lundi 4 mai 2026

L'Appel du Grand Large

Les voiles blanches de ma lessive d'hier, après avoir dansé sous les rayons d'or et le souffle des cimes, ont enfin rejoint les tiroirs de ma carapace, impeccablement repassées et parfumées de grand air. Une ultime corvée, quelques pièces lavées à la main, claque encore joyeusement au vent souverain qui descend des sommets, comme un dernier signal d'adieu. Sous mon toit de métal, l'ordre règne : l'inventaire des placards est achevé depuis hier et ma liste de courses, telle une feuille de route gourmande, n'attend plus que son exécution.

Je quitte ces hauteurs le cœur lourd mais comblé. J’emporte avec moi le souvenir vibrant des singes magots, ces exilés au regard d'ambre à qui nous avons tendu un peu de vie dans un flacon de cristal. Un geste dérisoire, je le sais, mais si chaque voyageur acceptait de devenir, l'espace d'un instant, un porteur d'eau... J’emporte aussi les parfums de l’étable où les chèvres, au milieu du foin blond, nous ont confié leur précieux fromage, ainsi que l'or ambré de l'apiculteur, ce miel de caroubier et d'oranger qui embaume déjà mes placards.

Et que l'on se rassure : la tortue est saine et sauve ! Malgré l'agitation des derniers jours, je n'ai point été attaquée par la farouche troupe de «petits indiens» qui battaient la campagne. Bien qu'ils aient investi les allées, armés de leurs bâtons de guerre, aucune flèche imaginaire n'a percé ma coquille. Je sors donc indemne de ce village d'altitude, prête pour de nouvelles conquêtes.

J’ai aimé ce Maroc vert, ces montagnes qui respirent et ce silence qui soigne. Pourtant, ma nature de tortue me titille ; ma carapace commence à peser sur place. Il me faut l'avouer : l’Océan, avec un O aussi vaste que l'horizon, me manque cruellement. J'ai soif d'iode, de sel et de ce bleu délavé qui se confond avec le ciel.

Demain sera consacré au rituel du rangement, ce moment où chaque objet retrouve sa place pour affronter les secousses de la route. Mercredi, dès l'aube, nous lèverons l'ancre vers une destination mystérieuse... Je vous laisse à vos pronostics et à vos cartes, car si votre regard suit la ligne de mon envie, vous pourriez bien deviner où le vent nous porte.

***

«Partir, c'est s'offrir un nouveau regard sur le monde et un nouveau souffle pour son âme.»

Anonyme

***

Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.

***

Ma carapace est toute propre

Tu étudies les guides du Maroc ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

dimanche 3 mai 2026

Ménage de Printemps et Mélancolie du Départ

Dans notre petit village perché, le temps semble avoir trouvé son point d'équilibre. Il n’y fait ni trop chaud, ni trop froid ; un doux 22 degrés règne en maître sous un soleil caressant, offrant une trêve bienvenue après la fournaise de Marrakech. Ce repos, nous l'avons savouré jusqu'à la lie, laissant le calme des montagnes infuser nos esprits fatigués. Mais pour une tortue et son lièvre, le repos n'est jamais synonyme d'inaction.

Ma carapace, malmenée par les vents du désert, réclamait justice. Nous avons entrepris un véritable rituel de purification pour chasser ce sable voyageur qui s'était glissé jusque dans les moindres recoins. Sous l'effet du savon et de l'huile de coude, le tableau de bord a retrouvé l'éclat de ses premiers jours, reflétant à nouveau la lumière limpide de l'Atlas. Les cuirs et les tissus des sièges, imprégnés de l'odeur du propre, semblent respirer à nouveau. Placards vidés, inventaire méticuleux du frigidaire et du congélateur… tout a été passé au crible.

Pourtant, au milieu de cette organisation sans faille, un manque commence à se faire sentir. Les paniers crient famine et la fraîcheur des vergers voisins ne suffit plus à combler nos envies de diversité : il nous manque ces fruits croquants, ces légumes gorgés de soleil et ces petites bricoles introuvables sur nos hauteurs solitaires. Ce besoin de ravitaillement est le signal indéniable que l'immobilité a fait son temps. Je sens poindre en moi cette hâte familière, cette soif de découvrir ce qui se cache derrière le prochain lacet. L'asphalte nous appelle, noir et prometteur.

