuite vers les armées de pommes : l'or pâle
à gauche, le rubis vibrant à droite. Les oranges, avec leurs
feuilles d'un vert verni, crient leur fraîcheur, tandis que les
ananas, sentinelles hérissées, apportent une note d'exotisme. Dans
ce joyeux inventaire à la Prévert, les carottes flamboyantes
côtoient les navets d'ivoire, les nèfles jaune orangé et les
prunes pourpres.
Dans
ma panière, j'ai déposé mon butin : des bananes, des tomates,
des oranges, une mangue à la saveur introuvable dans mon pays et une
sucrine bien pommée. Le primeur, d'une patience d'ange, pèse le
tout en appliquant une moyenne fraternelle, à l'exception de la
mangue importée, comptée à la pièce. Contre quelques dirhams,
j'emporte ce trésor vers ma carapace, avec une petite pensée pour
notre ami Ahmed, notre primeur attitré de Sidi-Ifni, dont le
souvenir voyage avec nous.
Pour
ce midi, point de plat de résistance. La chaleur impose sa loi de
légèreté. Je prépare ma salade «Fraîcheur de la Palmeraie» :
des tomates rougeoyantes mariées à l'onctuosité de l'avocat,
coupés en menus morceaux à la mode marocaine, agrémentés de
quelques feuilles de sucrine et d'un brin de menthe. Un filet d'huile
d'olive dorée, du sel et un trait de citron solaire réveillent
l'ensemble. Pour le dessert, ce seront des oranges pelées à vif,
sans une once de cannelle, que je déteste !, et savourées à
l'abri des mouches dans ma carapace. J'ai d'ailleurs décidé
d'acquérir une nouvelle lampe bleue, car l'actuelle ne sert que
d'ambiance de boîte de nuit à ces insectes qui me croquent avec
délectation.
Sur
le chemin du retour, j'admire les parterres de fleurs, les
bougainvilliers et les oliviers entretenus avec ferveur. C'est là
que j'ai croisé Ahmed. Phil et moi apprécions cet homme
multi-services dont la silhouette joviale hante les allées, qu'il
place les groupes de camping-cars, arrose les rosiers ou s'active en
cuisine. Le matin, on le retrouve à la boutique, là où flotte
l'odeur irrésistible du pain chaud et des viennoiseries dorées.
Mais de lui, je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui. C'est un homme
bien, et il mérite qu'on lui consacre toute la plume de demain.
Ma
bouteille d'eau précieuse près de moi, je vais maintenant poser ma
plume pour quitter le Maroc du XXIe siècle et m'envoler vers la
Nouvelle-Zélande du XIXe.
***
«La gourmandise
commence quand on n'a plus faim.»
Alphonse Daudet (1840 –
1897), à Paris, écrivain et auteur dramatique français
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez
la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant
de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
Aujourd'hui,
certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité
et du changement climatique.
Mes origines sont de
Madagascar.
Mon surnom malgache
est «Reny ala».
***
La danse des fruits et des légumes
C'est bien d'avoir acheter des carottes mais les autres légumes et les fruits où sont-ils ?
J'adore zoomer et d'écrire ensuite
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Aujourd’hui,
le mercure joue les prolongations et l'air semble s'être figé dans
une immobilité de plomb. Dans notre petit village, c’est la grande
migration : toutes les tortues et tous les lièvres traquent
l'ombre avec une ferveur quasi mystique, espérant en vain le moindre
soupçon de brise. Ma propre carapace, transformée en une étuve
impitoyable, a fini par me chasser. Il me faut traverser les allées,
tel un explorateur en quête d'oasis, pour rejoindre la climatisation
salvatrice du restaurant et ouvrir mon carnet vert.
