jeudi 7 mai 2026

La Danse des Bateaux

Hier, bien calée dans ma carapace, aux premières loges face à la gueule du port, j’attendais le lever de rideau. Si la grande guirlande lumineuse de l’an dernier s’est fait attendre, le spectacle n’en demeurait pas moins royal. Dans un ballet incessant, les chalutiers bleus, rouges et verts se croisaient, traînant leurs annexes comme de fidèles petits chiens de mer. Sur l'eau frissonnante, la parade s'animait : l'un des navires, à la coque blanche barrée d'un liseré rouge, passait si près que je pouvais presque entendre le ronronnement sourd de son moteur défiant le clapotis. Derrière lui, sa barque de secours bondissait sur les vagues comme un bouchon de liège, tandis qu'au-dessus, les mouettes et les oiseaux de mer tourbillonnaient dans un concert de cris perçants, tels des confettis blancs dans l'air iodé.

Sur les ponts, les marins s’affairaient, silhouettes minuscules telles des figurines de Playmobil s'agitant parmi des montagnes de caisses bigarrées, véritables mosaïques de Lego géants. À la poupe de ces fiers navires, d'étranges mâchoires mécaniques restaient repliées, tels des bras de fer au repos après avoir dompté les filets. Sous l'azur, la mer se griffait d'écume blanche à leur passage, tandis qu'au loin, la plage s'ornait de parasols immobiles. Je ne leur enviais rien : mon siège présidentiel offrait une improvisation gratuite bien plus vibrante, pimentée par l’audace d’une barque minuscule qui osait défier ce balai de géants. Elle semblait égarée, simple point bleu se mouvant avec une lenteur de métronome. Le spectacle prenait des airs de fable : un robuste navire au flanc de rubis semblait veiller sur deux silhouettes minuscules émergeant à peine de l'immensité.

Sur l'esplanade, l’air s'épaississait des effluves épicés des bouillons d'escargots. Les vendeurs s'y bousculaient avec leurs chariots aux allures de carrosses orientaux, surmontés de dômes dorés où le cuivre des marmites étincelait au soleil. Juste à côté, la modernité s'invitait de façon incongrue : des oriflammes bleus et jaunes annonçaient des mondes en 3D. Là, une jeune femme, casque de réalité virtuelle sur les yeux, luttait contre un monstre invisible, offrant un spectacle chorégraphique étrange au milieu des manèges fatigués. Le décor se faisait plus kitsch et touchant un peu plus loin, là où un photographe avait dressé une enfilade de cœurs monumentaux, tressés de fleurs artificielles éclatantes, offrant de transformer le promeneur en seigneur de l'Atlas pour un cliché face au large.

Parfois, mon regard se retournait vers la ville, et le spectacle était tout aussi fascinant. Au-dessus des manèges aux couleurs de bonbons, Larache s'étageait en une cascade de chaux et d'azur. La médina se dressait comme un château de cubes géants où les façades, du blanc le plus pur au bleu le plus électrique, s'empilaient les unes sur les autres. Dominant ce désordre de terrasses, le minaret s'élançait vers le ciel, élégante sentinelle parée de bleu qui semblait ponctuer l'horizon et monter la garde sur nos jeux d'enfants. Fuyant ce tumulte, nous avons préféré le silence des pêcheurs à la ligne, guettant le bar dans un dialogue de gestes et de sourires ; une langue universelle qui se passait volontiers de l'espagnol ou de l'arabe que nous ne maîtrisions pas.

À l’entracte, j'ai gravi les marches fatiguées du fort Al Kabibat, sentinelle en décrépitude défiant les vagues. Au sommet de ce promontoire, j'ai découvert de petits restaurants nichés comme des nids d'oiseaux. Là, sous des tonnelles d'un bleu azur, le temps s'arrête. Accoudée au garde-corps, j'embrassais d'un seul regard toute la géographie de notre escale : en bas, parmi les voitures miniatures sur la corniche, ma carapace et celles d'autres congénères semblaient monter la garde ; en face, la langue de terre sauvage qui protège l'estuaire. Accoudée à la rambarde en ciment, protégée par l'ombre d'un parasol à franges, je savourais cette position de vigie. Depuis ce balcon suspendu, l'embouchure du fleuve Loukkos se dévoilait dans toute sa majesté, miroir d'eau calme reflétant la douceur des collines lointaines.