Mais le voyage sait aussi se faire patient face aux passions. Demain, la route attendra : Phil a rendez-vous avec l'ovale. La parabole, dressée vers l'azur et parfaitement orientée, capturera l'effervescence de deux matchs de rugby qu'il ne saurait manquer : le Leinster face à Toulon, puis Montpellier défiant les Dragons. Nous attendrons donc mardi pour que la frénésie du rangement s'empare de nous, avant de lever l'ancre le lendemain. Encore quelques instants de répit sous les cimes, le temps d'une dernière mêlée télévisée, avant que le moteur ne vienne enfin rompre la symphonie du silence.

Ce matin, à neuf heures, le décor était pourtant bien différent du calme habituel. Habillée, mon petit déjeuner englouti et ma «carapace» étincelante, j'ai pourtant hésité à sortir de ma coquille. La brume, s'élevant des flancs de la montagne comme une haleine légère, révélait une agitation inattendue : une troupe de «petits indiens» avait investi les allées de mon village ! Armés de bâtons, il ne leur manquait que des plumes imaginaires dans les cheveux pour parfaire l'illusion. Un peu plus loin, les cris de joie annonçaient un tournoi de Wimbledon improvisé ; congés obligent, la jeunesse marocaine célébrait le grand air.

Au milieu de cette effervescence enfantine, certains de ces petits explorateurs m’ont interpellée, s’enquérant de destinations lointaines alors que nous foulions déjà le sol de leur propre royaume. À leur curiosité, je réponds par le trait et le dessin. Je joins à mon carnet le fil d’Ariane de notre odyssée actuelle : un premier sillage de Tanger-Med à Sidi Ifni, une remontée vers les ocres de Ouarzazate, puis un détour sinueux par l’Oasis de Fint et le Ksar d’Aït Ben Haddou avant de rejoindre l’agitation de Marrakech et notre ascension finale vers le calme d'Azrou.

Certains me diront : «Vous n'avez pas été dans le Sud-Est cette année ?». Je leur répondrai que l'on ne peut aller partout sans approfondir l'environnement, sans partager véritablement avec les autochtones. On ne peut tout voir sans risquer de ne rien vivre. Et puis, nous y sommes déjà allés les années précédentes. Pour témoigner de ces chemins déjà parcourus, je joins ici les clichés de nos anciennes traces sur la carte routière.

Ces lignes bleues dessinent le souvenir d'un Maroc plus sauvage encore : la boucle du Draa, les Gorges du Todra à Tinghir, le silence minéral de Tata ou la majesté de Tafraoute. Chaque tracé est une rencontre, chaque point sur la carte est une émotion que je garde précieusement sous mon toit de métal. Revoir ces parcours, c'est comme feuilleter un vieil album de famille : un voyage s'écrit au présent, mais il se nourrit toujours de ses racines.

Assise sur le seuil, humant l'odeur du thé qui s'échappe de la carapace mêlée au parfum pur de la montagne, je contemple ce tracé. Il est le témoin de notre liberté, le fil d'Ariane de notre retour vers l'essentiel.

Le silence est revenu, seulement troublé par les échos lointains du stade télévisé de Phil. Pour moi, l'heure est à l'évasion immobile. Entre deux lignes tracées sur mon carnet vert, je m'apprête à franchir les mers pour rejoindre les brumes du Pacifique. Assise au soleil, la peau caressée par l'air vif de nos 1.300 mètres, je m'immerge dans le second tome de mon roman. Quel luxe étrange et merveilleux : respirer le parfum des cèdres de l'Atlas tout en foulant, par l'esprit, les terres lointaines de Nouvelle-Zélande. Ma carapace est mon navire, mon livre est ma boussole, et cet après-midi n'est qu'une longue et douce dérive vers l'ailleurs.