J’avoue
que, pour une fois, la tortue accélère le pas. Je fuis les rayons
de l'Astre qui mordent ma carapace trop fragile. Pourtant, au détour
d’une allée, je capitule devant une explosion solaire : un
bougainvillier monumental, incandescent. Sa floraison d'un orange
cuivré semble brûler d'un feu intérieur. Ses bractées sont si
denses qu’elles étouffent le vert sombre des feuilles, tandis
qu’au sol, un tapis de pétales safranés embaume la terre chaude.
Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia. Un second
bougainvillier sature l’espace d’un rose électrique. Sous un
ciel d'une blancheur aveuglante, chaque pétale vibre. À ses pieds,
des herbes folles et des plumeaux de graminées se balancent,
apportant une douceur champêtre à ce sanctuaire où les oiseaux
tiennent conciliabule à l’abri du feu solaire.
Avant
de m'isoler tout à fait, je fais un détour par le royaume de Phil.
Loin des terrains tirés au cordeau et de la poussière grise des
boulodromes officiels, il existe ici un espace de jeu qui ne
ressemble à aucun autre. C'est une vaste étendue de terre battue,
d'un ocre chaud et vibrant, qui semble avoir capturé toute la
lumière du soleil marocain. Ici, pas de bordures rigides, mais un
tapis de terre nue, balayé par les vents et marqué par les pas, qui
offre aux boules des trajectoires aussi imprévisibles que
savoureuses.
Le
décor invite à la pause autant qu'à la compétition. Sur les
marges de ce rectangle de poussière, des banquettes de bois blanc
aux coussins d'un vert profond attendent les joueurs fatigués. C'est
là, dans cet écrin de verdure où les lauriers-roses embaument
l'air de leurs notes sucrées, que Phil vient s'installer. Au-dessus
de lui, dans le feuillage dense des arbustes qui montent la garde, un
chœur invisible d'oiseaux égrène des gazouillis cristallins, comme
pour commenter chaque mène.
Coiffé
de sa casquette, chaussé de lunettes de soleil et torse-nu, mon
lièvre observe le ballet des boules qui se rapprochent du cochonnet
dans un clac sec et métallique. Pour ses copains, ce terrain est
sacré : on y joue sous le soleil vers 17 heures, dans la
convivialité d'un salon de jardin improvisé. Et tout naturellement,
le regard acéré de Phil et son calme olympien le désignent comme
l'arbitre incontesté de ces joutes fraternelles. Entre deux
palabres, il tranche les litiges avec un sourire, tandis que les
boules tracent des sillons éphémères sur cette terre rouge qui
est, le temps d'une partie, le centre du monde.
Pour
les joueurs de ce terrain de fortune, le sérieux n'exclut jamais la
malice. En bordure de cette étendue de poussière ocre, un panneau
de score s'élève comme un totem ludique sur son mât bleu azur. Les
points s'y égrènent de 1 à 13, marqués par deux pinces à linge,
l'une turquoise et l'autre rouge, qui s'accrochent aux chiffres comme
des oiseaux sur une branche.
Parfois,
le spectacle change de nature : un paon au plumage d’un bleu
électrique s'invite sur le chemin près du terrain. Dans un froufrou
de soie, il déploie soudain son éventail de plumes ocellées,
faisant la roue avec une vanité royale devant une poule indifférente
qui continue de picorer la poussière dorée. C’est dans ce décor
flamboyant, entre l'éclat fuchsia des bougainvilliers et le parfum
poudré des fleurs, que je rejoins Phil une fois mes écritures du
jour achevées.
Après
avoir partagé avec lui l'issue d'une partie arbitrée à la pince à
linge, je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent :
le Salon des Oliviers. Sous la voûte protectrice des vieux arbres
aux troncs tourmentés, le fer forgé noir dessine des volutes
élégantes. C’est une invitation à la paresse sacrée, contredite
par un festival de coussins safran, mandarine et émeraude.
