L’heure est venue de préparer notre retraite maritime. Dans le ventre de ma carapace, c’est un étrange ballet : chaque souvenir doit être calé avec une précision d'horloger, la vaisselle bien entassée et les casseroles bien empilées, au risque de tout retrouver chamboulé après la traversée. Un seul oubli, et le mouvement des vagues transformerait mon logis en un champ de bataille sonore, un séisme domestique dont je veux, en Tortue prévoyante, nous prémunir.
Phil, mon Lièvre de mari, Directeur Technique & Esthétique et Ministre des Fluides, s’est déjà acquitté avec sa vivacité habituelle du dossier très «glamour» des vidanges, veillant aux dernières veines de notre demeure roulante. De mon côté, en qualité de PDG de l’Intérieur et Ministre de la Communication, je me suis acharnée à dompter chaque recoin pour que la cuisine ne ressemble pas à un champ de bataille. Entre deux rangements, je joue les copilotes de luxe, préparant avec soin la carte routière et le GPS qui nous guideront bientôt vers d'autres horizons.
Dans mon sac, les reliques de notre retour sont déjà alignées comme des soldats prêts à l'inspection. La carte SIM française attend de reprendre du service, tandis que la monnaie européenne fait tinter son métal froid, nous rappelant que l'euro remplacera bientôt le cuivre des dirhams. Passeports, carte grise, autorisation de circuler sur le territoire marocain et billets de bateau sont à portée de main, prêts à être dégainés face aux uniformes des douanes et de la police marocaines tout comme espagnoles. Tout est là, en règle, dans l'attente du signal, pour que le passage entre deux mondes se fasse sous les meilleurs augures.
Pourtant, je ne repars pas les mains vides. Dans les placards de ma carapace, il y a du miel et des souvenirs, sur mon doigt une jolie bague en argent sertie d'un onyx, mais dans mon carnet vert, il y a l'âme de ces villages et le sourire de nos amis de Sidi-Ifni, de Ounagha et ceux de Marrakech. C'est ce trésor-là qui m'aide à franchir le détroit.
Ce «trésor», c'est la seule richesse que le passage des douanes ne pourra jamais me retirer. En franchissant le détroit, ma carapace est peut-être plus légère physiquement, mais mon carnet vert, lui, pèsera tout le poids de cette humanité rencontrée au fil des pistes.
Demain, dès que l’ancre sera levée, le tumulte de l'Europe viendra étouffer la musique de ces derniers mois. Imaginez la scène : moi, cramponnée à la balustrade, défiant le tohu-bohu des vagues, ou sagement ancrée sur un fauteuil scellé au sol pour ne pas valser avec la houle. En regardant les côtes marocaines s'estomper dans une brume de nacre, je n'entendrai plus les échos de ce pays qui m'a tant offert. Les Salam Alaikum protecteurs, les Choukran reconnaissants et les Mae alsalama qui ponctuaient nos étapes s’évanouiront dans l'écume.
Le chant profond du Muezzin, cette plainte sacrée qui rythmait nos aubes et nos crépuscules, s'effacera bientôt devant le carillonnement joyeux et un brin désordonné des cloches de nos églises. Je n'entendrai plus ce Labess qui rassure, ce «un chouïa» qui sait si bien marchander le temps, ou cet Inch’Allah suspendu à chaque destin comme une promesse. Et, signe ultime de notre retour à la réalité hexagonale, je devrai contraindre les aiguilles de ma montre à un petit bond en avant : nous allons retrouver l'heure française et dire adieu à ce décalage horaire qui nous donnait l'impression de vivre dans une parenthèse enchantée.
Mais avant de clore ce chapitre, une dernière déambulation dans le dédale de la Médina, un ultime échange de regards avec l'Océan et la halte inéluctable dans un petit restaurant s'imposaient comme un rite sacré.
