mardi 28 avril 2026

Entre Fureur et Sérénité

Que la journée d'hier avait été éprouvante ! L'atmosphère, d'une lourdeur presque solide, semblait écraser ma carapace sous une chaleur accablante. Puis, enfin, l’orage a éclaté. La pluie, mêlée de grêle, s'est abattue dans un fracas libérateur sur mon toit, faisant enfin dégringoler le mercure. Je me suis surprise à savourer ce spectacle depuis ma fenêtre : les gouttes d'eau frappant le bitume immaculé de la station et les éclairs déchirant le ciel, tel un feu d'artifice sauvage orchestré par la nature.

Le réveil à la station-service n'a pourtant rien de la douceur ouatée de nos matinées à Marrakech. Ici, l’aurore ne s'annonce pas par le chant des oiseaux, mais par le souffle rauque des moteurs qui s'ébrouent dans un fracas métallique. Ma carapace a vibré toute la nuit au rythme des convois, ponctuée par le «Bip Bip» sonore et obstiné des camions en pleine manœuvre. Sous ma fenêtre, un chien de garde entamait de temps à autre une conversation animée avec un confrère lointain. J’avais beau lui murmurer un «chut !» qu’il semblait comprendre sur l’instant, le naturel revenait au galop une demi-heure plus tard…

À travers les vitres encore fraîches, les conversations s'élevaient, portées par des voix d'hommes aux visages burinés. Ces échanges en arabe, aux sonorités à la fois rugueuses et chantantes, dessinaient autour de nous une mystérieuse frontière invisible. Je n'en saisissais pas les mots, mais je percevais l'énergie du départ et la hâte de ceux qui, comme nous, ont l'asphalte pour seul horizon. L’odeur âpre du diesel se mêlait alors à celle, bien plus réconfortante, de notre premier déjeuner pris à la hâte dans ce tumulte organisé. Sous un ciel déjà curieux, le ballet des autos reprenait ses droits, symphonie mécanique où chaque coup de klaxon sonnait comme un salut. Phil, déjà aux aguets, guettait mon regard sur le GPS : le mystère de notre prochaine étape s'apprête enfin à se dévoiler.

Installée confortablement, mon carnet vert sur les genoux et le crayon à la main, je regardais les paysages défiler comme un film dont je serais l'unique spectatrice. Et pourtant, je ne suis pas avare puisque je vais partager ce film. Dans le secret de ce carnet, mes mots tissent un refuge de silence, une parenthèse de papier qui semble ignorer le vacarme de l'asphalte et le grondement du moteur.

Des montagnes aux sommets en dents de scie, pareils au dos d'un animal préhistorique, laissaient échapper des lambeaux de nuages entre leurs crêtes. Plus bas, des monts verdoyants, doux comme le dos d'un mouton, se découpaient en parcelles géométriques. À nos pieds, les prairies s’illuminaient du rouge des coquelicots s'ouvrant dans la lueur de l'aube.

Le spectacle était d'une splendeur exceptionnelle : des carrés de céréales s'emboîtaient comme un puzzle, séparés par des murets de pierres sèches qui me rappelaient irrésistiblement le film «Les Évadés» avec Morgan Freeman. Au milieu des arganiers, des chèvres et des moutons s'accrochaient avec audace au flanc de la montagne. Dans le ciel, des rapaces planaient royalement, tandis que des centaines de papillons multicolores semblaient nous précéder, nous montrant le chemin.

Soudain, depuis le belvédère de ma carapace, j'ai vu surgir un immense miroir d'eau : un barrage au bleu profond, immobile, capturant la lumière diffuse pour tracer une ligne d'horizon d'une sérénité absolue entre les reliefs. Puis, au détour d'un virage, le Maroc s'est effacé pour laisser place à une vision de savane. Trônant sur une butte de terre rouge sang, une silhouette majestueuse a surgi. Avec son tronc noueux, j'ai eu l'illusion saisissante qu'un baobab venait d'éclore en plein cœur de l'Atlas.

Mais la montagne a vite repris ses droits, imposant sa stature massive contre l'azur. Ses flancs, véritables mosaïques agricoles, offraient des nuances de vert tendre alternant avec le brun des terres fraîches. Dans un creux de relief, une bâtisse en construction aux briques ocre semblait chercher refuge dans un creux bienveillant du terrain. Entourée de quelques arbres sentinelles et de poteaux électriques dessinant de fines lignes verticales dans ce paysage de courbes, elle incarnait parfaitement cette vie montagnarde, à la fois isolée et résiliente.