La
lumière filtre à travers les feuilles argentées, jetant des ombres
dentelées sur le gravier. Au loin, j'entends le clapotis de la
piscine dont le bleu vibre derrière le rempart des parasols en
paille. J’accomplis alors mon rituel : je déploie ma
serviette rouge et blanche, tel un drapeau de paix. Je l'étale avec
soin pour garantir que seule l'histoire de Sarah Lark laissera une
empreinte sur mon esprit, et non la structure des coussins sur mes
cuisses. Enfin installée, bercée par le murmure de la brise et le
souvenir des rires, je m'enfonce dans mon cocon pour un voyage sans
retour vers la Nouvelle-Zélande. À mes côtés, fidèle compagne de
mes lectures comme de mes écritures, une bouteille d'eau fraîche
monte la garde ; mais sous l'ardeur de l'Astre, son niveau
diminue avec une rapidité déconcertante, comme si le soleil
lui-même cherchait à s'y abreuver.
***
«Le bonheur est une
forme de passivité qui consiste à ne pas vouloir que le moment
présent s'achève.»
Sylvain Tesson, écrivain
et essayiste français.
***
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la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant
de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
Aujourd'hui,
certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité
et du changement climatique.
Mes origines sont de
Madagascar.
***
Le décor invite à la pause autant qu'à la compétition.
... Le sérieux n'exclut jamais la malice. En bordure de cette étendue de poussière ocre, un panneau de score s'élève comme un totem ludique....
Sa floraison d'un orange cuivré semble brûler d'un feu intérieur.
Puis, un autre tournant m’offre une claque fuchsia.
...je m'éclipse enfin vers mon palais de fer et d'argent : le Salon des Oliviers.
Oh zut ! Vite, vite ! Entre deux coups de soleil, je file vérifier si cette sacrée boule touche enfin le cochonnet... Arbitrer sous 40 degrés, c'est un sport de haut niveau !
Une petite gorgée d'eau fraîche, mes lunettes sur le nez et Sarah Lark pour m'évader...
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Après
une journée passée sous le joug d'un soleil de plomb, l'heure de la
métamorphose a enfin sonné. Pomponnés avec un soin jaloux, Phil et
moi avons délaissé notre fidèle demeure pour grimper dans la
carapace d'un couple d'amis. Le jour déclinait, mais la chaleur,
tenace, restait suffocante, collant à la peau comme un souvenir
d’après-midi. Fenêtres grandes ouvertes pour quémander un
souffle d’air, je regardais défiler Marrakech la rouge, désormais
parée de sa robe de nuit.
Sur
les boulevards, les spots encastrés au sol transformaient la
chaussée en un tapis de lumière, soulignant le défilé
impressionnant de mes congénères d'acier. Je savourais, pensive, la
danse immobile des palmiers qui semblaient cueillir les premières
étoiles au cœur de la palmeraie. Entre deux hauts murs, secrets et
jaloux, dissimulant des résidences dont on ne devinait que le luxe
silencieux, un chemin de béton s’est ouvert sous nos roues.
C’était une sente improbable, s’étirant à n’en plus finir,
au point que je me demandais quel palais de fête pouvait bien se
cacher dans un tel recoin de solitude.
Puis,
le parking est apparu, tel un écrin au cœur de la nuit noire. C'est
là, entre deux palmiers montant la garde comme des sentinelles
hiératiques, qu’une apparition m’a saisie. Surgie d'un autre
temps, une icône de noir et de blanc nous attendait. Exposée sur un
support circulaire rappelant un astre nocturne, cette photographie
nous projetait instantanément dans l'âge d'or de la haute couture.
Cette
femme au chapeau incliné avec une audace folle, à la taille cintrée
avec une précision d'orfèvre, incarnait à elle seule cet esprit
«chic et mystérieux» que je vous murmurais hier. Sous la caresse
des projecteurs, le grain du papier semblait dialoguer avec l'écorce
rugueuse des arbres et l'odeur chaude de la terre arrosée. Ce
n'était plus une simple photo, c'était un présage, un avant-goût
de la magie qui s'apprêtait à nous emporter.