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«Le voyage est un retour vers l'essentiel.»

Proverbe tibétain.

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.

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Cette année :

De Tanger-Med à Sidi-Ifni

De Sidi-Ifni à Ouarzazate

De Ouarzazate à Marrakech en passant par 
l'Oasis de Fint et Aït Ben Addou

De Marrakech à Azrou, là où nous sommes

Et, les années précédente :






Il faut toujours que je regarde les panneaux de signalisation,
le GPS et la carte routière

Je sais : tu conduis toujours bien !

Regarder un cheval galoper en liberté, c'est voir son propre cœur s'échapper pour aller là où aucun chemin n'est tracé.

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

samedi 2 mai 2026

La Symphonie du Silence

Je savoure mon réveil dans un silence presque sacré. Autour de ma carapace, d’autres tortues et quelques lièvres de passage ont élu domicile, mais une règle invisible semble régir notre voisinage : chacun ici cultive la tranquillité comme on cultive un jardin secret. Perchés à 1.300 mètres d’altitude, nous sommes tous blottis sous les cerisiers dont les fruits, encore timides et d'un vert tendre, attendent sagement les baisers du soleil de juillet pour se muer en perles de rubis. Sous cette fraîcheur matinale de l’Atlas, l'agitation du monde semble appartenir à une autre vie.

Mes voisins les plus proches sont aussi les plus discrets. Il y a d'abord mon fidèle pinson d'Afrique, petit aristocrate au manteau gris-bleu et au plastron de brique, qui sautille sur l'herbe perlée de rosée sans un bruit. Au-dessus de nous, la cigogne, élégante silhouette de noir et de blanc, déploie ses ailes avec une grâce feutrée avant de regagner son nid. Même l’âne, installé dans la prairie voisine, et la vache de la gérante, qui se promène nonchalamment entre les cerisiers de notre petit village, semblent avoir troqué leurs appels sonores pour une contemplation paisible, l'odeur du foin frais et de la terre humide suffisant à leur bonheur.

Quant au chien de garde au pelage roux, sentinelle de ce havre de paix, il a compris que sa mission ce matin n'est pas d'alerter, mais de préserver. Le voici d'ailleurs, allongé avec une élégance rustique sur le sol de terre et de graviers, là où le soleil commence à chauffer la pierre. Sa robe, un dégradé de fauve et d'ocre, semble avoir été empruntée aux collines environnantes. Il veille, immobile comme une statue de terre cuite, les oreilles attentives au moindre bruissement de la prairie, près à éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Une fois mon pinson salué et le petit-déjeuner savouré, je me suis adonnée au plaisir simple des tâches domestiques. Ma lessive, étendue sous la voûte des cerisiers, devient une parure de voiles propres claquant doucement dans la brise. Sous les rayons d'un soleil généreux, chaque fibre s'imprègne de l'odeur du grand air et du parfum des cèdres, transformant ce geste quotidien en une célébration de la vie nomade.

En attendant que le vent et la lumière fassent leur œuvre, je m'accorde encore deux ou trois jours de ce luxe nécessaire à cette altitude privilégiée. Puis, tout naturellement, l'appel de l'asphalte et la curiosité du chemin reprendront leur place. Ma carapace quittera alors l'ombre des cerisiers pour poursuivre son odyssée, emportant dans ses bagages le silence des cimes et la douceur de cet intermède suspendu. Mais pour l'heure, mon seul horizon est celui de la page blanche.

Mon atelier est d'une simplicité royale : un transat à l'armature vert amande posé sur le tapis d'herbe grasse. Sur mes genoux, mon carnet vert repose, ouvert sur le monde, flanqué de son fidèle compagnon, mon crayon de bois à la mine affûtée. Ma gomme, petite sentinelle blanche, est là elle aussi, prête à effacer les hésitations. Lovée dans mon transat, je laisse mon regard dériver entre le vert des branches et le bleu du ciel, guettant le passage d'une ombre ou le frémissement d'une feuille pour nourrir mes écrits. Sous la voûte protectrice des vergers, la tortue se fait poète, et chaque mot tracé devient une perle de temps que je dérobe à l'oubli.