Au détour d'un carrefour, Marrakech semble déjà bien loin et pourtant, le tumulte nous rattrape sous une forme singulière. C'est ici que se joue le spectacle permanent des contrastes marocains : un véritable anachronisme roulant. Ma carapace, prudente, s'est glissée dans le sillage d'un imposant camion-citerne chargé de carburant, tandis qu'à notre gauche, une automobile moderne trépigne d'impatience. Mais le regard est irrésistiblement attiré par cette silhouette immuable : une femme, drapée dans ses tissus colorés, chevauchant avec une dignité tranquille son âne chargé de besaces. Dans cette valse des transports, le temps semble se dilater. C’est la poésie brute du voyage : voir la modernité dépasser la tradition sans jamais réussir à l'effacer tout à fait.

Enfin, le ruban d'asphalte semblait se libérer, propre et dégagé, grimpant avec une sorte d'allégresse vers l'horizon. C'est alors que l'immersion forestière nous a saisis : fini l'ocre obsédant de la plaine, nous étions désormais enveloppés par une forêt profonde de pins et de cèdres offrant une fraîcheur exquise. Le regard s'évadait ensuite vers l’ondulation infinie des collines, vagues de terre pétrifiées où la conquête du vert était en marche. À l'arrière-plan, les reliefs se faisaient plus abrupts, révélant des crêtes rocheuses et dentelées annonçant la montagne sauvage. Au-dessus de ce théâtre minéral, le ciel offrait une sensation d'espace et de liberté absolue.

Le spectacle atteignait son apogée avec l'apparition d'une crête escarpée, véritable «Dent du Géant» jaillissant de la terre. Autour de cette mâchoire de pierre, les collines pommelées imposaient leur puissance minérale, révélant les griffures du temps. Pourtant, la douceur des reliefs reprenait ses droits dès que les pentes s'assouplissaient : dans un creux de vallée, un pic s’élevait comme une pyramide naturelle, surveillant le ballet immuable d'un troupeau de moutons sous l'œil vigilant d'un berger fondu dans la pente.

Dans ce paysage brut, le décor, tel un écrin de verdure, se déployait avec une générosité éclatante. De part et d'autre de la chaussée, les vallons tapissés d'un vert tendre étaient parsemés de touches d'or et de l'éclat passionné des coquelicots, créant une mosaïque de textures dont je ne pouvais détacher les yeux. La route, posée en belvédère, offrait une vue plongeante sur une harmonie rurale parfaite.

Sur ce ruban d'asphalte d'un gris bleuté impeccable, véritable invitation au voyage qui ondule avant de s'enfoncer vers les cimes, nous avons croisé un drôle de compagnon de route : un car de ligne dont le capot moteur, largement entrouvert à l'arrière, battait la mesure tel un grand éventail dérisoire. C’était là une ruse de chauffeur bien connue pour apaiser la fièvre de la mécanique malmenée par l'ascension. Dans ce ballet de carapaces d'acier, chacun cherchait son souffle : pendant que ce géant de métal ouvrait sa gueule pour aspirer l'air vif des montagnes, ma propre carapace se délectait en silence de cette brise retrouvée, grimpant sans faiblir vers les nouveaux paradis qui se dessinent déjà à l'horizon. Dans la clarté de cet azur, la vivacité des couleurs nous murmurait la promesse tenue d'un air plus vif, loin, bien loin de la chape de plomb de Marrakech.

Ce chapitre est long, je le concède, mais comment aurais-je pu garder pour moi de tels paysages sans les partager ? Une photo témoigne d'une vue, mais seule l'écriture peut traduire mon ressenti profond. Demain sera une journée de repos bien méritée. Mon cœur, lui, s'évade déjà vers les pirouettes des singes magots qui peuplent les cèdres alentour. Pourront-ils deviner, sous ma carapace, la joie d'une tortue qui a enfin trouvé son jardin de fraîcheur ? L'asphalte fut une épreuve, mais Azrou est notre récompense.

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«Ne demande pas à Dieu la route qui mène au ciel : il risque de t'indiquer la plus difficile...»

Stanisław Jerzy Lec, (1909 - 1966), poète et écrivain polonais

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Vous aimez jouer ? Alors retrouvons-nous le 30 avril pour un nouveau quiz, il y a aura 10 indices. Attention cette fois je me tairai sur vos réponses. Le résultat sera en ligne le 13 mai.

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Voici mes photos que j'ai déjà décrites :
















Nous voici à Azrou


As-tu vu ? Nous sommes partis ensemble et arrivons en même temps !

À demain, pour de nouvelles aventures et découvertes !

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