Sur
le parking, des gardiens aux gestes précis nous ont désigné le
refuge où notre carapace attendrait sagement notre retour. Puis,
d'autres sentinelles de la nuit nous ont ouvert les portes avec une
déférence telle que, l’espace d’un instant, j’ai cru que les
projecteurs n’éclairaient que nous. Un ultime rideau s’est levé,
et là, je suis restée coite, le souffle coupé par cette débauche
d'élégance.
Le
décor était un écrin de velours et de lumière : des fauteuils
crapauds, vêtus d'un tissu crème aussi doux qu'une caresse,
entouraient des tables rondes drapées de nappes d’un noir profond.
Sous les lustres, le cristal des verres étincelait comme des
diamants de rosée, tandis que l’argenterie des couverts jetait des
éclats vifs. Tout autour de nous, c’était la valse silencieuse
des serveurs, ombres élégantes vêtues de jais, dont les chemises
sombres se confondaient avec le mystère de la salle.
Nous
nous sommes installés en ligne, tels des spectateurs privilégiés,
face à une scène encore timide. Un chanteur y égrenait une mélodie
de blues, sa voix suave flottant dans l'air comme une écharpe de
soie, devant un immense rideau pourpre qui gardait jalousement ses
secrets.
À
gauche, le bar scintillait de mille feux. Des étagères de verre,
suspendues comme par enchantement, pliaient sous le poids de flacons
ambrés et de bouteilles aux reflets de pierres précieuses. Derrière
ce comptoir de lumière, un barman orchestrait une partition
rythmée : le cliquetis joyeux et cristallin des glaçons dans
le métal du shaker composait une percussion rafraîchissante, un
prélude glacé qui s’accordait étrangement bien aux notes chaudes
du blues.
Un
serveur, dont la courtoisie n'avait d'égale que la blancheur de son
sourire, nous a déposé les cartes, promesses de délices à venir.
Tandis que mes congénères étudiaient leurs choix avec une gravité
de diplomates, je me laissais tenter par un chou braisé aux effluves
boisés, suivi de linguines aux calamars, pour finir sur la note
acidulée d'un tiramisu à la fraise.
Quelle
ne fut pas ma surprise, et mon discret amusement, lorsqu'on déposa
devant moi une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate,
où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées comme
des naufragés sur une mer de pourpre ! Je ne m'attendais certes
pas à une telle débauche de pâtes dans ce temple du spectacle,
mais qu'importe ! Dans cette ambiance électrique, l'appétit se
nourrissait autant de notes que de sauce. Les serveurs, tels des
anges gardiens du bien-être, veillaient sur nos verres avec une
attention de chaque instant.
Sur
scène, le rideau n'était plus qu'un souvenir. Les chanteurs,
véritables alchimistes de l'air, chauffaient la salle à blanc. Un
couple de danseurs, lestes et souples comme des lianes, dessinait une
chorégraphie habitée, leurs corps racontant des histoires de
passion et de feu. Les langues se mélangeaient dans un tourbillon
international : les sonorités rocailleuses de l'espagnol
épousaient la poésie du marocain, tandis que l'anglais et notre
cher français scellaient cette Babel mélodique. Il y avait souvent
une musique entraînante algérienne, je reconnaissais sans peine les
chansons de Faudel.
Juste
devant nous, une jeunesse marocaine rayonnante de bonheur donnait le
ton. Ils dansaient, les mains levées vers la scène, se dandinant
avec une joie si communicative qu'elle semblait faire vibrer la nappe
noire de notre table. La contagion fut telle que Phil et moi,
délaissant un instant notre réserve de voyageurs, nous sommes
accordés une danse sur un rythme entraînant. Dans cet instant, le
Lièvre et la Tortue n'avaient plus d'âge, portés par le battement
de cœur de Marrakech.
