Avant de clore définitivement nos bagages, il me faut vous conter notre odyssée d’hier soir. Lovés dans la carapace de nos amis, bercés par les effluves mêlés de nos parfums, sillage élégant où le musc du Lièvre rencontrait les notes fleuries de nos hôtes, nous avons plongé tête baissée dans ce que j'appellerais «l'enfer des boulevards» de Marrakech.
Devant nous, la nuit s'illuminait d'un ruban de lumières rouges, procession de feux arrière défilant en un mouvement perpétuel. Mais c'est dans le sens inverse que la folie pure s’est révélée. Une marée de véhicules s'agglutinait avant chaque rond-point, là où les parterres de fleurs éclatantes semblaient ironiquement paisibles face au chaos. Au milieu de ce tumulte, des policiers, impeccables dans leurs uniformes sombres tranchant sur la blancheur de leurs chemises, s'agitaient pour réguler le trafic, tels des petits poussins courageux égarés dans une basse-cour en plein délire !
La raison de ce séisme urbain ? Le grand stade s'apprêtait à vibrer pour un duel de titans entre Marrakech et Casablanca. Entre les klaxons stridents, nous observions, ébahis, nos congénères entassés comme des sardines dans des bennes ou chevauchant des mobylettes à quatre ou cinq, voire plus, défiant toutes les lois de l'équilibre. Pourtant, sur les terre-pleins verdoyants, le calme régnait : des familles entières, fuyant la chaleur de leurs foyers sans climatisation, dînaient sereinement sur des couvertures à la belle étoile, indifférents au vacarme des moteurs.
Arrivés au cœur de Guéliz, notre chauffeur s'est engouffré dans les entrailles d'un parking souterrain. La descente en colimaçon, digne d'un manège de fête foraine, nous a arraché des rires d'enfants ! Nous visions les sommets : le Sky Bar de «La Renaissance», perché au 7ème étage. Si l'accueil fut décevant, la vue, elle, était absolument impériale.
En nous penchant au-dessus de la balustrade, nous avons été saisis par la perspective du grand boulevard qui s'étirait à nos pieds. L'horizon s'ouvrait sur une mer de toits ocre, ponctuée par la silhouette graphique d'un agave solitaire et les touches mauves des jacarandas en fleurs. Sous cette lumière rasante, les façades s'enflammaient d'un orangé incandescent, transformant la ville en un puzzle de terre cuite baigné d'or. Cette plongée vertigineuse me faisait irrésistiblement penser à la Place de l'Étoile vue du haut de l'Arc de Triomphe : un panorama à 360° où Marrakech semblait nous appartenir, juste avant que la réalité du service ne nous rattrape. Dans ce décor sans nappe, au service fantomatique, il fallut quémander chaque verre, tandis qu'un cendrier débordant de mégots nous servait de centre de table. Le comique de situation atteignit son comble lorsqu'un second serveur nous présenta une carte... pour nous annoncer que rien n'était disponible. Rien de rien.
Dépités mais hilares, nous avons repris notre manège souterrain pour ressortir au «Tire-Bouchon». Quel contraste ! Dès le seuil, la haute façade de verre, rythmée par de fines boiseries, nous a enveloppés de sa lumière ambrée. Les globes de cristal suspendus au plafond semblaient flotter dans l'entrée comme autant de petites lunes d'intérieur. C’est là qu'un portier à la peau sombre et au costume impeccable nous a accueillis. Son sourire, d'une blancheur éclatante, rivalisait avec celle des nappes qui nous attendaient à l'intérieur.
Le ballet des serveurs en noir était un régal de précision. Le premier enchantement vint avec l'entrée : mon avocat aux crevettes, une composition graphique où quatre pièces rosées semblaient danser sur un lit d'avocat onctueux, décoré d'arabesques de balsamique. Puis, l'apothéose arriva avec le plat principal : un filet de bar nacré, dont la peau dorée disparaissait sous une sauce onctueuse et parfumée. Il reposait à côté d'une mousseline de légumes d'une finesse absolue, escorté par un bouquet de légumes du marché, colorés et croquants. Un quartier de citron, tel un éclat de soleil, n'attendait que d'être pressé pour réveiller les saveurs marines. Entre l'œuf poché parfait de mes amis et le foie de veau persillé, ou le filet de bœuf de Phil, les mets étaient aussi succulents que les assiettes étaient copieusement dressées.
La soirée fut une apothéose d'amitié, savourée précieusement avant nos retrouvailles l'an prochain. Mais Marrakech nous réservait un dernier acte, plus sombre et électrique. Pour le retour, le défilé des véhicules avait changé de camp et la tension était montée d'un cran. Sous les éclats blancs des lampes incrustées dans la chaussée, les supporter hurlaient leur joie avec une ferveur paradoxale, car le score final était resté figé sur un nul, zéro à zéro. Ici et là, l'envers du décor nous rattrapait brutalement : les gyrophares des ambulances lacéraient l’air de leurs éclats saccadés, tandis que des policiers s'affairaient autour de tôles froissées et de mobylettes à terre. La ville, dans toute sa fureur, sa violence et sa splendeur, nous criait son dernier adieu.
Ce matin, l’heure n’est plus aux paillettes mais au pragmatisme du départ. Ma carapace se prépare à reprendre la route. Nous rangeons méthodiquement le salon de jardin et enroulons la banne protectrice. Phil, armé d'un seau et d'un balai, a courageusement gravi son échelle pour atteindre le toit ; il en efface le voile de sable déposé par le désert, rendant aux vitres leur horizon limpide. Quant au tapis qui a si bien accueilli nos pas, il est désormais roulé et solidement arrimé sur le porte-vélo, prêt à nous suivre dans nos nouvelles aventures.
J'effectue une dernière vérification dans les coffres pour m'assurer que tout est bien calé : le silence des objets immobiles est le signe du départ imminent. Pour clore cette escale en douceur, les fourneaux resteront éteints. Ce soir, nous nous attablerons une ultime fois au restaurant de notre petit village, savourant la quiétude du lieu avant le grand saut. Nous irons saluer une dernière fois la paillote, dont les lumières changeantes colorent la nuit, et nous imprégner du calme enfin retrouvé de la piscine, miroir immobile sous les étoiles. Phil et moi nous penchons maintenant sur la carte routière du Maroc et le GPS. Le tracé est précis, la direction est prise, mais je garde encore jalousement le secret de notre prochaine escale... à découvrir dans le prochain chapitre.
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«Le voyage, c’est d’aller de soi en soi en passant par les autres.»
Proverbe Touareg
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Vous aimez jouer ? Alors retrouvons-nous le 30 avril pour un nouveau quiz, il y a aura 10 indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.
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| Le Sky Bar de «La Renaissance», perché au 7ème étage |
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| En nous penchant au-dessus de la balustrade, nous avons été saisis par la perspective du grand boulevard qui s'étirait à nos pieds |
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| Cette plongée vertigineuse me faisait irrésistiblement penser à la Place de l'Étoile vue du haut de l'Arc de Triomphe |
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| «Tire-Bouchon». Quel contraste ! |
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| ...mon avocat aux crevettes... |
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| Un filet de bar nacré... |
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| Nouvelle lecture pour Phil |
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| Nous allons faire la route ensemble ! |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !








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