L'atmosphère est mon premier mot, le socle de mon tableau. Avant même que la mine de mon crayon ne caresse le grain du papier, je m'imprègne des senteurs d'humus et de résine qui flottent dans l'air. Je décris ce que je vois avec la précision d'un peintre, mais ma toile n'est jamais figée. Elle s'anime au gré du balancement lent de la vache sous les vergers ou des déplacements feutrés de mes voisins. Le ballet matinal est charmant : il y a ceux qui se dirigent vers les bidons bleus du tri écologique et ceux qui filent vers les sanitaires, un précieux rouleau de papier sous le bras avec cette décontraction naturelle qui me fait sourire. Puis, il y a le défilé des bassines, débordant de vaisselle, qui reviennent des bacs, étincelantes et dégoulinantes.

Sous la pointe de mon graphite, c’est d’abord le vert de la montagne qui s’invite, pluriel et changeant. Au premier plan, de grandes fleurs d'un jaune solaire semblent bousculer la sagesse des vieux murets de pierres sèches. Derrière ce rideau d'or, le vert explose : les cerisiers au feuillage généreux forment une garde d'honneur, tandis qu'au loin, la montagne s'habille de l'étoffe sombre des forêts de cèdres. Je devine la terre ocre poindre sous une herbe rase, comme une peau chauffée par le jour, et une petite maison au toit de tuiles, minuscule sentinelle de pierre nichée entre les vergers et la forêt sauvage. Ce vert, c’est le sang de l’Atlas, une promesse de fraîcheur que je fais couler entre les lignes de mon carnet vert pour qu’elle ne s’assèche jamais. Plus qu'un paysage, ce tableau est un récit en mouvement, une œuvre qui respire au rythme de la montagne ; une œuvre que je signe et que je partage aujourd'hui.

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«Peindre, ce n'est pas copier la nature, c'est saisir une impression.»

Paul Cézanne (1839 – 1906), peintre français provençal

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.

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Voici les clichés qui m'ont permis de peindre ce tableau vivant 






Nouvelle lecture pour chacun,
en ce qui me concerne je continue vers la Nouvelle Zélande
avec le second tome...

Je regarde et m'inspire...

Ton parasol ne sert pas à grand chose
pour te protéger du soleil....

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

vendredi 1 mai 2026

L'Ombre des Géants et la Soif des Égarés

Dans ce nouveau petit village, le silence a enfin déposé ses bagages. Le chien de garde local, flegmatique, ne s'abaisse plus aux joutes oratoires avec ses congénères ; il se contente d'un regard souverain pour éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Quel baume pour l'esprit que ce calme retrouvé !

Chaque matin, ma carapace reçoit la visite d'un pinson d'Afrique, petit ambassadeur aux plumes chatoyantes. Juste au-dessus de nous, une cigogne fend l'azur, des brindilles plein le bec, pour rejoindre son nid juché sur la cheminée voisine. Je l'écoute craqueter, un son sec, presque mécanique, qui rythme mes réveils. Elle fait son lit comme je fais le mien, avec cette différence touchante qu'elle prépare le berceau d'une future lignée. Ici, entre les montagnes de l'Atlas, nous respirons. L'air a l'odeur du cèdre et du temps suspendu. Le mercure, après une timide révérence à 18 degrés, remonte aujourd'hui vers les 22, nous offrant une tiédeur exquise, bien loin de la morsure de Marrakech.

Mais ma curiosité est teintée d'une sensibilité à vif. Je ne peux ignorer le drame qui se joue sous les frondaisons séculaires.

Tout le monde connaît ces familles de Magots, ces cercopithécidés au regard si humain, devenus les mendiants d'une «route-poubelle» pour la seule distraction de passants inconscients. On a transformé leur sanctuaire en cirque, oubliant que la forêt de cèdres était leur demeure bien avant d'être notre terrain de jeu.

Le WWF est formel : ce n'est pas le singe qui détruit la forêt, c'est la soif et l'empreinte de l'homme. En quinze ans, la densité de cette cathédrale de verdure a fondu de 40 %. Le surpâturage a confisqué chaque source, chaque filet d'eau au profit des troupeaux «comestibles». L'homme sauve le mouton qu'il va manger, mais condamne le macaque qu'il prétend admirer.

Imaginez la déshydratation sous la canicule... Une torture invisible. Les badauds leur jettent des confiseries comme on jette des pièces à un amuseur, mais personne ne pense à leur offrir l'essentiel : l'eau. Au Maroc, pays de l'infinie bonté, la tolérance permet d'ignorer les panneaux d'interdiction, mais ici, cette liberté rime avec cruauté. On abreuve des millions de chèvres, mais on refuse un litre à ces primates en détresse. C'est le paradoxe amer de nos priorités : si le singe se mangeait, sans doute aurait-il son abreuvoir.

Moi, la tortue au cœur tendre, je me sens désarmée devant une cage, mais je suis révoltée devant cette soif orchestrée. Accompagnée de Phil, «mon Lièvre», nous avons décidé de pénétrer sur ce territoire qui ne nous appartient pas, munis chacun d'une bouteille d'eau en guise de rameau d'olivier. Nous n'y allions pas pour être amusés, mais pour respecter leur dignité bafouée.

Voici maintenant le récit de ma rencontre avec ces exilés de l'intérieur, dans la pénombre des cèdres.

Avant de confier nos destins au «carrosse de fer», il a fallu organiser notre logistique. Sur la petite table de notre campement, sous l'ombre légère des cerisiers, j'ai disposé nos munitions de paix. Deux grandes bouteilles d'un bleu limpide trônaient fièrement, flanquées de nos fameux récipients de fortune. Ces fonds de plastique transparent, découpés avec une précision de chirurgienne, semblaient attendre leur heure, tandis que des seaux de recyclage venaient compléter l'attirail. Tout était prêt, rempli à ras bord d'une eau pure qui scintillait sous le soleil. Ce n'était qu'un modeste trésor de plastique et de cristal, mais dans mon cœur de tortue, c'était tout l'or du monde.

Armés de ce chargement précieux, nous avons pris place dans une petite carapace de métal, plus communément appelée taxi. Pour ménager nos précieux dirhams et limiter notre empreinte de carbone, un autre couple s'est glissé dans l'habitacle. Nous étions quatre voyageurs, mais deux seulement portaient le fardeau sacré de l'eau. Une fois déposés sous la voûte majestueuse de la forêt, chaque binôme a pris son envol vers des sentiers divergents. Nous avions soixante minutes devant nous, soixante minutes pour accomplir notre mission avant que notre carrosse de fer ne vienne nous récupérer, ici même, au pied du Cèdre Gouraud.

Mais au fait, pourquoi ce nom ? Ce colosse de bois porte l'ombre d'un homme : le colonel, devenu général, Henri Gouraud (1867-1946). Figure militaire française de la période coloniale, il fut l'un des acteurs de la «pacification» du Moyen-Atlas. Aujourd'hui, son nom survit à travers ce cèdre séculaire, monument naturel immuable qui semble avoir oublié les bruits de la guerre pour ne plus abriter que le silence des cimes et la soif des égarés.

À cet instant précis, mon cœur entamait une chamade endiablée. Si l'impatience me brûlait les doigts, un léger frisson d'angoisse me parcourait la carapace. Allais-je me retrouver face à des colosses de poils ? L'ombre des cèdres, avec son parfum de résine ancienne et d'humus frais, semblait peuplée de regards invisibles. Dans ce silence seulement troublé par le craquement des aiguilles sèches sous nos pas, j'avais le sentiment d'entrer dans un sanctuaire.

À peine avions-nous fait quelques pas sous la cathédrale de bois que le silence fut rompu. Là, au bord du sentier, les «égarés» nous attendaient. Mon angoisse s'est évaporée à l'instant même où j'ai croisé leur regard. Ils ne cherchaient pas le conflit, ils cherchaient la vie. Sans un bruit, une petite main aux doigts si proches des nôtres s'est avancée. Phil a alors tendu la bouteille.