Au
sein de la troupe, une figure haute en couleur s'est imposée à nos
sourires : une femme d’un certain âge, toujours chapeautée,
qui se dandinait avec une énergie contagieuse de la scène à la
fosse, s'invitant même parmi les convives pour taquiner ces
messieurs. Elle était le sel de la soirée, un tourbillon de malice
qui faisait vibrer la salle.
Pourtant,
mon regard s’égarait ailleurs, irrésistiblement attiré par une
autre artiste dont la présence me bouleversait. Petite, la peau d'un
noir d'ébène et les cheveux frisés tirés en arrière, elle
portait deux délicates boules de chaque côté de son visage avenant
pour dompter sa belle tignasse. En l'observant, un souvenir vieux de
plusieurs décennies a surgi de ma mémoire : elle était
l’image même de «Malika», ma poupée Bella que tant de petites
filles chérissaient à mon époque.
L’émotion
m'a submergée en me rappelant qu’à dix ans seulement, j’avais
déjà pris la plume pour écrire l'histoire de trois femmes
solidaires, une Française, une Américaine et une Africaine que
j'avais nommée, justement, Malika. Voir cette chanteuse sur scène,
rayonnante dans sa robe à paillettes blanches, puis réapparaissant
dans un fourreau noir tout aussi scintillant, c’était voir mon
personnage d’enfant prendre vie sous les projecteurs de Marrakech.
Je
l’écoutais avec une ferveur particulière, les mains battant la
mesure et les pieds s’agitant sous la nappe noire, tout en guettant
avec impatience le lever du grand rideau pourpre. Les habitués
m’avaient conté monts et merveilles : jadis, ce rideau
s'ouvrait sur un orchestre majestueux, un pianiste faisant bondir les
marteaux sur les cordes, tandis qu’un guitariste et un trompettiste
faisaient vibrer les marches d’un escalier de lumière.
Hélas,
le rideau est resté obstinément baissé, muet comme une paupière
close. Le monde d’après Covid a ses blessures invisibles et ses
finances en berne ; la magie des cuivres et du piano a dû
s'effacer devant la froide efficacité d'une sono. Malgré ce silence
des instruments, l'âme de Malika et le talent des voix ont suffi à
combler ce vide, transformant cette soirée en un magnifique chapitre
de mon carnet vert.
En
guise de final, puisque le rideau ne pouvait retomber, c'est le
drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous. Il a survolé
les convives tel un baldaquin protecteur, nous enveloppant de sa
chaleur rouge et de son étoile verte, tandis qu'une pluie
scintillante de confettis s'abattait sur la scène, transformant
l'air en un brasier de paillettes.
La
fête a fini par s'étirer jusqu'aux confins de la nuit, laissant
derrière elle un parfum de fête, de rires et de nostalgie. En
quittant cet écrin de velours, nous avons retrouvé la fraîcheur
salvatrice de la nuit de la palmeraie. Le trajet retour dans la
carapace de nos amis fut une transition silencieuse, chacun bercé
par les échos des voix et les reflets des paillettes.
Nous
avons regagné notre petit village sur la pointe des pieds, étouffant
le moindre craquement de gravier pour ne pas réveiller les lièvres
et les tortues plongés dans leur sommeil. Sous le dôme étoilé de
Marrakech, retrouver ma carapace a eu la saveur d’un vieux manteau
familier, protecteur et chaleureux. Phil, arborant toujours ce
sourire radieux né de notre danse partagée, a verrouillé notre
sanctuaire avec une solennité tranquille. Ce soir-là, la
Nouvelle-Zélande de mon roman pouvait bien attendre ; ma propre
histoire s’écrivait en technicolor, bien trop vibrante d’émotions
pour être délaissée au profit d’une fiction.
J’ai
déposé mon carnet vert sur la table, la plume enfin apaisée. Je me
suis endormie bercée par ce sentiment délicieux : les rêves
de la petite fille de dix ans avaient enfin trouvé leur scène.
