dimanche 10 mai 2026

Le festin du dimanche avant le grand saut

Hier, le vent s’est fait colérique, soufflant en rafales désordonnées sur mon nouveau petit village. Dans ce décor de chaux blanche et de bleu azur, les arbres, de fiers mûriers aux troncs chaulés de blanc, entamaient une danse frénétique. Leurs feuilles s'entrechoquaient avec un bruissement sec, comme mille mains de papier s'applaudissant sous un ciel tourmenté. Sous l'effort des branches, une pluie de chatons blancs se détachait, tourbillonnant dans l'air comme une neige de printemps. Ces petits duvets légers s'incrustaient partout, s'agrippant obstinément aux tapis et s'insinuant dans les moindres recoins avec la même ténacité que le sable lors des tempêtes que nous avions subies ailleurs. J'ai dû mener une bataille acharnée avec mon balai pour tenter de déloger ces intrus cotonneux qui ne cessaient de revenir à la charge.

À leurs pieds, les Tortues et les Lièvres, d’ordinaire si prompts à l’aventure, préféraient se terrer dans le confort de leur carapace, cherchant un rempart contre les assauts d’Éole. Face à ce déchaînement, je n'ai pu m'empêcher de sourire en repensant aux dictons de ma lignée. Ma grand-mère, dans ces moments-là, décrétait avec malice : «Avec ce vent, il n'y a plus un cocu sur la place !», tandis que maman, aujourd'hui encore, assure dans un souffle que «C'est un vent à décorner les bœufs !».

À l’abri de ma cellule de métal, j’ai laissé le temps s’étirer. L'odeur caramélisée d'un gâteau aux pommes en train de dorer dans le four venait narguer les embruns salés qui s'insinuaient par les fenêtres. Il faut dire que Phil, grand gourmand devant l'éternel, me réclamait cette douceur depuis plusieurs jours, le regard brillant et rieur de cette impatience enfantine que je ne peux lui refuser. Entre deux séances de ménage, incluant un nettoyage en règle du frigidaire, je me suis replongée dans mon roman, dévorant les pages avec une avidité que seul le voyage sait exacerber.

Phil, arborant le calme et la couleur d'un Dieu antique, est resté longtemps dans son transat, tentant de ruser avec les courants d'air. Il aurait tant aimé vibrer devant le match de rugby féminin France-Écosse, mais par un tel temps, lever la parabole n'aurait pas été judicieux : nous aurions risqué de la retrouver de l'autre côté de l'Océan, peut-être même en Amérique ! Mon carnet vert ne me quittait pas : le crayon, affûté comme une lame, traçait des lignes que la gomme venait parfois effacer, changeant le destin d’une phrase dans un geste silencieux. De rares sorties m’offraient la caresse d’un rayon de soleil, mais le répit était de courte durée avant que le vent ne me repousse vers mon nid.

Aujourd'hui, le calme est revenu. Nous avons quitté notre refuge pour retrouver l'esplanade baignée d'une lumière laiteuse. Sous le regard bienveillant du minaret qui domine la place de sa stature ocre, une étrange sculpture d'acier s'élançait vers le ciel, telle une aile de métal déployée pour capturer les dernières brises. Nous avons suivi ensuite les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri, havre de paix où le vert des arbres offrait un rempart naturel. Plus loin, sous les arcades du marché couvert, c'était une débauche de couleurs et de parfums : pyramides d'oranges, grappes de bananes et abricots dorés. En glissant quelques fruits dans mon panier, sans oublier les précieuses noix décortiquées promises à mon papa, j'ai envoyé un clin d’œil mental à Ahmed et sa famille, nos amis de Sidi-Ifni.

Contournant les majestueux remparts ocre flanqués de leur tour circulaire, nous avons traversé la place où une stèle de pierre grise veillait sur le flux des voyageurs. Phil, d'un pas assuré, nous a guidés vers le restaurant «La Place». À l'intérieur, les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds ; ils répondaient aux chaises jaune safran et vert amande.

La cérémonie du goût a commencé par un ballet d'amuse-bouches : olives luisantes, anchois marinés à l'ail et aubergines grillées. Mais je dois l'avouer, je suis une convive exigeante : je n'ai pas touché à ces premières offrandes, laissant Phil honorer seul ce prélude. Pour lui, les festivités ont continué de plus belle avec des crevettes pil-pil frémissantes, suivies d'un généreux gratin de poisson en guise de plat de résistance. Quant à moi, après avoir dégusté une salade marocaine couronnée d'une rose de tomate sculptée avec patience, j'ai savouré un filet de Saint-Pierre à la robe dorée accompagné de frites croustillantes. Toutefois, là encore, mon palais a fait de la résistance, délaissant les légumes d'accompagnement que j'ai jugés bien trop généreusement aillés à mon goût. Pour clore ce festin, alors que Phil, le gourmand, terminait en apothéose avec une crème caramélisée fondante, le traditionnel thé à la menthe a fait son entrée.