L'image qui s'est gravée dans ma mémoire est celle d'une communion silencieuse. Dans la lumière crue qui perçait les hautes branches, un petit macaque s'est approché avec une dignité désarmante. Ses mains rousses ont saisi le goulot avec une adresse surprenante. J'ai entendu le «glouglou» de l'eau, ce chant de cristal qui descendait dans sa gorge assoiffée. Ses yeux, d'un ambre profond, semblaient ne plus voir que ce liquide salvateur. À cet instant, le contraste était saisissant entre le métal brillant de la gourmette de Phil et la fourrure sauvage du petit singe, deux mondes que seule une gorgée d'eau parvenait à réconcilier.

Soudain, l'un d'entre eux a marqué une pause. Il ne se contentait plus de boire ; il s'est redressé et a planté ses yeux dans les miens. Ses mains agrippaient la bouteille avec une fermeté jalouse, comme s'il craignait que ce miracle ne s'évapore. Son regard, bordé de paupières claires, n'exprimait aucune agressivité, seulement une curiosité intense. Il semblait me dire : «Je sais que c'est à vous, mais j'en ai tant besoin».

J'ai alors sorti mes récipients découpés. Le plastique, si dérisoire quelques minutes plus tôt, devenait sous mes yeux un calice. En versant l'eau, j'ai vu d'autres ombres se rapprocher sans bousculade, dans une urgence tranquille. L'odeur de la poussière chauffée par le soleil se mêlait à celle, plus sauvage, de leur pelage épais. Chaque goutte tombée sur le béton sec formait une petite tache sombre, vite oubliée face à l'avidité paisible des assoiffés. Ma main tremblait un peu sous le poids de cette responsabilité nouvelle : être celle qui témoigne de leur détresse. Pour une heure, nous n'étions plus des intrus, nous étions les gardiens d'une source éphémère.

Je suis repartie le cœur serré, portant en moi la soif de la forêt, mais l'esprit peuplé de scènes sublimes. Mes souvenirs s'entremêlent aux clichés de mon appareil, gravant à jamais dans ma mémoire de tortue cette rencontre où l'eau est devenue, l'espace d'un instant, le langage de l'âme.

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«On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses animaux.»

Mahatma Gandhi (1869 - 1948), avocat indien, un nationaliste, anti-colonialiste

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.

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Nous étions armés

C'est aussi un lieu d'attractions

Dans la forêt de Cèdres

Ils avaient tous soif !

C'est bien gentil, mais là tu en as renversé...

Viens....

Un corbeau veillait

Le cèdre géant

Si tendre

Curieux !

Sans commentaire

Une autre carapace

Notre visiteur du matin : le pinson d'Afrique

La cigogne fait son nid

Vous êtes amis ?

Je n'avais pas oublié d'emporter de l'eau

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

jeudi 30 avril 2026

L'Or Liquide du Moyen Atlas

Ce matin, l'aube a pris les traits d'un Pinson d'Afrique. Petit ambassadeur ailé au manteau de plumes gris-bleu et aux ailes délicatement soulignées de blanc, il est venu picorer l'herbe fraîche au pied de ma carapace, totalement indifférent au déclic discret de mon objectif. Je l'observais, retenant mon souffle, de peur de briser ce tête-à-tête matinal. Sa silhouette frêle, sautillant sur le tapis de mousse et de trèfles, semblait être le premier sourire de la journée. Ici, dans ce nouveau petit village, le calme est souverain.

Ma curiosité, que certains qualifieraient d'incurable, nous a bien vite arrachés à cette contemplation. À quelques pas d'ici, non loin de la chèvrerie, nous avons repris la route serpentant entre les cèdres séculaires avant de plonger dans un océan de verdure : les pommeraies et les cerisaies. Si, dans les plaines, le temps des récoltes sonne dès mai, ici, l’altitude impose sa propre horloge ; les cerises attendront juillet, voire août, pour offrir leur robe pourpre.

C’est chez un apiculteur, seigneur de ces terres florissantes, que notre escale s'est dessinée. Ce monsieur d’un charme absolu nous a d’abord guidés à travers le squelette de sa future demeure. C’était un exercice d’équilibriste pour la tortue que je suis, zigzagant entre les tuyaux indiscrets et les fers à béton en embuscade. Mon Lièvre, lui, s’en donnait à cœur joie, sautant par-dessus les obstacles avec une aisance insolente !

Depuis une terrasse encore nue de toute rambarde, j’ai découvert un panorama vertigineux. Sous mes yeux s'étendait une marée végétale d'un vert éclatant, où les pommiers et les cerisiers semblaient se fondre dans l'horizon. Au loin, le village se dessinait par petites touches : des toits ocre nichés entre de grands peupliers élancés, et la silhouette élégante d'un minaret veillant sur la vallée. Par endroits, des maisons de terre émergeaient de la canopée comme des sentinelles isolées au pied de collines boisées. À cet instant, l'illusion était troublante ; j'aurais juré avoir été transportée, par quelque sortilège, au cœur des plateaux du Jura.

L’heure de la dégustation avait enfin sonné, et avec elle, le parfum sucré et entêtant de la ruche. Sur la table verte, une parade de miels s'offrait à nous dans leurs bocaux de verre : du plus clair au plus sombre, chaque flacon était une promesse de voyage. Il y en avait pour tous les goûts : celui de montagne, terriblement puissant pour mon palais, celui des fleurs d'oranger, du thym robuste ou du caroubier mystérieux. Si chacun avait sa noblesse, c’est le miel de caroubier qui a conquis mes faveurs. Inconnu jusqu'alors, il m'a séduite par sa finesse aromatique, son velouté et cette douceur infinie qui semble capturer l'âme de la montagne.

Au loin, l’aboiement sporadique d’un chien de berger roulait dans la vallée, seul écho au silence majestueux des cimes.

Pour clore cette visite, nous avons acheté un bocal de miel à la fleur d'oranger et un second de caroubier. Nous avons ensuite regagné l'ombre bienfaisante des vergers. Entre les rangées de jeunes pommiers au vert éclatant, là où la terre remuée sent bon le terroir, nous avons salué les véritables ouvrières. Éparpillées dans cette luxuriante verdure, une centaine de ruches vibraient d'une activité fébrile. Un bourdonnement harmonieux qui scelle parfaitement ce chapitre placé sous le signe de l'abondance et du miel. Puis, l'esprit encore sucré de ces découvertes, nous avons regagné notre petit village pour retrouver nos quartiers sur des parcelles baignées par l'ombre protectrice des cerisiers.

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«La vie est une fleur, le miel en est l'amour.»

Victor Hugo (1802-1885), poète, dramaturge, romancier et dessinateur français

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.

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Je ne me suis pas approchée de peur de déranger les abeilles

Les cerisiers

Je ne suis pas dans le Jura pourtant !



Une mer de verdure


L'heure est à la dégustation

Gourmand ! Je croyais que tu n'aimais pas le miel...


J'adore le miel dans le thé du matin

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

mercredi 29 avril 2026

Le Repos peut bien attendre

Quelle divine nuit, enfin ! Perchés dans les hauteurs de l'Atlas, le mercure a fini par capituler, offrant à ma carapace une fraîcheur presque virginale. Pour la première fois depuis des lustres, le silence s'est fait souverain. Pas un aboiement lointain pour troubler l'obscurité, pas un criaillement de paon mélancolique, pas la moindre pétarade de mobylette venant déchirer le velours de la nuit. Quant à mon Lièvre, miracle des cimes, il s'est tu lui aussi : pas le moindre ronflement n'est venu ébranler les parois de notre logis. En un seul mot : le calme, absolu, profond, presque irréel.

J’avais pourtant juré, dans mes lignes précédentes, que nous goûterions ici aux joies d’un repos mérité pendant quelques jours. Mais me «reposer», est-ce un terme que mon dictionnaire personnel a seulement pris la peine de répertorier ? À peine l'œil ouvert, mon esprit s'évadait déjà au-delà des cèdres.