Aujourd'hui,
j'ai repris la plume pour ancrer sur le papier les échos de cette
merveilleuse soirée passée avec nos amis. Le soleil brille, la
menthe infuse, et je sais que demain sera un autre jour de lenteur et
d'émerveillement.
***
«L'enfance est le sol
sur lequel nous marcherons toute notre vie.»
Lya Luft (1938–2021),
écrivaine, poétesse et traductrice brésilienne
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez
la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant
de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
Aujourd'hui,
certaines de mes espèces déclinent à cause de la consanguinité
et du changement climatique.
***
Surgie d'un autre temps, une icône de noir et de blanc nous attendait. Exposée sur un support circulaire rappelant un astre nocturne, cette photographie nous projetait instantanément dans l'âge d'or de la haute couture.
Un chou braisé aux effluves boisés
une interminable avenue de spaghettis à la sauce tomate, où quelques rondelles de calamars semblaient s'être égarées
Un tiramisu à la fraise
Serait-elle sortie de mon livre ?
Le drapeau marocain qui s'est déployé au-dessus de nous.
M'accordez-vous cette danse Madame ?
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Hier
soir, la chaleur refusait de desserrer son étreinte, transformant ma
carapace en une étuve immobile. Fenêtres grandes ouvertes et
moustiquaires abaissées, je pensais avoir scellé mon sanctuaire.
Mais à peine la lumière fut-elle allumée pour me permettre de
repartir en Nouvelle-Zélande, que je fus prise d'assaut par une
escadrille de moustiques et de moucherons intrépides. Ces
envahisseurs miniatures ont réussi l’exploit de s’insinuer entre
les mailles pourtant si fines de mes filets. Vite, j'ai activé la
lampe bleue, mais celle-ci n'a produit qu'un effet de discothèque
sur ces insectes marocains, visiblement d'un tempérament festif.
Quant à mon huile de citronnelle, dont je m'étais badigeonnée avec
ferveur, elle semblait leur servir d'apéritif plutôt que de
rempart. Fâchée et vaincue par ces bestioles immunisées contre
tout, j'ai dû renoncer à mon roman et sombrer dans l'obscurité,
les yeux entrouverts et les oreilles aux aguets, guettant le moindre
bzzz menaçant.
Ce
matin, l'inspection scrupuleuse devant le miroir fut un soulagement :
pas une piqûre, pas une trahison cutanée. Mon corps est resté
intact, préservé d'une boursouflure qui aurait ruiné mon allure
pour la soirée mémorable qui s'annonce !
Aux
aurores, le village s'est réveillé dans un vacarme de métal.
C'était le branle-bas de combat : un groupe de trop grosses
carapaces tentaient de reprendre la route, déchirant le silence par
le grincement sec des débrayages et les rugissements d’accélérateurs
superflus. Ces mastodontes recrachaient d'épaisses volutes de fumée
noire, de lourds nuages qui venaient souiller l'azur naissant et
troubler l'atmosphère sereine de notre petit village. L'odeur âcre
du diesel s'invitait sans gêne, s'agrippant aux narines et masquant
un instant le parfum des fleurs. Phil regardait sans prétention ces
vaisseaux en perdition manœuvrer avec peine dans ce brouillard de
pots d'échappement. Entre deux marches arrière et trois coups de
volant désespérés pour éviter les palmiers, les bougainvilliers
fuchsia et les parterres de rosiers, il fallait surtout réussir le
contournement héroïque de l’obstacle suprême : la célèbre
baignoire à toutous !
Rappelez-vous
ce que j'écrivais le 31 janvier : «...Ici, la ligne droite
est un concept oublié. Il s’agit de frôler sans jamais écorcher
les carrosseries étincelantes des congénères et, surtout, de
réussir le contournement héroïque de l’obstacle suprême :
la baignoire à toutous ! Cette pièce d'eau improbable, où
flottent parfois des effluves de shampoing canin, exige toute la
concentration d'un lièvre. Hélas, certains n'ont pas le pied marin,
ni le sens du virage... et c'est la catastrophe !»
