Dans ce nouveau petit village, le silence a enfin déposé ses bagages. Le chien de garde local, flegmatique, ne s'abaisse plus aux joutes oratoires avec ses congénères ; il se contente d'un regard souverain pour éconduire les «chiens jaunes» qui oseraient profaner le portail. Quel baume pour l'esprit que ce calme retrouvé !
Chaque matin, ma carapace reçoit la visite d'un pinson d'Afrique, petit ambassadeur aux plumes chatoyantes. Juste au-dessus de nous, une cigogne fend l'azur, des brindilles plein le bec, pour rejoindre son nid juché sur la cheminée voisine. Je l'écoute craqueter, un son sec, presque mécanique, qui rythme mes réveils. Elle fait son lit comme je fais le mien, avec cette différence touchante qu'elle prépare le berceau d'une future lignée. Ici, entre les montagnes de l'Atlas, nous respirons. L'air a l'odeur du cèdre et du temps suspendu. Le mercure, après une timide révérence à 18 degrés, remonte aujourd'hui vers les 22, nous offrant une tiédeur exquise, bien loin de la morsure de Marrakech.
Mais ma curiosité est teintée d'une sensibilité à vif. Je ne peux ignorer le drame qui se joue sous les frondaisons séculaires.
Tout le monde connaît ces familles de Magots, ces cercopithécidés au regard si humain, devenus les mendiants d'une «route-poubelle» pour la seule distraction de passants inconscients. On a transformé leur sanctuaire en cirque, oubliant que la forêt de cèdres était leur demeure bien avant d'être notre terrain de jeu.
Le WWF est formel : ce n'est pas le singe qui détruit la forêt, c'est la soif et l'empreinte de l'homme. En quinze ans, la densité de cette cathédrale de verdure a fondu de 40 %. Le surpâturage a confisqué chaque source, chaque filet d'eau au profit des troupeaux «comestibles». L'homme sauve le mouton qu'il va manger, mais condamne le macaque qu'il prétend admirer.
Imaginez la déshydratation sous la canicule... Une torture invisible. Les badauds leur jettent des confiseries comme on jette des pièces à un amuseur, mais personne ne pense à leur offrir l'essentiel : l'eau. Au Maroc, pays de l'infinie bonté, la tolérance permet d'ignorer les panneaux d'interdiction, mais ici, cette liberté rime avec cruauté. On abreuve des millions de chèvres, mais on refuse un litre à ces primates en détresse. C'est le paradoxe amer de nos priorités : si le singe se mangeait, sans doute aurait-il son abreuvoir.
Moi, la tortue au cœur tendre, je me sens désarmée devant une cage, mais je suis révoltée devant cette soif orchestrée. Accompagnée de Phil, «mon Lièvre», nous avons décidé de pénétrer sur ce territoire qui ne nous appartient pas, munis chacun d'une bouteille d'eau en guise de rameau d'olivier. Nous n'y allions pas pour être amusés, mais pour respecter leur dignité bafouée.
Voici maintenant le récit de ma rencontre avec ces exilés de l'intérieur, dans la pénombre des cèdres.
Avant de confier nos destins au «carrosse de fer», il a fallu organiser notre logistique. Sur la petite table de notre campement, sous l'ombre légère des cerisiers, j'ai disposé nos munitions de paix. Deux grandes bouteilles d'un bleu limpide trônaient fièrement, flanquées de nos fameux récipients de fortune. Ces fonds de plastique transparent, découpés avec une précision de chirurgienne, semblaient attendre leur heure, tandis que des seaux de recyclage venaient compléter l'attirail. Tout était prêt, rempli à ras bord d'une eau pure qui scintillait sous le soleil. Ce n'était qu'un modeste trésor de plastique et de cristal, mais dans mon cœur de tortue, c'était tout l'or du monde.
Armés de ce chargement précieux, nous avons pris place dans une petite carapace de métal, plus communément appelée taxi. Pour ménager nos précieux dirhams et limiter notre empreinte de carbone, un autre couple s'est glissé dans l'habitacle. Nous étions quatre voyageurs, mais deux seulement portaient le fardeau sacré de l'eau. Une fois déposés sous la voûte majestueuse de la forêt, chaque binôme a pris son envol vers des sentiers divergents. Nous avions soixante minutes devant nous, soixante minutes pour accomplir notre mission avant que notre carrosse de fer ne vienne nous récupérer, ici même, au pied du Cèdre Gouraud.