Il faut dire qu'à quelques encablures de notre refuge, une tentation irrésistible m'appelait : la fromagerie de chèvre du Cèdre Gouraud. Passer à côté de ce temple du fromage sans en franchir le seuil ? Impensable ! Déjà, j'imaginais l'odeur caprine et sauvage du terroir se mêlant au parfum résineux de la forêt. Le repos attendra bien que nous ayons goûté aux trésors de la chèvrerie. La tortue a peut-être besoin de calme, mais son palais, lui, réclame l'aventure !

En quittant la route forestière, nous avons traversé une succession de pommeraies et de cerisaies, véritables jardins d'Éden suspendus sous un soleil radieux. C’est là que s’est dévoilée la façade de la chèvrerie. Sur le mur, une fresque colorée représentant une chèvre rose semblait nous faire un clin d'œil, tandis qu'un large panneau solaire au pied du bâtiment témoignait d'une alliance réussie entre tradition et modernité.

À peine la porte franchie, une odeur boisée et typée m'est montée au nez comme une promesse. Sur un élégant plat blanc, une jeune femme couverte d'un tablier écossait bleue nous a présenté son savoir-faire : des fromages à la pâte souple et onctueuse côtoyaient d'autres plus frais, d'une blancheur éclatante. La lame du couteau glissait sur la croûte fleurie de leur fameux «Camembert» caprin, révélant un cœur fondant dont le goût, délicat et typé, n'avait rien à envier à ses lointains cousins normands.

Nous nous sommes ensuite glissés dans l'écurie. C'est là que j'ai croisé le regard de ces petits chevreaux espiègles aux oreilles immenses. Au milieu de la paille, une miniature de chèvre jouait les sentinelles tandis que ses compères se livraient à une joyeuse gymnastique. Autour du râtelier, le petit troupeau s'affairait : certains nous fixaient avec une curiosité de lutins, leurs oreilles dressées comme des antennes vers nos voix. Juste au-dessus d'eux, les mères passaient leurs longs cous par-dessus les cloisons de bois, nous observant avec une sagesse un peu hautaine. J'ai adoré cet instant suspendu : l'odeur brute et rassurante des bêtes se mêlait au parfum sec et ensoleillé du foin. Phil et moi ne cessions de caresser leur tête tendue vers nos mains.

Quant à mon Lièvre, il a su faire preuve d'une tempérance inattendue ! Je n'ai même pas eu besoin de faire preuve de fermeté : il a contemplé les tomes avec le sérieux d'un expert. Enfin presque... puisque nous sommes repartis avec trois fromages frais et autant de «camemberts». Ce fut un moment délicieux, loin de la cohue et de la chaleur écrasante de Marrakech. Sous l'azur des cimes, nous nous serions presque crus transportés au cœur de la région Poitou-Charente en France.

Une fois de retour dans l’intimité de ma carapace, après avoir englouti nos plats de résistance, nous n'avons pas omis d'apporter sur la table le bon fromage en guise de dessert. Une apothéose gourmande pour sceller cette journée de «repos» si particulière.

Incapable de céder à l'appel de l'immobilité, mon regard a déjà capturé une nouvelle promesse, nichée à quelques battements d'ailes d'ici. Mais pour l'heure, je préfère en draper les contours de mystère ; ce jardin secret ne se dévoilera qu'au lever du prochain chapitre.

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«Le repos est une bonne chose, mais l'ennui est son frère.»

Voltaire (1694-1778), écrivain et philosophe français

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Vous aimez jouer ? Alors retrouvons-nous demain pour un nouveau quiz, il y a aura 10 indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

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Photogénique

Petits chevreaux

Pourquoi vous tournez la tête ?

Je me croyais en France

Passons à la dégustation

Hum ! Trois de chaque s'il vous plaît

Entre ruralité et modernisme

Et hop dans ma carapace

Et trois de ceux là 


J'adore le fromage...
Mais que fais-tu là ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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