Puis, après cette halte pour embrasser l'infini, j’ai pénétré dans le labyrinthe de la médina. Ici, le monde change d'échelle. On s'aventure dans des passages si étroits que les épaules frôlent presque les murs, là où la lumière joue à cache-cache avec les recoins d'un bleu d'outremer. Sous les lanternes de fer forgé qui attendent le soir et les auvents qui se rejoignent presque au-dessus de nos têtes, on avance dans une pénombre bleutée. Chaque pas sur les pavés difformes, polis par des générations de marcheurs, est une petite aventure en soi. Ses murs, d'un bleu délavé, racontent l'histoire d'une cité qui fut, sous le protectorat espagnol (1911-1956), une capitale clé.

Larache s'est alors métamorphosée en une ville andalouse-marocaine, dont l'élégance néo-mauresque se dévoile sur la place de la Libération. Au sortir du dédale, la cité s'ouvre en une majestueuse esplanade circulaire, véritable salon de verdure où les palmiers déploient leurs palmes et où un pin immense s'élance vers le ciel. Autour de ce cœur battant, les façades blanches, les restaurants et les banques se côtoient dans une harmonie qui rappelle les places de Castille. De retour vers le Souk Esseghir, la vie explose sous les arcades ; le pavé disparaît sous les tapis et les tissus bigarrés, tandis que des orangers lourdement chargés de fruits d'or apportent leur parfum à l'air iodé.

Je n'ai pu quitter ce décor sans une escale gourmande chez un primeur local. En glissant dans mon panier des cerises charnues, un melon d'un jaune éclatant, des abricots savoureux ou encore des pêches plates, j’ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa famille, mes amis de Sidi-Ifni.

L’entracte terminé, je suis revenue vers l’eau frissonnante pour voir le soleil sombrer dignement dans l’Atlantique. Assise sur le parapet de pierre, les jambes se balançant avec une insouciance de gamine au-dessus du vide, j'ai laissé mon regard dériver vers le chaos des rochers. Là, au milieu d'un tapis de petites fleurs jaunes, un chat tigré s'avançait avec une grâce feutrée. Puis, j'ai pris le temps, une dernière fois, de regarder les bateaux franchir la passe, savourant ce spectacle que j'étais venue chercher et que j'avais tant aimé l'an dernier. La promesse était tenue.

C'était un moment de paix pure, une communion silencieuse entre la terre, la bête et l'Océan, sous un ciel orangé laissant prévoir une belle journée demain... qui est déjà aujourd'hui.

Nous sommes désormais dans un autre endroit encore. Vous pourrez me lire dans le prochain chapitre, vous laissant une fois de plus en haleine.

***

«Un navire dans un port est en sécurité, mais ce n'est pas pour cela que les navires sont construits.»

John Graves Shedd ( 1850 – 1926), chef d'entreprise américain

***

Et si on jouait ?

Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.

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Place de la Libération

Le souk

Chez le primeur

Dans les ruelles

Toujours dans les ruelles de Larache

Et encore, les ruelles

Vue panoramique

Des bateaux de pêche

Le vendeur d'escargots 

Pour transformer le promeneur en seigneur de l'Atlas

Des mondes en 3D

Larache vu de l'esplanade

Mon regard se détournait des bateaux

L’audace d’une barque minuscule

Bateau de pêche

Un chat tigré s'avançait avec une grâce feutrée

Bateaux de pêche

Les marins s’affairaient, silhouettes minuscules
telles des figurines de Playmobil

Bateau de pêche

Une vue imprenable

...tandis qu'au loin, la plage...

Au sommet de ce promontoire


Les petits restaurants

Bateau de pêche


Je regarde les bateaux

As-tu attrapé un poisson ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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