Mais au fait, pourquoi ce nom ? Ce colosse de bois porte l'ombre d'un homme : le colonel, devenu général, Henri Gouraud (1867-1946). Figure militaire française de la période coloniale, il fut l'un des acteurs de la «pacification» du Moyen-Atlas. Aujourd'hui, son nom survit à travers ce cèdre séculaire, monument naturel immuable qui semble avoir oublié les bruits de la guerre pour ne plus abriter que le silence des cimes et la soif des égarés.
À cet instant précis, mon cœur entamait une chamade endiablée. Si l'impatience me brûlait les doigts, un léger frisson d'angoisse me parcourait la carapace. Allais-je me retrouver face à des colosses de poils ? L'ombre des cèdres, avec son parfum de résine ancienne et d'humus frais, semblait peuplée de regards invisibles. Dans ce silence seulement troublé par le craquement des aiguilles sèches sous nos pas, j'avais le sentiment d'entrer dans un sanctuaire.
À peine avions-nous fait quelques pas sous la cathédrale de bois que le silence fut rompu. Là, au bord du sentier, les «égarés» nous attendaient. Mon angoisse s'est évaporée à l'instant même où j'ai croisé leur regard. Ils ne cherchaient pas le conflit, ils cherchaient la vie. Sans un bruit, une petite main aux doigts si proches des nôtres s'est avancée. Phil a alors tendu la bouteille.
L'image qui s'est gravée dans ma mémoire est celle d'une communion silencieuse. Dans la lumière crue qui perçait les hautes branches, un petit macaque s'est approché avec une dignité désarmante. Ses mains rousses ont saisi le goulot avec une adresse surprenante. J'ai entendu le «glouglou» de l'eau, ce chant de cristal qui descendait dans sa gorge assoiffée. Ses yeux, d'un ambre profond, semblaient ne plus voir que ce liquide salvateur. À cet instant, le contraste était saisissant entre le métal brillant de la gourmette de Phil et la fourrure sauvage du petit singe, deux mondes que seule une gorgée d'eau parvenait à réconcilier.
Soudain, l'un d'entre eux a marqué une pause. Il ne se contentait plus de boire ; il s'est redressé et a planté ses yeux dans les miens. Ses mains agrippaient la bouteille avec une fermeté jalouse, comme s'il craignait que ce miracle ne s'évapore. Son regard, bordé de paupières claires, n'exprimait aucune agressivité, seulement une curiosité intense. Il semblait me dire : «Je sais que c'est à vous, mais j'en ai tant besoin».
J'ai alors sorti mes récipients découpés. Le plastique, si dérisoire quelques minutes plus tôt, devenait sous mes yeux un calice. En versant l'eau, j'ai vu d'autres ombres se rapprocher sans bousculade, dans une urgence tranquille. L'odeur de la poussière chauffée par le soleil se mêlait à celle, plus sauvage, de leur pelage épais. Chaque goutte tombée sur le béton sec formait une petite tache sombre, vite oubliée face à l'avidité paisible des assoiffés. Ma main tremblait un peu sous le poids de cette responsabilité nouvelle : être celle qui témoigne de leur détresse. Pour une heure, nous n'étions plus des intrus, nous étions les gardiens d'une source éphémère.
Je suis repartie le cœur serré, portant en moi la soif de la forêt, mais l'esprit peuplé de scènes sublimes. Mes souvenirs s'entremêlent aux clichés de mon appareil, gravant à jamais dans ma mémoire de tortue cette rencontre où l'eau est devenue, l'espace d'un instant, le langage de l'âme.
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«On reconnaît le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite ses animaux.»
Mahatma Gandhi (1869 - 1948), avocat indien, un nationaliste, anti-colonialiste
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Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
- Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
- Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
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| Nous étions armés |
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| C'est aussi un lieu d'attractions |
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| Dans la forêt de Cèdres |
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| Ils avaient tous soif ! |
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| C'est bien gentil, mais là tu en as renversé... |
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| Viens.... |
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| Un corbeau veillait |
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| Le cèdre géant |
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| Si tendre |
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| Curieux ! |
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| Sans commentaire |
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| Une autre carapace |
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| Notre visiteur du matin : le pinson d'Afrique |
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| La cigogne fait son nid |
| Vous êtes amis ? |
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| Je n'avais pas oublié d'emporter de l'eau |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !














