Hier, notre petite passagère a tiré sa révérence. Comme convenu, elle a traversé le portail de la médina pour retrouver le confort de son fauteuil, nous laissant seuls avec l'horizon pour témoin. Sur le sable d'Asilah, le spectacle de la vie continue, mais il a pris une teinte plus paisible, presque contemplative.
Comme souvent, j'observe, je photographie avec mon appareil-photo mais aussi dans mon cerveau pour me permettre de décrire des scènes comme un peintre sur sa toile. De mon nouveau petit village, nous avons franchi la rue pour traverser l'esplanade.
Un duo de vacanciers, véritables champions de l'immobilité, a transformé une serviette fuchsia en une île déserte. Lui, la casquette comme bouclier contre l'azur, et elle, le chapeau de paille pour garder ses pensées au frais, ils semblent avoir fait vœu de silence dos à l'Océan. Ils sont là, telles des statues de sel et de soleil, illustrant avec une perfection déconcertante cet «art de ne rien faire» que nous étions venus chercher.
En baissant les yeux vers le sol, je découvre un autre miracle de patience. Là, au milieu de l'arène de sable blond, une plante courageuse déploie ses tiges charnues et ses feuilles découpées comme de la dentelle verte. Elle brave les embruns pour offrir au vent de minuscules fleurs blanches, d'une pureté de porcelaine. C’est le Cakile, le «chou marin», qui puise sa force dans l'aridité pour fleurir face au large. Elle semble nous dire que même dans l'immensité déserte, la vie sait se parer d'élégance.
Un peu plus loin, une autre compagne des sables s'invite à la fête. Ses pétales, d'un mauve si tendre qu'ils semblent avoir été délavés par l'écume, s'ouvrent sur un cœur d'or minuscule. Ses tiges s'étirent avec une grâce nonchalante sur le lit de poussière dorée, parmi les herbes sèches qui crissent sous la brise. Et comme si le blanc et le mauve ne suffisaient pas à ce jardin improvisé, voilà qu’une explosion de jaune d’or vient effrontément s’inviter sur le sable. Ces petites corolles de Pectis, semblables à des mini-soleils tombés du ciel, apportent une note de gaieté presque enfantine à ce tapis de dunes.
En levant le regard, la plage se dévoile dans toute son étendue sauvage et habitée. De grands buissons d'une couleur d'outremer profond ponctuent l'herbe rousse, telles des sentinelles violettes veillant sur l'estuaire. Mon regard dérive vers le large, là où la côte s'étire en une ligne de fuite infinie. La mer, d'un gris bleu changeant sous un ciel de nacre, vient mourir en de longues franges d'écume blanche.
Au cœur de cette étendue, quelques éclats de couleurs malicieux rompent la monotonie des ocres : une petite tente de plage bleu azur avec ses deux oreilles pointues nous observe comme un personnage de dessin animé, tandis qu'un parasol d'un jaune éclatant penche la tête sous la brise. Plus proche, la plage prend des airs de terrasse de café surréaliste : un duo de chaises rouge et blanc entoure une petite table. C'est l'œuvre d'adolescents du coin qui, avec un sens de l'opportunisme teinté d'humour, proposent une «location» improvisée face à l'infini.
Le silence contemplatif est parfois rompu par l'énergie brute de la jeunesse. Sur le sable raffermi, le rivage s'est transformé en un stade de football sans limites où les maillots colorés font des taches vives sur le gris-bleu de l'Atlantique. Un peu plus loin, une jeune femme, seule sous son large chapeau de paille, semble avoir fait du sable son sanctuaire. J’aime à imaginer qu’elle tient entre ses doigts les pages de mon roman, première lectrice de nos aventures, perdue entre le ciel et la terre. Vers les dunes, les familles se réunissent sur plusieurs générations, formant de petites îles d'affection où les rires des enfants répondent à la sagesse des aînés.
Quittant le sable, grimpant une volée de marches, nos pas retrouvent la fermeté de l'esplanade. Sous un ciel de nacre, nous déambulons sur ce damier géant dont les ondes de pierre semblent prolonger le mouvement de la marée. Les lampadaires d'un bleu azur s'élancent vers les nuages, tandis qu'un palmier solitaire indique le chemin du retour. Il nous faut maintenant franchir la rue pour regagner mon nouveau petit village.
Phil les observe avec un petit sourire complice. On n'entend plus que le souffle du vent dans les palmiers et le cri lointain des goélands. L'iode sature l'air, plus frais à mesure que le jour décline. Le Lièvre semble enfin avoir déposé les armes, apaisé par cette vision d'un repos si absolu qu'il en devient contagieux. La Tortue, elle, rétracte doucement la tête : ici, sur ce sable parsemé de quelques algues séchées et de ces fleurs rebelles, face à l'infini qui s'offre à nous, plus rien ne presse. Le chapitre de mon roman d'Asilah ne fait que commencer.
Le soleil s'est noyé dans la mer pendant que j'écrivais un dernier paragraphe, laissant un ciel magnifiquement orangé. J'étais bien trop prise dans mon écriture pour aller zoomer sur ce panorama pharaonique. Mais l'aventure ne s'arrête pas à ce crépuscule d'or.
Ce matin, le vent s'est fait le chef d'orchestre d'un ballet invisible. D'un souffle puissant, il a balayé les derniers nuages pour ne laisser qu'un azur pur, saturé d'embruns et de cet air iodé qui vous fouette le visage dès le seuil de la porte. Pour ponctuer ce tumulte, les «chiens jaunes» du quartier lancent leurs aboiements vers l'Océan, comme pour saluer les nouveaux arrivants ou dire adieu aux partants.
Car sous nos yeux, c’est une véritable valse des tortues qui s’est engagée. Il y a celles qui débarquent tout juste d'Espagne, la carapace encore imprégnée de l'odeur de l'Europe, le regard un peu perdu devant la lumière marocaine. Il y a surtout nos congénères qui, comme nous, remontent doucement vers le Nord, savourant leurs derniers instants de liberté africaine. Et puis, il y a les plus pressées, celles qui filent déjà vers le gigantisme de Tanger-Med, l’esprit tourné vers la traversée du Détroit de Gibraltar.
Au milieu de ce flux migratoire, notre village de métal reste notre île. Nous observons ces destins croisés avec la sérénité de ceux qui ont encore le temps de voir le vent chasser les nuages. L'appel du Nord se fait sentir car, doucement, nous nous sommes rapprochés de Tanger. Mais attention, que l'on ne s'y trompe pas : pour la Tortue et le Lièvre, Tanger évoque la ville blanche et ses mystères, et non le tumulte métallique de Tanger-Med. Le port, encore beaucoup plus loin, peut attendre.
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«Il y a des moments où l’on s’aperçoit que l’on est en train de vivre un souvenir futur.»
Anonyme
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Et si on jouait ?
Voici un nouveau quiz, il y a 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
- Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
- Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
- À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
- Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
- À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
- Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
- En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
- Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
- Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
- Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.
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| Nous sommes à Assilah |
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| Sur la plage |
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| En traversant l'esplanade |
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| De mon nouveau petit village |
| Tu es bien sur la plage... |
| Moi aussi ! |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !
















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