Nous voici au cœur de l’Espagne, dans la province de Badajoz, à Monesterio. Mais ce voyage-là mérite le passé : le présent, lui, court trop vite pour qu’on le raconte sans l’étouffer.
Hier encore, ma carapace vrombissante avait pris la route. Tout y était soigneusement arrimé : les souvenirs coincés dans leurs interstices, les cadeaux calés comme des confidences fragiles, à l’abri d’un freinage trop enthousiaste. Sur mes genoux, mon carnet vert patientait, crayon glissé dedans comme un vieux compagnon qui aurait déjà trop vu de routes pour s’en étonner encore.
Depuis notre dernier refuge marocain, Asilah, nous filions vers Tanger Med. Le Maroc, derrière nous, préparait déjà demain : routes en chantier, cônes orange plantés comme des balises un peu perdues, et cette odeur chaude de bitume fondu qui colle à la mémoire autant qu’aux pneus. Tout vibrait : les pelleteuses grognaient, les camions soupiraient, les bips électroniques des engins ponctuaient le paysage comme une mauvaise chanson mécanique impossible à oublier.
Le pays semblait s’être redressé les manches pour la Coupe du monde 2030. Même les collines avaient l’air de s’y être mises.
Sous un ciel d’un bleu presque insolent, les reliefs défilaient avec une innocence trompeuse. Les buissons, posés là comme des touffes de mousse jetées par distraction, semblaient saluer notre passage. Puis, soudain, le monde s’est ouvert.
Plus rien entre ciel et mer. La mer, immense, lisse, presque vexée d’être si calme. Une étendue sans parole, comme si quelqu’un avait gommé l’horizon avec une éponge mouillée. La route, elle, s’élançait droit vers l’illusion d’un ailleurs.
Le port est apparu, massif, brûlant, saturé de lumière. L’asphalte tremblait sous la chaleur, les grillages blancs formaient des couloirs d’embarquement dignes d’une étrange procession moderne. Plus loin, des structures sombres dressaient leurs silhouettes de forteresse industrielle, comme sorties d’un rêve de science-fiction un peu fatigué.
Au-dessus de nous : «Automobile Access». Simple. Clinique. Comme si traverser un continent pouvait se résumer à une formalité administrative. Pourtant, déjà, ce léger vertige du départ : celui des pays qu’on quitte sans bruit, des kilomètres qu’on replie comme des cartes trop utilisées.
Le ciel marocain, lui, refusait toute mélancolie. Il brillait sans nuance, presque moqueur, pendant que les lampadaires semblaient jouer aux gardiens de frontière.
Ma carapace avançait lentement dans ce grand entonnoir de béton et de sel. Tout résonnait : moteurs graves, freinages d’autocars, cliquetis métalliques, et ces fameux bip-bip de recul qui finissent par s’installer dans la tête comme une comptine obstinée. Et pourtant, au milieu de cette mécanique gigantesque, nous n’emportions qu’un petit monde : quelques affaires, du sable marocain encore accroché aux fibres des tapis, et ce mélange étrange d’impatience et de nostalgie qui accompagne les départs.
Les grues, au loin, ressemblaient à des échassiers rouillés. Les cargos patientaient, dignes et immobiles, comme des villes flottantes en pause. Et nous avancions, minuscules pièces mobiles dans une chorégraphie industrielle parfaitement réglée.
Puis vinrent les contrôles : papiers, passeports, regards rapides. Un chien renifla mon habitacle avec une concentration presque philosophique, sans doute persuadé d’être sur une piste internationale de grande importance. Le scanner, lui, resta impassible. Juste quelques grains de sable clandestins, probablement rescapés des tempêtes.
Le ferry ouvrait sa gueule béante, immense baleine d’acier prête à avaler routes et distances. Les voitures disparaissaient une à une dans son ventre sombre après l’éblouissement du quai. Nous aussi.
À l’intérieur, le monde changea de texture. Odeur de sel, de métal chauffé, de climatisation fatiguée. Le bois verni renvoyait des reflets doux. Les moteurs, en dessous, ronronnaient comme une bête ancienne et rassurante.
Puis l’Afrique s’est mise à reculer. Doucement. Dignement. Comme si elle aussi savait que certains départs ne font pas de bruit mais laissent des traces.
Les montagnes s’effaçaient dans une brume bleutée. Le ciel restait vaste, indifférent, et les cargos semblaient flotter hors du temps, transportant des mondes entiers dans des boîtes de métal empilées.
