mercredi 6 mai 2026

Cap à l'Ouest

Le signal était donné. Tout était calé, chaque assiette était à sa place, prisonnière de son silence, prête pour les secousses du ruban noir. Phil avait accompli son rituel de mécanicien : eaux usées évacuées, plein d’eau fraîche terminé, et niveaux vérifiés sous le regard attentif du moteur qui n'attendait qu'un signe pour s'ébrouer. Sur mes genoux, la carte était déployée comme un parchemin de liberté, tandis que le GPS illuminait déjà notre premier cap.

Dans mon rétroviseur, je sème mes adieux comme on effeuille une marguerite : je laisse la cigogne à la majesté de son nid, le chien roux à son devoir de sentinelle immobile, et le pinson à ses minuscules royaumes de pelouse. J’abandonne la vache de la gérante à sa déambulation nonchalamment royale entre les cerisiers et l'âne à la paix de sa pâture. Je laisse aussi les «petits indiens» à la poussière de leur campement et les fillettes à l'éclat solaire de leurs bouquets sauvages. Chacun retrouve sa couleur et son cri dans le silence qui se referme derrière nous.

À 7h20, le moteur a enfin rompu le charme de l'altitude. Pas de brouillard pour cette envolée, mais un soleil déjà souverain qui jouait à cache-cache avec les reliefs. Au détour d'un lacet, mon regard plongeait vers le creux des vallées où les rayons se fracassaient sur les toits d'un petit village endormi, les transformant en éclats de miroirs étincelants. Nous avons franchi les barrières de neige, ces grandes sentinelles rayées de rouge et de blanc qui se dressaient de part et d'autre de la chaussée, pointant leurs bras vers l'azur comme pour nous donner leur «feu vert».

Peu à peu, les sapins ont cédé la place à des vergers d'oliviers aux troncs noueux. Le paysage s'est ouvert en une fresque magistrale. Sous un ciel d'un bleu imperturbable, les collines se sont habillées d'un patchwork de cultures, alternant l'émeraude des céréales et l'or pâle des foins déjà coupés. Dans ce décor de labeur, des hommes et des femmes, silhouettes courbées vers la terre nourricière, s'activaient déjà dans les champs. Sur les bas-côtés, nous croisions d'incroyables charrettes débordant d'herbe fraîche, de véritables meules ambulantes tirées par des chevaux ou des ânes courageux, dont on devinait à peine le museau sous leur charge odorante. Au bord de la route, comme pour fêter notre retour vers la plaine, des buissons de lauriers-roses explosaient en une joyeuse rumeur de pétales. Leur parfum sucré se mêlait à l'odeur de la terre chauffée, tandis que les premiers palmiers dressaient leurs panaches contre l'azur, nous confirmant que la morsure de l'Atlas était désormais loin derrière nous.

Dans cette mer de couleurs bigarrées, je me serais presque crue transportée dans la poésie ordonnée du Jardin des Plantes de Nantes. Mon carnet vert serré entre les genoux, le crayon en alerte, je griffonnais à la hâte ces mots qui naissaient avant qu’ils ne s'évaporent. Au détour d'un virage, nous avons dû ralentir pour laisser place à un troupeau de moutons, défilé de dos laineux sur le bitume, avant qu'une silhouette métallique ne vienne rayer ce tableau : le train de l'ONCF fendant les fleurs sauvages dans un sifflement feutré.

La traversée de Meknès fut une brève parenthèse urbaine, une danse entre les klaxons et la foule, avant que les placards de ma carapace ne retrouvent leur opulence. Mais le retour vers le grand large se mérite : la route, meurtrie par le temps, nous a offert un parcours d'obstacles. Phil, en pilote de précision, a dû slalomer entre des nids-de-poule profonds comme des cratères, sous un ciel qui s'était soudainement couvert d'un immense «chapeau» nuageux.

Et enfin, l'air s'est fait plus lourd, plus chargé de sel. Nous y sommes. Pourquoi Larache ? Pour le souvenir d'un soir de l'an dernier, où j'avais vu la flottille de pêche s'élancer vers l'horizon. Une file indienne de lumières vacillantes sur l'eau noire, un collier de perles lumineuses partant défier la mer.

En cet instant, le «chapeau» de nuages s'est envolé. Devant moi, l’Océan s'étale sous un ciel sans couture, d’une pureté absolue. La mer est calme, immense miroir d'huile qui semble retenir son souffle. Dans le silence iodé du port, je cultive mon impatience. Je guette le premier tressaillement de l’eau, le premier éclat de lanterne. Patience, patience… ce soir, les perles lumineuses danseront à nouveau, et demain, mon crayon en racontera la magie.

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«On ne découvre pas de nouvelles terres sans consentir à perdre de vue, pendant très longtemps, tout rivage.»

André Gide (1869 – 1951), écrivain français

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Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.

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Voici un pêle-mêle de mes clichés















Nous voici depuis Azrou à Larache

Et bien vois-tu, nous sommes arrivés ensemble...

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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