En franchissant pour la dernière fois la porte arrière de mon petit village, je posai le pied sur l'esplanade baignée de lumière. Sous mes pas, le pavage clair dessinait d'élégantes ondes minérales, comme si l'Océan, avant même que je ne l'atteigne, avait déjà imprimé sa marque sur le sol. Je traversai cette étendue graphique, entre les palmiers altiers et les réverbères d'azur, pour rejoindre le front de mer. L’air était d'une clarté absolue, offrant un dernier tableau magistral où la blancheur du sol répondait à l'insolence du ciel.
Une fois parvenue au parapet, je laissai mon regard se perdre sur l'immensité de l'Océan, le cœur saisi par un brin de nostalgie. Au loin, un navire solitaire traçait son sillage sur une mer de turquoise, comme un messager m'indiquant la voie. Je contemplai ce balancement infini une ultime fois, savourant l'odeur des embruns qui semblait vouloir me retenir encore un peu. C'était un adieu silencieux à cette rive marocaine, une dernière caresse visuelle avant que la Médina ne m'enveloppe de son ombre fraîche pour le repas d'adieu.
Puis, tournant le dos à l'écume, je franchis les remparts imposants. Ces hautes murailles de pierre ocre, témoins séculaires des assauts de l’histoire, se dressaient fièrement sous l'insolente clarté du jour. En franchissant cette porte de pierre, je laissai derrière moi le souffle du large pour retrouver la protection du dédale. C’était une immersion volontaire dans l'ombre et la chaux, un passage solennel entre la puissance de l'Atlantique et l'intimité secrète de la Médina.
Me revoilà, une dernière fois, égarée avec délices dans le dédale des ruelles. Ici, la tentation est partout, suspendue aux auvents sous forme de grappes de babouches aux cuirs chatoyants, ou s'étalant sur les murs en tapis aux motifs ancestraux. Pourtant, je reste fidèle à ma promesse de Tortue : mes yeux dévorent les couleurs, s'imprègnent de ce bleu azur qui vibre contre la chaux blanche, mais je n'achète rien. Mon bagage est ailleurs, fait de sensations et de lumières que je glane au fil de mes pas. Je flâne, simple spectatrice de ce théâtre de parfums et de reflets, savourant la gratuité de cet ultime voyage immobile.
Puis, franchissant à nouveau les remparts, je laissai derrière moi le murmure des ruelles pour retrouver la clarté de la place. Comme attirés par un aimant familier, nos pas nous guidèrent naturellement vers le restaurant «La Place». Nous y étions déjà attablés la veille, séduits par la justesse des goûts et la chaleur de l'accueil. En tenant entre mes mains la carte du menu, ornée de son invitation «Soyez les Bienvenue», je sentis une pointe de réconfort. Revenir ici, c’était comme saluer une dernière fois nos habitudes avant l’inconnu du détroit. Dans cette salle où les rires se mêlaient au cliquetis des couverts, nous nous apprêtions à célébrer le point final de notre épopée culinaire marocaine.
L’ambiance, d’ordinaire feutrée, fut soudainement bousculée par l’arrivée d’une joyeuse troupe venue de l’autre rive. Ils étaient près de trente Espagnols, s’éparpillant par groupes de quatre autour des tables carrées dans un brouhaha chaleureux qui annonçait déjà notre destination de demain. Je ne pus m'empêcher d'observer avec une pointe de compassion le manège des serveurs : ils s'affairaient sans relâche, multipliant les allers-retours entre la cuisine et la salle. Je les regardais monter et descendre la volée de marches avec une agilité de funambules, portant à bout de bras les saveurs fumantes de ce Maroc que nous nous apprêtions à quitter.
Au milieu de ce tourbillon, notre serveur officiait avec une patience irréprochable. Sa silhouette, longiligne et droite comme un cèdre, imposait naturellement le calme. Sous ses lunettes d'écaille, son regard attentif restait concentré sur son carnet, tandis que ses mains, aux doigts fins et précis, notaient chaque détail avec une application presque académique. Le temps semblait glisser sur son visage émacié, où chaque ride d'expression racontait une vie de courtoisie. Vêtu d'une chemise blanche au col impeccable, il se déplaçait avec une économie de gestes qui trahissait une longue habitude du service, offrant à chaque tablée ce mélange rare de réserve et de profonde gentillesse. Je l'admirais, immobile un instant pour recueillir un souhait, puis repartant d'un pas feutré vers l'effervescence des cuisines. Il était, pour cet ultime midi, le visage bienveillant d'Asilah, scellant notre départ d'une dernière touche de grâce et de courtoisie.
Bientôt, notre table se para d'un dernier festin de saveurs simples et authentiques qui arrivèrent de concert. Pour moi, ce fut une salade marocaine, fraîche et croquante, une mosaïque de tomates et de poivrons que j'avais exigée sans ail pour ne garder que le goût pur du soleil. Elle trônait fièrement aux côtés d'une omelette ronde et généreuse, dont la surface dorée par le feu semblait retenir toute la chaleur du jour. Accompagnée de quelques frites croustillantes et de tranches de tomates rouges comme la terre ocre, cette assiette était l'humble hommage à la perfection de celles que j'avais dégustées tout au long de notre périple. Chaque coup de fourchette était une célébration de cette cuisine de l'instant, sans artifice, mais pleine de cœur. Mon Lièvre, fidèle à ses péchés mignons, jeta de nouveau son dévolu sur des crevettes pil-pil frémissantes, dont le parfum épicé venait chatouiller mes narines une ultime fois. Nous mangions avec lenteur, savourant chaque bouchée comme si nous voulions emprisonner dans nos palais ces arômes de terre et de mer avant qu'ils ne deviennent des souvenirs.
Mais le calme de notre dégustation fut bientôt balayé par une effervescence toute ibérique. Alors que nous n'avions pas encore terminé nos assiettes, nos voisins espagnols, pressés par l’ombre du chauffeur de car qui faisait déjà le pied de grue sur le trottoir, entamèrent une procession bruyante vers la caisse. Ce fut alors une cacophonie indescriptible : chacun voulait régler sa part, dans un ballet de billets et de voix fortes qui me rappela irrésistiblement le célèbre sketch de Muriel Robin, «L'Addition». Je regardais avec amusement ce tourbillon de chiffres et de mercis, savourant le contraste entre leur hâte de repartir et ma volonté de Tortue de faire durer chaque seconde sur cette terre ocre.
Pour clore ce festin en apothéose, nous avions succombé à la tentation d'une dernière douceur : une crème caramel. Mais au moment de présenter l'addition, notre bienveillant serveur nous fit la surprise de nous en faire cadeau, l'offrant avec la grâce d'un ultime sourire. Elle trônait au centre de l'assiette, ferme et généreuse, baignant dans un lac de sucre fondu aux reflets d'ambre. Chaque cuillerée de cette texture fraîche et fondante agissait comme un baume, prolongeant le plaisir de l'instant. C'était le point final parfait, une note sucrée et délicate pour sceller nos adieux à la table marocaine avant de reprendre le chemin vers notre carapace.
En quittant la chaleur du restaurant, nous avons retrouvé la lumière d'Asilah, jetant des reflets d'or sur les remparts. Nous avons regagné notre carapace d'un pas lent, le cœur lourd mais comblé, savourant chaque mètre de ce sol que nous ne foulerions plus demain, ou peut-être l'année prochaine Inch’Allah. Une dernière nuit sous ce ciel pur, un dernier souffle d'air iodé, et le voyage changera de visage.
Vous me retrouverez, dans le prochain chapitre, de l'autre côté de l'eau. Une autre rive, une autre langue, mais avec, ancré au cœur, le souvenir indélébile de cette terre ocre.
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«On ne trouve pas ce que l'on cherche, on trouve ce qui nous attend.»
Proverbe de voyageur
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Et si on jouait ?
Voici un avant dernier quiz, vous avez les 10 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne demain.
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| Je suis chargée de souvenirs |
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| Tu attends le bateau ? mais c'est que demain.... |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !













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