Dans le verre entouré d'une serviette immaculée, les feuilles d'un vert intense libéraient leur parfum sucré et brûlant. C'était l'odeur du Maroc qui s'élevait en volutes légères, apaisant les sens et scellant ce moment de grâce.

Hier, par un tel temps, je n'aurais voulu pour rien au monde être à quatre-vingt-huit kilomètres de là, dans le tumulte de Tanger-Med. J’imaginais les bateaux sur le port comme des bêtes métalliques dont la gueule béante délivre ou engloutit sans relâche de petites et grosses carapaces. Là-bas, le détroit de Gibraltar grondait, ouvrant la porte vers Algéciras et l’Europe.

«C'est pour bientôt ?» me demanderez-vous. Non, pas tout de suite. Le festin du dimanche s'achève, mais la bourse ne résonne pas encore tout à fait vide. Nous voulons épuiser chaque seconde que le Maroc nous offre encore, faire tinter nos dernières pièces de monnaie pour un ultime achat coup de cœur ou les laisser sur la nappe d'un petit restaurant... comme celui qui nous a offert aujourd'hui le plus savoureux des répits.

Demain, nous nous enfoncerons une dernière fois dans le dédale de la médina. Entre deux murs de chaux, nous irons traquer l'objet rare, celui qui nous obligera à vider nos poches. Se lester de ce métal pour ramener un peu de l'âme d'Asilah, voilà un troc qui convient à notre philosophie de voyage : la Tortue ne sera peut-être pas plus légère au départ, mais son cœur, lui, sera comblé.

Pourtant, je sens que le Lièvre commence à trépigner. Il sait qu'après cette ultime pérégrination, le temps des préparatifs sonnera. Mardi sera le jour où nous rangerons, plierons et calerons chaque souvenir dans notre carapace. Et mercredi, enfin, sera le grand saut. Nous avons scruté les calendriers pour éviter les foules, mais c’est surtout parce que la grenouille météo nous a fait une promesse : c’est le jour où elle annonce le moins de vent pour la traversée. C’est donc sous cet augure paisible que nous franchirons le Détroit.

***

«Le vrai voyageur n’a pas de bagages. Il est le bagage lui-même.»

Amadou Hampâté Bâ (1901 – 1991), écrivain et ethnologue malien

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Et si on jouait ?

Voici l'avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne mercredi, le 13 mai.

  1. Avant ma création, seule l’eau immobile permettait de me remplacer.
  2. Mes tout premiers ancêtres, vers 6000 av. J.-C., étaient faits d’obsidienne, une pierre issue des volcans.
  3. À l'époque de la Rome antique, on me fabriquait spécifiquement pour réfléchir les objets, mais j'étais souvent en métal poli.
  4. Bien que j'existe en verre depuis le Ier siècle, ma qualité est restée médiocre pendant très longtemps.
  5. À la Renaissance, les maîtres verriers de cette île vénitienne ont gardé ma recette secrète pendant un siècle.
  6. Pour me rendre efficace autrefois, on utilisait un amalgame d'étain et de mercure derrière une vitre.
  7. En 1835, Justus Von Liebig a inventé le nitrate d'argent, ce qui a permis de me produire en grande quantité.
  8. Autrefois très rare, je n'étais présent que chez les coiffeurs avant de rejoindre les chambres à coucher au XXème siècle.
  9. Aujourd'hui, mon «tain» est souvent fait d'aluminium pour éviter que je ne m'oxyde avec le temps
  10. Je suis devenu indispensable dans les salles de bains depuis 1930 pour vous aider à vérifier l'image que vous renvoyez aux autres.

Avez-vous trouvé ?

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Les grilles du jardin Mohamed Abed Al-Jabri

... havre de paix...


Mohammed Abed Al-Jabri (1935)
Penseur et philosophe marocain, né à Figuig. Il fit ses études au Maroc et en Syrie. Militant politique au sein des partis Istiqlal et Union socialiste, il occupa la chaire de philosophie à l'université Mohammed V. Il est l'auteur d'ouvrages dans divers domaines

...une étrange sculpture d'acier...

une débauche de couleurs
En glissant dans mon panier les précieuses noix
décortiquées promises à mon papa
Les majestueux remparts ocre
une stèle de pierre grise
le restaurant
les murs s'ornaient de toiles aux bleus profonds,
répondant aux chaises jaune safran et vert amande
je dois l'avouer, je suis une convive exigeante :
e n'ai pas touché à ces premières offrandes
Une salade marocaine couronnée d'une rose

Un filet de Saint-Pierre

Le traditionnel thé à la menthe

Attends un peu,
j'ai encore quelques dirhams dans ma poche

Regarde ?

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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