Hier,
bien calée dans ma carapace, aux premières loges face à la gueule
du port, j’attendais le lever de rideau. Si la grande guirlande
lumineuse de l’an dernier s’est fait attendre, le spectacle n’en
demeurait pas moins royal. Dans un ballet incessant, les chalutiers
bleus, rouges et verts se croisaient, traînant leurs annexes comme
de fidèles petits chiens de mer. Sur l'eau frissonnante, la parade
s'animait : l'un des navires, à la coque blanche barrée d'un
liseré rouge, passait si près que je pouvais presque entendre le
ronronnement sourd de son moteur défiant le clapotis. Derrière lui,
sa barque de secours bondissait sur les vagues comme un bouchon de
liège, tandis qu'au-dessus, les mouettes et les oiseaux de mer
tourbillonnaient dans un concert de cris perçants, tels des
confettis blancs dans l'air iodé.
Sur
les ponts, les marins s’affairaient, silhouettes minuscules telles
des figurines de Playmobil s'agitant parmi des montagnes de caisses
bigarrées, véritables mosaïques de Lego géants. À la poupe de
ces fiers navires, d'étranges mâchoires mécaniques restaient
repliées, tels des bras de fer au repos après avoir dompté les
filets. Sous l'azur, la mer se griffait d'écume blanche à leur
passage, tandis qu'au loin, la plage s'ornait de parasols immobiles.
Je ne leur enviais rien : mon siège présidentiel offrait une
improvisation gratuite bien plus vibrante, pimentée par l’audace
d’une barque minuscule qui osait défier ce balai de géants. Elle
semblait égarée, simple point bleu se mouvant avec une lenteur de
métronome. Le spectacle prenait des airs de fable : un robuste
navire au flanc de rubis semblait veiller sur deux silhouettes
minuscules émergeant à peine de l'immensité.
Sur
l'esplanade, l’air s'épaississait des effluves épicés des
bouillons d'escargots. Les vendeurs s'y bousculaient avec leurs
chariots aux allures de carrosses orientaux, surmontés de dômes
dorés où le cuivre des marmites étincelait au soleil. Juste à
côté, la modernité s'invitait de façon incongrue : des
oriflammes bleus et jaunes annonçaient des mondes en 3D. Là, une
jeune femme, casque de réalité virtuelle sur les yeux, luttait
contre un monstre invisible, offrant un spectacle chorégraphique
étrange au milieu des manèges fatigués. Le décor se faisait plus
kitsch et touchant un peu plus loin, là où un photographe avait
dressé une enfilade de cœurs monumentaux, tressés de fleurs
artificielles éclatantes, offrant de transformer le promeneur en
seigneur de l'Atlas pour un cliché face au large.
Parfois,
mon regard se retournait vers la ville, et le spectacle était tout
aussi fascinant. Au-dessus des manèges aux couleurs de bonbons,
Larache s'étageait en une cascade de chaux et d'azur. La médina se
dressait comme un château de cubes géants où les façades, du
blanc le plus pur au bleu le plus électrique, s'empilaient les unes
sur les autres. Dominant ce désordre de terrasses, le minaret
s'élançait vers le ciel, élégante sentinelle parée de bleu qui
semblait ponctuer l'horizon et monter la garde sur nos jeux
d'enfants. Fuyant ce tumulte, nous avons préféré le silence des
pêcheurs à la ligne, guettant le bar dans un dialogue de gestes et
de sourires ; une langue universelle qui se passait volontiers
de l'espagnol ou de l'arabe que nous ne maîtrisions pas.
À
l’entracte, j'ai gravi les marches fatiguées du fort Al Kabibat,
sentinelle en décrépitude défiant les vagues. Au sommet de ce
promontoire, j'ai découvert de petits restaurants nichés comme des
nids d'oiseaux. Là, sous des tonnelles d'un bleu azur, le temps
s'arrête. Accoudée au garde-corps, j'embrassais d'un seul regard
toute la géographie de notre escale : en bas, parmi les
voitures miniatures sur la corniche, ma carapace et celles d'autres
congénères semblaient monter la garde ; en face, la langue de
terre sauvage qui protège l'estuaire. Accoudée à la rambarde en
ciment, protégée par l'ombre d'un parasol à franges, je savourais
cette position de vigie. Depuis ce balcon suspendu, l'embouchure du
fleuve Loukkos se dévoilait dans toute sa majesté, miroir d'eau
calme reflétant la douceur des collines lointaines.