Phil,
qui a passé sa vie à dompter de gigantesques bahuts, gardait un
silence amusé. Là où deux manœuvres précises auraient suffi à
son œil d'expert, il laissait les autres s'épuiser en
vrombissements inutiles, certain que son fier vaisseau, guidé par
son pilotage d'élite, glisserait toujours entre les pièges sans
jamais égratigner ma carapace.
En
cette fin de matinée, le calme est revenu. Mon carnet vert, ce
précieux cadeau d'Alice, ouvert devant moi, je savoure la vapeur
parfumée et sucrée de mon thé à la menthe. Je n'écrirai pas cet
après-midi ; je prendrai mon livre pour rejoindre mon endroit
favori, à l'ombre d'un bougainvillier dont les fleurs rouges tombent
sur mon écran comme des confettis. Trois ou quatre papillons aux
ailes bigarrées voltigent autour de moi ; je relève parfois la
tête pour savourer leur danse. La liberté d'un jour se partage...
Ma
lecture sera brève, car mon esprit est déjà tourné vers ce soir.
Je vous fais la promesse de reprendre la plume demain pour vous faire
partager cet éclat de plaisir qui nous attend.
D'ici
là, je laisse le soleil de Marrakech dorer les pages de mon carnet
vert, tandis que la tortue et le lièvre s'apprêtent, en silence, à
troquer son ombre pour la lumière des projecteurs.
***
«La lenteur est la
condition même de l'émerveillement.»
Sylvain Tesson, écrivain
et essayiste français.
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez
la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant
de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
Mon fruit est
comestible et très nutritif est populairement appelé le «pain de
singe».
***
Photo du Net, je n'ai pas pu m'approcher les propriétaires étaient tous là...
J'attends l'heure pour aller à la fête...
Ouah, ces drôles de manœuvres...
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
Aujourd’hui,
le mercure a encore grimpé d’un cran. Dans notre petit village,
c’est le défilé des petites tenues : les tortues arborent
des robes légères aux couleurs printanières, tandis que les
lièvres s'exposent torse nu. Phil, par exemple, a poussé le
perfectionnement de son bronzage jusqu’à prendre une teinte
pratiquement congolaise, là où d'autres, moins prudents, virent au
rouge écrevisse sous les morsures du soleil. Moi, je reste sur mes
gardes ; j'ai bien trop peur que ma carapace ne finisse par se
désagréger sous ces rayons implacables !
Le
chemin vers la piscine est une procession de serviettes sous le bras.
Les enfants ouvrent la marche : deux frères, reconnaissables
aux dessins géométriques identiques de leurs slips de bain vert et
noir, serrent un ballon contre eux, tandis que d'autres s’arment de
frites en mousse aux couleurs pastels, pour leur premier
corps-à-corps avec l’eau. En traversant le village, j'enregistre
tout : les éclats de voix, les paréos qui volent, les objets
hétéroclites... une véritable Babel où les langues s'entremêlent.
Pour
m'isoler de ce brouhaha international et des cris d'enfants, je
rejoins mon sanctuaire : un coin d'ombre près du restaurant,
abritée par un bougainvillier. À travers l'entrelacs des fleurs,
j'aperçois un azur pur, enfin débarrassé des menaces d'orage de la
veille. Aujourd'hui, j'ai troqué mon thé brûlant contre une
bouteille d'eau fraîche, une alliée indispensable alors que l'air
vibre de chaleur.
Pourtant,
au milieu de cette «lenteur sacrée» que nous avons l’indécente
chance de savourer, certains ne chôment pas. En chemin, mon regard a
croisé celui d'un artisan du vert. À mon humble goût de tortue en
robe légère, il me semblait bien trop habillé pour la besogne :
enveloppé dans un pull en maille grise à larges rayures noires, il
bravait la canicule avec une dignité tranquille, là où j'aurais
déjà capitulé depuis longtemps.
Je
l’ai interrompu entre deux «paf» sourds de sa pioche contre le
sol aride pour lui voler un portrait. Il s'est figé, tel un seigneur
de la terre. Sous sa casquette sombre, son visage sculpté par le
grand air offrait un regard calme. Sa barbe poivre et sel, taillée
avec une précision de courtisan, contrastait avec son pantalon de
velours brun et ses chaussures de marche, tous deux marqués par les
nobles poussières du labeur.
Le
naturel a vite repris le dessus. Je l’ai observé, de nouveau
courbé, maniant sa pioche avec une vigueur rythmée par le
froissement des palmes sèches. Ses mains expertes labouraient le sol
au pied d'un jeune palmier, dans un effort muet pour maintenir la
vie. Le contraste était saisissant : au premier plan, la sueur
et la terre brune ; en arrière-plan, l'explosion presque
irréelle des bougainvilliers roses et orangés qui semblaient
éclater de rire sous le soleil.
Près
de son arrosoir bleu, l’homme sculptait le paysage sous l'œil
lointain de ma carapace qui veillait sur mes secrets. Entre le
chuintement de l'eau d'arrosage et le gazouillis des oiseaux, cette
rencontre résonnait avec cette «note de fraternité» que Phil aime
tant cultiver. Dans ce jardin où tout semble n'être que luxe et
farniente, le geste de cet homme me rappelait que chaque éclat
fuchsia est le fruit d'un dialogue acharné, et parfois épuisant,
entre l'homme et le désert.
Cet
après-midi, je reprends ma serviette et mon livre pour m'évader à
nouveau. Tandis que mon corps reste sagement ancré à l'ombre d'un
bougainvillier flamboyant, mon esprit, lui, s'envole vers les
horizons lointains de la Nouvelle-Zélande d'un siècle ancien.
Installée près des portes en chêne du restaurant, je savoure ce
luxe minuscule : sentir la caresse fraîche d'un souffle de
climatisation sur ma peau alors que, de l'autre côté des fleurs,
Marrakech continue de brûler doucement sous l'or du soleil.
Pourtant,
une autre forme d'impatience commence à frémir dans ma carapace.
Entre deux pages, mes pensées s'échappent vers les vêtements que
j'ai soigneusement préparés ce matin pour demain une soirée qui
s'annonce mémorable. Phil sourit de ma prévoyance, et vous, vous ne
doutez de rien. Je garde jalousement ce secret dans les plis de nos
étoffes de fête, une promesse de paillettes et d'émotions que je
ne vous ferai découvrir que dimanche. D'ici là, laissez-moi rêver
encore un peu à l'ombre de mon jardin marocain.
***
«Le secret de la joie
est de savoir garder pour soi la promesse du lendemain.»
Anonyme
***
Vous aimez jouer ?
Alors voici un nouveau quiz. Il y aura 13 indices et vous trouverez
la réponse le 25 avril. Comme d'habitude, vous pouvez donner autant
de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées !
Je suis le doyen.
Je suis une anomalie
visuelle.
Personne ne peut
connaître mon âge.
Je suis un réservoir
vivant.
Ma silhouette est en
forme de «bouteille».
Mes fleurs blanches
ne s'ouvrent qu'à la tombée de la nuit pour être pollinisées par
des chauves-souris.
Je sers de lieu de
justice et de réunion pour le village.
***
Je l’ai interrompu entre deux «paf» sourds de sa pioche contre le sol aride pour lui voler un portrait.
L’homme sculptait le paysage sous l'œil lointain
Si tu aides le monsieur, tu devrais mettre une casquette sur la tête et des lunettes de soleil sur le nez...
Cet après-midi, je reprends ma serviette et mon livre pour m'évader ... de l'autre côté des fleurs, Marrakech continue de brûler doucement sous l'or du soleil.
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !