Le lièvre et moi étions si fatigués hier soir après les quatre cent trente kilomètres avalés depuis Monesterio, nous avons décidé de prolonger un peu notre escale à Alaejos.
Et finalement, nous avons bien fait. Car en fin d’après-midi, alors que le vent faisait doucement claquer les volets du village une agitation étrange s’est soudain emparée des alentours de ma carapace.
Des groupes entiers arrivaient de toutes les rues, parlant fort, riant, s’interpellant d’un trottoir à l’autre dans cette langue espagnole qui chante autant qu’elle claque. Je ne comprenais pas un mot, mais les voix montaient dans l’air avec une telle énergie qu’il était impossible de ne pas se laisser entraîner par le mouvement.
Tout près de nous, de lourdes barrières de fer avaient été solidement fixées le long de la chaussée, formant un étrange couloir qui menait jusqu’aux arènes. Alors nous avons suivi la foule. Pourquoi pas, après tout ?
Nous avons franchi les grandes portes cintrées de l’enceinte avant de grimper lentement les marches de béton menant aux tribunes circulaires. Là-haut, le spectacle avait déjà commencé avant même l’entrée des animaux. Autour de l'enceinte, les planches rouges et blanches des barricades de bois attendaient la cavalcade à venir.
Le sable jaune de l’arène semblait fraîchement peigné comme une immense plage miniature. Les bancs en béton, eux, étaient durs, froids, et particulièrement peu accueillants pour les postérieurs délicats des tortues et lièvres voyageurs. Je voyais certains prévoyants déposer un coussin jaune sous leur fessier.
Autour de nous, les gens continuaient d’arriver dans un joyeux désordre. Des enfants couraient entre les rangées, des hommes levaient leurs gobelets de bière en parlant toujours plus fort que leurs voisins, tandis que le vent léger mélangeait les odeurs de tabac, de lessive de vêtements fraîchement lavés, de bière, de poussière sèche et de parfums un peu trop généreusement versés pour la fête. Des cris éclataient parfois au milieu de la foule avant de rebondir de l'autre côté de l'arène. Des embrassades de familles ou d'amis, des retrouvailles de personnes qui s'arrêtaient devant nous, nous empêchant de voir le spectacle.
Puis soudain, la foule s’est levée et s’est regroupée autour des murs de l'enceinte. Penchés, nous avons aperçu une bétaillère verte approcher. À l’intérieur, des sabots frappaient les parois métalliques dans un vacarme sourd. Mais rien n'est sorti de l'habitacle.
Nous nous sommes réinstallés sur nos bancs inconfortables et attendus. Longtemps, longtemps sans comprendre l'organisation.
Enfin, des hommes et de jeunes sportifs s'éparpillaient au centre de l'arène. Que va-t-il se passer ? Un taureau marron, la langue pendante, entra finalement dans l’arène sous les applaudissements. Aussitôt, les jeunes sportifs se mirent à courir autour de lui. Le taureau tapait le sol d'un sabot et baissait la tête avant de charger. Certains brandissaient de longs bâtons, d’autres tentaient simplement d’approcher l’animal avant de détaler à toute vitesse. Il suffisait qu’un plus téméraire effleure la tête du taureau pour que toute la foule se lève comme un seul homme dans un tonnerre de cris : Olé ! Et alors les coureurs bondissaient lestement par-dessus les barricades rouges et blanches avec une agilité de chats poursuivis par un aspirateur furieux. C'était drôle et enfantin.
Je l’avoue, durant une seconde, j’ai craint le pire. Si une véritable corrida avait commencé, je serais repartie aussitôt. Mais ici, il ne s’agissait pas de cela. Plutôt d’un étrange jeu populaire, quelque part entre le défi sportif, la fête de village… et une cour de récréation géante.
Le taureau est reparti par la même porte en abandonnant des traces de ses sabots sur le sable jaune.
Mais le plus surprenant restait encore à venir. Trois magnifiques vaches marron et blanches aux regards étonnamment paisibles firent soudain leur entrée dans l’arène, avançant tranquillement avec une cloche suspendue sous le poitrail. On aurait dit des reines de village venant ouvrir une fête de printemps.
Je me suis aussitôt fait une réflexion très sérieuse : dans Intervilles, les vaches n’avaient jamais de cloches. Guy Lux m’aurait donc menti pendant toutes ces années.
Le taureau, lui, avait déjà disparu au loin. Les trois vaches traversèrent simplement l’arène d’un pas placide avant de ressortir presque aussitôt de l’autre côté, laissant derrière elles mon interrogation : que venaient-elles faire ? Étaient-elles échappées d'un champ voisin...
Et toute cette agitation, tous ces cris, cette poussière, ces «olé !», ce vent tiède chargé d’odeurs de fumée de tabac, de bière et de fête… finirent doucement par retomber sur Alaejos avec le soir.
Je dois l’avouer, c’était aussi absurde qu’enfantin… et finalement assez drôle à regarder.
Nous avons laissé la foule, il me semble qu'elle allait dans les rues protégées de barrières pour voir les jeunes audacieux courir après les bovins.
Nous avons préféré retourner dans ma carapace pour regarder l’Eurovision en espérant voir notre jeune représentante française âgée seulement de 17 ans arriver dans les dix premiers. Mais la nuit a été écourtée par la déception de voir Monroe terminer seulement onzième avec sa chanson «Regarde !». j'étais déçue par les notes des spectateurs, car avec 144 points de la part du jury, elle était placée 4ème.
Aujourd’hui, nous nous sommes promenés sous le soleil dans les rues presque désertes du village. J’imaginais encore les échos des “olé !” rebondissant contre les murs de briques rouges, tandis que nos pas résonnaient doucement sur les pavés.
Demain, nous reprendrons la route, toujours vers le nord. La France nous tend les bras.
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«Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir..»
Marcel Proust (1871 – 1922), écrivain français
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Voici le dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.
- Rare en Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en Finlande, et historiquement en Espagne.
- Je suis si malléable qu'une infime quantité de ma matière peut être étirée en un fil de plusieurs kilomètres.
- Ma structure atomique me rend quasi indestructible : je suis inoxydable et je résiste à presque tous les acides.
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| ...de lourdes barrières de fer avaient été solidement fixées le long de la chaussée |
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| Le sable jaune de l’arène semblait fraîchement peigné |
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| ...Une bétaillère verte... |
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| ... Des hommes et de jeunes sportifs s'éparpillaient au centre de l'arène. |
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| «olé !» |
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| Trois magnifiques vaches |
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| Regardez bien leur cloches... |
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| Elles retournent au pré |
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| les rues presque désertes du village |
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| N'oublie pas qu'il a des cornes ! |
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| C'était drôle ! |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !














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