Puis,
après cette halte pour embrasser l'infini, j’ai pénétré dans le
labyrinthe de la médina. Ici, le monde change d'échelle. On
s'aventure dans des passages si étroits que les épaules frôlent
presque les murs, là où la lumière joue à cache-cache avec les
recoins d'un bleu d'outremer. Sous les lanternes de fer forgé qui
attendent le soir et les auvents qui se rejoignent presque au-dessus
de nos têtes, on avance dans une pénombre bleutée. Chaque pas sur
les pavés difformes, polis par des générations de marcheurs, est
une petite aventure en soi. Ses murs, d'un bleu délavé, racontent
l'histoire d'une cité qui fut, sous le protectorat espagnol
(1911-1956), une capitale clé.
Larache
s'est alors métamorphosée en une ville andalouse-marocaine, dont
l'élégance néo-mauresque se dévoile sur la place de la
Libération. Au sortir du dédale, la cité s'ouvre en une
majestueuse esplanade circulaire, véritable salon de verdure où les
palmiers déploient leurs palmes et où un pin immense s'élance vers
le ciel. Autour de ce cœur battant, les façades blanches, les
restaurants et les banques se côtoient dans une harmonie qui
rappelle les places de Castille. De retour vers le Souk Esseghir, la
vie explose sous les arcades ; le pavé disparaît sous les
tapis et les tissus bigarrés, tandis que des orangers lourdement
chargés de fruits d'or apportent leur parfum à l'air iodé.
Je
n'ai pu quitter ce décor sans une escale gourmande chez un primeur
local. En glissant dans mon panier des cerises charnues, un melon
d'un jaune éclatant, des abricots savoureux ou encore des pêches
plates, j’ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa
famille, mes amis de Sidi-Ifni.
L’entracte
terminé, je suis revenue vers l’eau frissonnante pour voir le
soleil sombrer dignement dans l’Atlantique. Assise sur le parapet
de pierre, les jambes se balançant avec une insouciance de gamine
au-dessus du vide, j'ai laissé mon regard dériver vers le chaos des
rochers. Là, au milieu d'un tapis de petites fleurs jaunes, un chat
tigré s'avançait avec une grâce feutrée. Puis, j'ai pris le
temps, une dernière fois, de regarder les bateaux franchir la passe,
savourant ce spectacle que j'étais venue chercher et que j'avais
tant aimé l'an dernier. La promesse était tenue.
C'était
un moment de paix pure, une communion silencieuse entre la terre, la
bête et l'Océan, sous un ciel orangé laissant prévoir une belle
journée demain... qui est déjà aujourd'hui.
Nous
sommes désormais dans un autre endroit encore. Vous pourrez me lire
dans le prochain chapitre, vous laissant une fois de plus en haleine.
***
«Un navire dans un
port est en sécurité, mais ce n'est pas pour cela que les navires
sont construits.»
John Graves Shedd ( 1850
– 1926), chef d'entreprise américain
***
Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il
y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous
souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois
je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
Avant ma création,
seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
Mes tout premiers
ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une
pierre issue des volcans.
À l'époque de la
Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les
objets, mais j'étais souvent en métal poli.
Bien que j'existe en
verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre
pendant très longtemps.
À la Renaissance,
les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma
recette secrète pendant un siècle.
Pour me rendre
efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure
derrière une vitre.
En 1835, Justus Von
Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me
produire en grande quantité.
Autrefois très
rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre
les chambres à coucher au XXème siècle.
***
Place de la Libération
Le souk
Chez le primeur
Dans les ruelles
Toujours dans les ruelles de Larache
Et encore, les ruelles
Vue panoramique
Des bateaux de pêche
Le vendeur d'escargots
Pour transformer le promeneur en seigneur de l'Atlas
Des mondes en 3D
Larache vu de l'esplanade
Mon regard se détournait des bateaux
L’audace d’une barque minuscule
Bateau de pêche
Un chat tigré s'avançait avec une grâce feutrée
Bateaux de pêche
Les marins s’affairaient, silhouettes minuscules telles des figurines de Playmobil
Bateau de pêche
Une vue imprenable
...tandis qu'au loin, la plage...
Au sommet de ce promontoire
Les petits restaurants
Bateau de pêche
Je regarde les bateaux
As-tu attrapé un poisson ?
À demain, pour de nouvelles
aventures et découvertes !
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