Bien reposés, ma carapace parfaitement refroidie après la route de la veille, nous reprenions l’autovía espagnole toujours en direction du Nord. La France semble désormais presque à portée de roues.
Et la route continuait de dérouler son long ruban gris sous nos yeux. Moi, fidèle tortue curieuse, je passais mon temps à regarder partout à la fois : à droite par la fenêtre, à gauche derrière les glissières, puis droit devant à travers le pare-brise, de peur de laisser s’échapper la moindre belle image.
Il faut dire que j’ai une confiance absolue en mon lièvre chauffeur. Avant même le départ, j’avais déjà réglé le GPS avec le sérieux d’un capitaine préparant sa traversée. Je pouvais donc me distraire sans inquiétude, levant à peine parfois les yeux de mon précieux carnet vert où je griffonnais les souvenirs du voyage pendant que les paysages défilaient comme des pages tournées par le vent.
Par endroits, les ceps de vigne s’alignaient au cordeau comme de petits soldats disciplinés sous le ciel d’hiver. Ces sarments noueux donneront bientôt le grenache, ce raisin généreux capable d’offrir des vins rouges puissants, colorés et chaleureux, presque aussi bavards que les Espagnols croisés sur les places des villages.
Au centre de la voie rapide, des bouquets de genêts jaunes dansaient sous le souffle des véhicules. À chaque passage de camion ou de voiture, leurs branches frémissaient comme si ces fleurs sauvages nous saluaient poliment au bord du chemin pour nous souhaiter buena ruta.
À Nava del Rey, de grands arroseurs déployaient leurs longs bras métalliques au-dessus des cultures récemment plantées. L’eau jaillissait en pluie fine dans un léger cliquetis régulier, et durant quelques secondes j’imaginais presque ma carapace traversant cette douche géante comme une tortue trop curieuse passant sous un orage volontaire.
À l’entrée de Burgos, de vastes garages automobiles étalaient des rangées entières de véhicules brillants sur leurs parkings. Vue de ma hauteur, cette accumulation de voitures miniatures me ramènait brusquement des années en arrière : on aurait dit le garage de mon petit frère lorsqu’il alignait soigneusement ses voitures en plastique sur la moquette du salon avant de provoquer un gigantesque accident imaginaire.
Puis la nature a repris doucement ses droits. Nous longions un moment le canal de Castille dont les eaux calmes glissaient silencieusement entre les herbes sauvages. L’air semblait soudain plus frais, presque humide, chargé d’une légère odeur de terre et de mousse.
Dans les champs déjà moissonnés, les agriculteurs ont laissé derrière eux d’énormes ballots de paille enrubannés de blanc. Éparpillés dans les plaines, ils ressemblaient à de gigantesques champignons poussés pendant la nuit sous la rosée espagnole.
Et peu à peu, au loin, les montagnes apparaissaient enfin. Les Pyrénées.
Sous un ciel couleur d’acier, des nuages blancs reposaient sur les sommets comme de la laine oubliée par le vent. Les pentes verdoyantes semblaient couvertes d’un velours épais où venaient s’accrocher des plaques de lumière pâle.
Soudain, sur le bas-côté, une semi-remorque couchée sur le flanc surgissait dans notre champ de vision. Dans cette position étrange, elle paraissait démesurée, presque irréelle. Le silence s’installait quelques secondes dans l’habitacle. J’espèrais seulement que son chauffeur s’en est sorti sans blessure.
La route devenait alors plus sinueuse et s’enfonçait au cœur d’un paysage montagneux spectaculaire. D’immenses falaises grises, striées de jaune ocre et de rouille, encadraient désormais notre chemin. Par endroits, des arbustes courageux et des herbes sauvages s’accrochaient dans les fissures de la roche comme pour empêcher la montagne de s’effondrer dans le vide.
Deux tunnels perçaient soudain la masse rocheuse, l’un pour chaque sens de circulation. Nous nous sommes engouffrés dans le nôtre. Pendant quelques instants, la lumière du jour a disparu, remplacée par les lueurs pâles des lampes suspendues au plafond et le grondement sourd des pneus résonnant contre les parois sombres.
Puis la lumière a réapparu brusquement. La circulation est devenue plus dense. Des camions immatriculés de tous les pays valsaient entre voitures, poids-lourds et carapaces voyageuses comme la mienne. Nous sommes lundi, après un long week-end de l’Ascension, il faut dire que le travail a repris.
Et déjà, Miranda de Ebro nous a accueillis pour une nouvelle halte. Une pause. Une nuit de repos encore.
Demain, ma carapace franchira la frontière française.
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«Voyager, c’est donner un sens au hasard.»
Nicolas Bouvier (1929 - 1998) ,écrivain, photographe, iconographe et voyageur suisse
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Voici le dernier quiz, il y a 8 indices. Vous pouvez indiquer autant de solutions que vous souhaitez, elles ne sont pas limitées ! Attention, je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 23 mai.
- Rare en Europe, on me trouve de façon industrielle en Suède ou en Finlande, et historiquement en Espagne.
- Je suis si malléable qu'une infime quantité de ma matière peut être étirée en un fil de plusieurs kilomètres.
- Ma structure atomique me rend quasi indestructible : je suis inoxydable et je résiste à presque tous les acides.
- J'ai longtemps servi de «langage silencieux» pour marquer l'appartenance aux classes sociales les plus privilégiées.
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| Nous voici à Miranda de Ebro |
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| Nouvelle lecture pour chacun |
À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !













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