À l’intérieur du ferry, le temps s’était assoupli. Ni départ, ni arrivée : une parenthèse molle, suspendue entre deux rives. Le salon vide sentait le café tiède et le tissu chauffé. Les rideaux frémissaient sous la climatisation. On aurait dit une salle de restaurant après la dernière addition, quand les chaises commencent déjà à oublier les conversations. Et puis cette sensation étrange : celle de voyager sans avancer vraiment, comme si la mer faisait le travail à notre place.
Après un long glissement sur l’eau, la côte espagnole s’est dessinée, pâle, calme, presque indifférente. Des maisons empilées sur la colline comme des cubes oubliés par un enfant distrait. Une barque minuscule affrontait le sillage d’un géant des mers, obstination dérisoire et magnifique.
Puis Algésiras. Le débarquement a ressemblé à un soupir de métal. Les carapaces ont retrouvé l’asphalte, et nous, le continent européen, avec ses repères, ses panneaux, et ses euros retrouvés au fond des poches comme des souvenirs froissés.
La nuit s’est posée entre une zone commerciale et industrielle. Le silence a pris toute la place. Il n’y avait plus l’appel du muezzin à la prière, seulement un souvenir qui s’effilochait dans l’air, ni même ce chien jaune qui, un peu plus tôt, aboyait encore comme pour tenir tête à l’obscurité.
Tôt ce matin, alors que les camions vrombissaient et multipliaient leurs manœuvres dans la lumière encore incertaine du jour, nous nous sommes levés, et la route a repris, sans attendre personne.
L’Espagne s’est ouverte sous un soleil plus doux. Les plaines ondulaient, les montagnes apparaissaient comme des pensées anciennes. Les champs de tournesols se sont mis à suivre la lumière, fidèles comme des boussoles vivantes. L’air sentait la terre chaude et l’herbe sèche.
Tout semblait respirer plus lentement. Les routes devenaient des rubans entre forêts sombres et collines poudrées de lumière. Par endroits, des fleurs sauvages éclataient au bord de l’asphalte, comme si le paysage s’autorisait enfin un peu d’insolence. On roulait dans une peinture vivante, changeante, parfois presque trop belle pour être crédible.
Plus loin, les tunnels avalaient la route, grandes bouches noires dans la montagne. Et ce moment suspendu : la disparition du ciel, le grondement sourd, les parois qui défilent comme des pensées étroites. Puis la sortie, toujours, comme un retour au monde.
La lumière changeait sans prévenir. Un instant dorée, presque liquide. L’instant d’après, plus pâle, plus hésitante, comme si le jour lui-même ne savait pas encore s’il devait rester ou partir.
Les collines s’étageaient en couches floues, et l’air avait cette transparence légèrement nostalgique de matinée sur les longues routes. Parfois, il n’y avait rien à dire. Seulement avancer. Laisser le paysage faire le reste.
À Séville, le béton a remplacé les montagnes sans transition. Ponts, grues, chantiers suspendus : une cathédrale moderne en perpétuelle naissance. Le bleu des barrières accrochait le regard, en dissonance avec le ciel, puis semblait lui répondre à force de persistance. La ville, saturée de moteurs, de klaxons et de chauffeurs pressés, s’est ensuite dissoute derrière nous
Et la route a repris son rôle préféré : relier des paysages sans trop se presser. Les talus se sont couverts de fleurs. Roses, jaunes, blanches. Une explosion discrète, comme si quelqu’un avait renversé un pot de peinture joyeuse au bord du monde. Le vent les faisait danser doucement, sans cérémonie. La circulation s’est espacée. Le temps aussi. Derrière le pare-brise, tout devenait plus simple : rouler, regarder, continuer. Et parfois sourire sans raison précise, porté par une musique légère qui accompagnait la route. Jusqu’à ce que, peu à peu, les reliefs changent encore.
Et la route, toujours la même, continue de dérouler son fil entre ciel et terre.
Et nous voici enfin arrivés à Monesterio. Mais les routes, elles, ne savent pas vraiment s’achever. Elles s’interrompent seulement, le temps d’une nuit. Demain en écrira la suite, quelque part entre le silence et le mouvement, dans cette promesse discrète de départs toujours recommencés.
***
«Le voyage ne finit jamais. C’est toujours le voyageur qui finit.»
Nicolas Bouvier (1929 - 1998), écrivain, photographe, iconographe et voyageur suisse
***
Et si on jouait une dernière fois ?
Demain, vous trouverez un dernier quiz, il y aura 8 indices. Vous allez pouvoir indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne seront pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.
***
| Tu vois, nous sommes toujours ensemble ! |
![]() |
| Nous sommes à Monestério |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !



























































